Soraya Daubron. Photographier l’authentique

© Soraya Daubron

Tout en disséquant un club sandwich-frites, perturbée par la crise de pleurs de la voisine de table avec une musique lounge en fond, je m’apprête à interviewer Soraya Daubron que nous avons découverte à la croisée de quelques groupes de musique, de soirées et de clichés atterris sur Instagram.

Manifesto XXI – On va commencer par des trucs simples. Comment as-tu commencé la photographie ?

J’habitais à la campagne et mes parents m’avaient offert un appareil photo. Pas un truc de dingue, mais un truc assez bien. Alors j’ai commencé à prendre plein de choses en photos, même si à la campagne, au bout d’un moment, les sujets étaient un peu toujours les mêmes.

Je prenais surtout mon entourage en photo.

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© Soraya Daubron

Tu as toujours voulu être photographe ?

Non, pas vraiment. J’ai fait deux ans d’histoire de l’art et de la philo, et je voulais être journaliste et approfondir ma culture artistique.

L’authenticité semble être un mot important dans ton travail. Est-ce qu’on retrouve dans tes photos l’envie de vérité du journaliste ?

Oui, complètement. Je recherche une forme de vérité chez l’autre. J’aime bien rencontrer les gens avant de les prendre en photo, les connaître un peu. J’aime avoir le temps de parler avec eux pour les cerner un peu. Il faut que je sache ce que je peux faire, où se situent les limites, on ne peut pas tout faire avec tout le monde.

Les gens peuvent mentir à tout le monde s’ils le veulent (parce que c’est facile de pouvoir mentir sur Internet, sur qui on est sur Internet). Je ne veux pas de ça. Par exemple, je préfère prendre les gens en photo tout seuls, sans qu’il y ait plein de monde autour, car ça enlève de l’authenticité. Quand je travaille avec quelqu’un, j’ai besoin d’être en face à face avec lui, tu vois ?

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© Soraya Daubron

La personne que tu as le plus aimé photographier ?

Quand j’étais au lycée, j’ai beaucoup bossé avec un mec qui s’appelle Yassine. J’étais intriguée par sa forte assurance. Mais quand j’ai commencé à travailler avec lui, j’ai découvert qu’il n’avait pas vraiment confiance, j’ai découvert d’autres facettes intrigantes de sa personne. Se voir en photo lui a fait du bien, il a grandi, il a pris confiance. Il m’a remerciée à la fin.

J’ai aussi fait des rencontres intéressantes. J’ai aimé photographier le fashion editor de Purple magazine pour Metal. Il y a deux ans j’ai aussi rencontré Jean-Pierre Mocky, on a regardé les Césars ensemble et bu des bières. C’était pour Technikart magazine. C’est génial de prendre en photo des gens que tu admires. Il y en a tellement que j’ai envie de shooter…

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© Soraya Daubron

Tu aimerais shooter qui ?

Isabelle Huppert. Chloë Sévigny. Françoise Sagan, si elle était encore en vie. Et toute la beauté et la particularité que je peux trouver chez les femmes en général.

Que des femmes, donc ?

Je suis plus attirée par les modèles féminins ; chez les femmes, il y a un truc hyper complexe et une vérité à aller chercher. Après, j’aime aussi prendre en photo les gens de mon entourage, avec mes amis il n’y a aucune barrière, ce sont les seuls souvenirs que j’aime garder, nos photos de soirées, nos rires, nos pleurs, nos nuits d’angoisse.

Après, quand je suis arrivée à Paris, tout a changé. Tout a explosé. J’ai eu envie de tout essayer.

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© Soraya Daubron

Tu as co-créé Les Amours Alternatives, le magazine online et les soirées. Pourquoi donc ?

J’avais envie de m’exprimer, d’écrire mais aussi de m’amuser. Au début, c’était un fourre-tout très déconstruit sur le fait d’être lesbienne à Paris.

Et pour la partie événements, je ne me sentais pas forcément à l’aise dans les soirées lesbiennes qui étaient proposées à Paris. J’avais l’impression d’être surveillée, d’être formatée. Alors on a créé Les Amours Alternatives pour ouvrir ce milieu-là à autre chose. Dans notre collectif toutes les sexualités sont confondues, on veut faire découvrir de nouvelles scènes émergentes, et lier les gens par la musique. Les soirées gays à Paris sont importantes au niveau culturel, il y a des line up de fou, on innove sans cesse. Nous on voulait ouvrir ça à tout le monde, que les gens viennent à nos soirées pour la musique, les performances, l’offre artistique.

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Tu as donc besoin de faire autre chose que la photo dans ta vie ? C’est parce que la photo est trop « perso » ?

Non, pas forcément, c’est que je suis assez lunatique et des fois j’ai besoin de m’exprimer autrement. Alors je fais de la musique par exemple. Ou bien j’écris. J’aimerais faire de la vidéo aussi.

Heureusement que je peux faire plusieurs choses, car si j’avais uniquement la photo, je ne ferai plus rien pendant de longues périodes. Ce sont des formes d’expression pour moi, je suis assez timide et je ne dis pas beaucoup ce que je pense, alors tout cela m’aide.

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© Soraya Daubron

Quel est le fil rouge entre toutes ces formes d’expression ?

J’essaie de ressentir quelque chose et de faire ressentir quelque chose. J’aime éprouver des sentiments, qu’ils soient bons ou mauvais, et je ne comprends pas les gens qui vont à l’encontre de leurs émotions. Qui ont peur de pleurer, d’être tristes, de tomber amoureux ou qui n’ont pas le courage d’aimer, simplement.

On vit dans une époque où, j’ai l’impression, on a peur des sentiments. On a peur l’un de l’autre. On est à la fois narcissiques et en quête de collectif. On ne veut pas être seuls mais en même temps on est isolés… Tu en penses quoi ?

Je pense qu’on a besoin d’être rassurés. C’est rassurant, le virtuel. C’est rassurant de voir que sur Instagram des gens aiment tes photos, alors que dans la vraie vie tu es peut-être tout seul. On pense être intimes sur Internet mais ce ne sont que des émotions abstraites. Dans la vraie vie il se passe de vraies choses, tu peux vraiment avoir mal, tu peux vraiment tomber et ça fait peur. Le fait d’être plusieurs, en collectif, ça crée aussi de très bonnes choses, ne pas être seul c’est aussi une force et ça permet de créer dix fois plus, ça multiplie les possibilités, et ça t’ouvre à beaucoup de choses.

On se contenterait donc de rester un peu trop en surface tu penses ?

Oui, un peu. Il y a une citation de Françoise Sagan qui dit un truc du genre : « On est peu à penser trop et trop à penser peu ». C’est dur de tout repenser, d’être trop dans la réflexion, ça peut te tuer à la fin. Il faut avoir du courage pour réfléchir, pour ressentir, pour assumer des sentiments. J’aimerais juste qu’on n’hésite plus à faire telle ou telle chose, qu’on ne s’inquiète plus du regard des autres, qu’on fonce sur ce qu’on a envie de faire et sur ce qui nous tient à cœur.

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© Soraya Daubron

Émotionnellement ce n’est pas évident, effectivement. Mais alors tu penses qu’on devrait penser moins pour être heureux ?

Non, je pense qu’il faut être authentique. Je pense qu’on devrait tous bosser main dans la main, arrêter ces conneries de division, se rassembler et penser tous ensemble.

Si on va à l’encontre de ce qu’on est, on perd en authenticité, on s’éloigne de la vérité. C’est un peu le sens de ton travail. En photo, c’est très important de capter la seconde même où la vérité est dévoilée. Tu peux passer une vie à fuir et puis il suffit de la bonne image pour te mettre une claque et te rappeler quelle est la vérité des choses. Je retrouve beaucoup ça dans la photographie de guerre par exemple.

Oui, c’est vrai. J’adore être confrontée à des personnes un peu fuyantes car on peut essayer de les repousser dans leurs retranchements. En photo, tu peux le faire. Tu peux leur montrer qu’il n’y a pas de raison d’avoir peur de la vérité. Toute cette force est aussi basée sur la confiance.

La photographie de guerre est un très bon exemple sur notre génération, nous sommes en guerre avec nous-mêmes, constamment à la recherche de quelque chose, de soutien, de personnes qui nous comprennent, ce sont ces conflits intérieurs que j’aime regarder à travers les autres.

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© Soraya Daubron

Une sorte de pudeur sentimentale ?

Oui, peut-être que c’est mal vu d’exprimer vraiment ses sentiments, d’être vraiment amoureux et de souffrir pour ça. On est dans la retenue, dans la maîtrise.

Alors on se défoule par plusieurs moyens un peu destructeurs, excessifs…

J’ai l’impression qu’on s’aime moins fort, moins bien. On n’assume pas. Notre époque a grandi avec Internet et abandonné les lettres, on a peut-être un peu de mal à utiliser les mots pour s’exprimer, alors on se tourne vers l’image, la vidéo, la musique, ça nous aide.

Qu’est-ce qu’est l’amour alors, pour toi ?

(moment de déstabilisation)

Ce n’est pas qu’une relation amoureuse au sens de couple ou autre. Aimer, c’est avoir une connexion. Tu peux être assis à côté d’une personne pendant des heures et juste ne rien dire, et ce sera très bien comme ça.

Les gens ont peur de plonger là-dedans, dans cette profondeur platonique que l’on retrouve dans les romans. Devenir fou par amour parce que la connexion est trop forte.

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L’amour n’a rien à voir avec l’amour en fait.

Exactement, c’est une chose beaucoup plus spirituelle que physique. Ce sont des connexions beaucoup plus fortes. Mes amis sont mes amours.

C’est illogique et logique à la fois, une sorte de normalité, comme des maths ?

Oui. On en revient à la recherche de vérité. Tomber amoureuse, être triste, tomber amoureuse, être triste, en boucle, c’est ce qui m’inspire. Ce qui m’inspire, c’est aussi toutes les bonnes énergies que j’ai autour de moi, et que j’ai la chance d’avoir. Toutes ces personnes aussi douées les unes que les autres qui galèrent tous les jours dans leur travail de merde qui les aliène, mais qui font des trucs incroyables à côté. Qui se battent vraiment pour rester intègres et continuer à rêver. Mes amis, qui ont une force incroyable, ça c’est de l’inspiration.

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C’est très baudelairien tout ça. Très dark. (rires) Quand tu choisis un modèle pour tes photos, tu dois être un peu in love ou pas (là, tous les gens que tu as pris en photo se posent des questions) ?

Non ! (rires) Et je pense que c’est très éprouvant de prendre en photo une personne que l’on aime, ce n’est pas quelque chose que je ferai. J’aime caster n’importe où, dans la rue, même sur Instagram. Il y a une personne qui m’attire, je vais avoir envie de la rencontrer, parce que je suis curieuse. Ça se passe globalement super bien. Aujourd’hui, certains sont des potes.

On t’a déjà prise pour une weirdos qui envoie des messages random ?

Non ça va. (rires) J’aime envoyer des lettres ou mails aux gens que j’admire pour leur demander d’être pris en photo. Je le fais quand j’aime leur travail, je trouve que c’est important de leur dire.

Tu écris beaucoup alors ?

Oui, parce que j’ai une très mauvaise mémoire. Je suis dispersée. Alors je dois prendre des notes, les marquer pour me souvenir d’une personne, d’un moment. Je prends des photos pour ça aussi. J’ai des pellicules d’il y a cinq ans que je dois développer, et je sais que ça va être fort.

Ça va être périmé surtout… Après, la photo dégueu ça fait un style tu me diras.

Mais oui ! C’est bien tu as fini de disséquer ton sandwich.

J’ai du mal avec les club sandwichs, je devrais arrêter ça.

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© Soraya Daubron

Est-ce que tu crois que notre génération vit dans une sorte de mythe de l’âge d’or ? On a l’air un peu nostalgiques d’un temps révolu qu’on n’a jamais vécu et que nos parents, si. Comme les années 1980.

Je pense qu’il y a quelque chose comme ça, oui. Mais par contre, je pense aussi qu’on devrait être heureux de vivre à notre époque parce qu’il se passe plein de choses et qu’on a plein de potentiel. J’aime mon époque. Non pas l’époque qu’on nous montre forcément, mais l’époque qu’on va chercher, fouiller. La génération que j’ai rencontrée est plus forte que tout, ne se laisse pas abattre et continue de créer parce qu’on ne sait pas faire autre chose et que c’est devenu un besoin, et qu’on veut partager ce que les autres ne voient plus.

Les détails qui ne seront plus détails dans quelques années. Tu es de quel signe astrologique ?

Balance.

C’est pour ça, la recherche du vrai, l’authenticité. La Balance, quoi.

Complètement Balance.

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