Sombres printemps, la nuit au cinéma

La nuit au cinéma, la jeunesse se montre sous un autre jour

L’idée est une ampoule : voilà un pictogramme (presque) cinématographique, car l’éclairage au cinéma donne physiquement à voir les idées. Voir et émouvoir, telles sont les fonctions de la lumière. Au cinéma, elle fricote avec les ombres et souvent avec la nuit. En son sein, les artifices lumineux s’animent et contrastent ; tour à tour figures et mouvements s’illuminent et s’assombrissent. La nuit les projette à la lumière ; elle révèle ce que la clarté diurne ne peut observer : les tiroirs cachés, les doubles fonds, le détail d’un portait, les grands riens que notre monde déploie la nuit. Notre Pandore à nous.

La nuit détient son propre espace-temps, dont les êtres s’accaparent. Ils se montrent la nuit sous un nouveau jour. La nuit, c’est un laboratoire et un recoin : on y pêche, on y tente, on y découvre, on s’y essaie, on s’y enivre, on s’y frotte et on s’y cache. Car, la nuit, nous nous croyons libérés du regard d’autrui, nous nous permettons la transgression. Si les yeux inquisiteurs sont clos, le cinéma lui est un grand curieux. Il éclaire par le trou de la serrure les rêves et interdits devenus possibles dans l’obscurité. Sous sa brume, l’heure est au marché noir et à la résistance douce, comme Marcel Martin qui, dans La Traversée de Paris (Claude Autant-Lara, 1956), s’évertue à transporter à travers les ruelles et caves de la capitale occupée quatre valises contenant un cochon découpé.

Pour la jeunesse, le phénomène nocturne se dédouble : il obscurcit bien sûr l’univers bien-pensant et observateur du jour. Et puis, avec l’arrivée du crépuscule, les adultes s’éclipsent ou désertent. L’esprit se libère du cadre normatif des « grands ». Les parents déposent un baiser sur la joue ou le front, susurrent un dernier « bonne nuit » à l’oreille d’un enfant qui fait mine d’éteindre la lumière. Alors, sous les draps, le vagabondage imaginatif s’étend à l’infini, et Peter Pan, personnage créé par l’auteur écossais J.M. Barrie en 1902, entre en scène pour récupérer son ombre et conduire les âmes ensommeillées au Pays imaginaire. La nuit, les enfants peuvent le rester pour toujours. La nuit est une fugue onirique et parfois effective : dans Les quatre cents coups (1959), François Truffaut laisse libre cours aux petits larcins d’Antoine Doinel, qui plagie à la lumière d’une bougie la fin de La Recherche de l’absolu d’Honoré de Balzac.

Dans Good Morning England de Richard Curtis (2009), les adolescents, la porte close, sous une cabane de couvertures, s’emplissent les oreilles des ondes de Radio Rock, radio pirate émise depuis un bateau en mer du Nord, fermement censurée par le gouvernement conservateur anglais. En effet, la nuit a aussi un effet loupe. Quand l’exclu, le relégué ou le prohibé pointent leurs nez dans l’opacité, ils révèlent des phénomènes sociétaux bien enfouis le jour : la résistance à l’occupation, à la censure, aux forces supérieures oui ; mais aussi les dérives, la déviance ou simplement le quotidien d’un univers nocturne considéré comme décadent. Le cinéma s’est souvent fait vecteur de ces mouvements qui interrogent la norme désirable de la journée. La Fièvre du samedi soir (John Badham, 1978), par son succès, a fait de la vie de Tony Manero, jeune New-yorkais agrémentant son existence terne chaque samedi par des démonstrations de danse en boîte de nuit, une véritable mode disco des années 1970. Sur la Route, roman initiatique de Jack Kerouac (1957), adapté au cinéma en 2012 par Walter Salles, conte les exubérances et démesures d’un groupe de jeunes en quête de liberté, dont les expériences se tissent entre autres au gré de soirées alcoolisées et sexualisées. L’histoire fonde non seulement un mouvement littéraire, la « Beat Generation », mais aussi le mythe d’une exploration intérieure et itinérante. Enfin, le portrait de la banlieue française, plus ou moins hasardeux, brossé par Dheepan, palme d’or de l’année de Jacques Audiart, dépeint une banlieue qui se métamorphose la nuit. Nous découvrons par la fenêtre des gardiens, réfugiés du Sri Lanka, les allers-retours menaçants des grands et petits dealers de la cité qui la journée déposent les armes pour se réunir en famille.

Le champ nocturne du cinéma est donc infini : les visages de la nuit et de ceux qui s’y meuvent à l’écran relèvent d’une richesse qu’aucune synthèse ne pourra refléter. Que faire ? Évoquer par-ci par-là ces films, qui braquent le projecteur au bon moment sur le bon rictus de la nuit ? Oui,  il ne nous reste plus qu’à vous proposer notre visite guidée. Notre cheminement partiel et arbitraire, nos fenêtres sur jeunes épiés par le zoom du cinéma noctambule. Trois films pour trois âges de la jeunesse, trois nationalités pour trois expériences de la nuit. Des nuits longues, fantasmagoriques et prolifiques : Le labyrinthe de Pan de Guillermo del Toro (2006), Victoria de Sebastian Schipper (2015) et L’âge atomique de Helena Klotz (2012). Un petit détour dans les itinérances des sombres printemps.

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L'âge atomique (Helena Klotz - 2012)
L’âge atomique (Helena Klotz – 2012)

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Premier arrêt cinématographique sur une bombe lumineuse, celle de l’explosion émotionnelle de L’âge atomique, premier film d’Helena Klotz, qui nous promène dans l’errance nocturne de deux adolescents, banlieusards romanesques, au cœur d’une soirée parisienne. Tout dans le film est esthétisé à l’extrême. Cette anodine sortie intra-muros se transforme en  vagabondage festif puis en quête identitaire où s’entremêlent exacerbation des sentiments juvéniles et péripéties de noctambules sur fond de musique électronique léchée. Les deux protagonistes se saisissent avidement de la pénombre pour se sentir vivre. Mais ce n’est pas la grande aventure pour Victor et Rainer : rien de plus ordinaire qu’une petite dispute aux abords d’une boîte de nuit, un flirt avorté, des longs moments de marche silencieuse que viennent briser quelques envolées lyriques. La réalisatrice réussit cependant à nous offrir une échappée enivrée et sentimentale avec si peu d’actions grâce à cette atmosphère planante, ces visages mis en valeur par l’obscurité et la poésie qu’elle incarne en Rainer. Ce grand dandy au regard obstinément mélancolique et au visage émacié déclame des vers de poèmes romantiques, les yeux rivés sur son bel ami, Victor. L’inconstance des esprits et des émotions domine. Et, en pleine forêt après les déceptions de la soirée passée, Rainer et Victor se rapprochent, seuls au monde, au bout de la nuit. C’est une ode élégante aux quêtes émotionnelles des adolescents noctambules.

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Victoria (Sebastian Schipper - 2015)
Victoria (Sebastian Schipper – 2015)

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Deuxième arrêt à la recherche du temps avec Victoria. Berlin. 22 lieux. Entre 4h30 et 6h30. Une danse. Une boîte de nuit. Une rencontre amoureuse fortuite. Des malfaiteurs. Un enlèvement. Un seul et unique plan-séquence. 2h30. En temps réel. Une Nuit. Victoria, jeune espagnole fraîchement arrivée à Berlin, nous entraîne avec elle dans l’expérience de la rencontre nocturne. À travers le réalisme cru de la descente aux enfers, ce film nous transporte dans la nauséeuse sensation d’être lâchés dans une nuit d’ivresse qui étire le temps comme le film étire la nuit. Dans cette frénésie, nous sommes transportés dans un noctambulisme équilibriste qui oscille entre la fièvre d’un « Very Bad Trip » inversé et le temps lent de la Nuit, fragment suspendu et temps de l’ennui. La nuit de tous les périls, de toutes les possibilités, complètement incertaine et qui évacue pourtant toute notion de danger. Celle qui, même éveillés, nous donne l’impression de nous faire basculer dans un autre état d’existence ou de conscience. La nuit, qui dans son silence et sa fausse tranquillité, nous murmure qu’il est encore possible de décider autrement et s’injecte en nous pour nous dicter nos plus belles et pires folies. Un concentré de vie, et de mort où le spectateur vit, « à bout de souffle », cette nuit par procuration jusqu’à ce que l’aube apparaisse…

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Le Labyrinthe de Pan (Guillermo del Toro - 2006)
Le Labyrinthe de Pan (Guillermo del Toro – 2006)

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Terminus sur une nuit à multiples facettes : Le Labyrinthe de Pan. Ofélia, jeune héroïne indisciplinée, tire les ficelles ombrageuses d’une intrigue dont les noirceurs libèrent et enferment les personnages. En traversant la nuit et ses différentes déclinaisons, la fillette trouve et sème les germes du subversif en tout genre.  La nuit fait d’abord office de contexte : elle est le linceul fasciste que les franquistes ont déposé sur l’Espagne. Pour Ofélia, l’obscurantisme s’incarne en son beau-père, capitaine zélé et sanguinaire. La présence de ce monstre dont Ofélia symbolise l’innocent contrepoids, appose au film le schéma narratif d’un conte de fée. La nuit, comme Peter Pan, le Faune ouvre à la fillette la voie de la magie, clé d’un labyrinthe à la Alice aux Pays des Merveilles aussi réel que parabolique. En s’entrelaçant, le contexte de guérilla forestière et le monde féérique de l’enfant laissent jaillir un réalisme magique dans lequel deux vocabulaires cinématographiques se contrastent.  En toile de fond, le tic-tac du temps cadence le film dont l’obscurité revêt une nouvelle dimension : celle de la mort. Ofélia, entourée d’une symbolique lunaire, achèvera d’ailleurs dans le sang son itinéraire initiatique vers le devenir-femme : dans la nuit, « elle ne meurt pas, elle donne naissance à la fille qu’elle voulait être ». (Guillermo del Toro).

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La nuit comme le temps de la jeunesse constituent deux espaces de tous les possibles. Lorsqu’ils se rencontrent, les ombres s’animent. Heureusement, le cinéma reste un insomniaque éclairant.

Christina Perez, Alix Ménard et Héloïse Sabatier

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