Rodin/Mapplethorpe corps à corps

Le désir est avant tout une question de corps. Ses formes, ses élans, ou encore la douceur de sa peau, le corps est le centre névralgique du désir, le lieu où il se propage avant d’exploser. Depuis l’antiquité, le corps, parfois idéalisé, parfois malmené, n’a cessé d’inspirer les artistes, et l’anatomie de susciter mystères et fantasmes.

Le corps est aussi ce qui lie les travaux de Robert Mapplethorpe et d’Auguste Rodin. Les deux artistes l’ont représenté, l’un en le photographiant, en magnifiant chaque membre, chaque parcelle, pour en donner une image policée. L’autre en le modelant, nous offrant des sculptures qui ne se contentent pas d’habiter l’espace, mais qui le creusent, le heurtent. Le sculpteur et le photographe sont réunis au Musée Rodin pour une très belle exposition.

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Robert Mapplethorpe, Michael Reed, 1987 © 2014 Robert Mapplethorpe Foundation, Inc. All rights reserved — Auguste Rodin, L’Homme qui marche, vers 1899 © Paris, musée Rodin, ph. C. Baraja

 

Les photographies de Robert Mapplethorpe sont de véritables caresses visuelles des modèles. La peau, les poils, tout ce qui constitue la matérialité du corps est représenté avec précision. On observe par exemple les frissons qui parcourent les fesses de Lisa Lyon, ou encore la boue séchée qui transforme son pubis en nature morte, tandis qu’allongée sur des rochers elle semble elle-même taillée dans la pierre. Chez Rodin, le « toucher » est également très important, directement matérialisé par les empreintes qu’il laisse dans le matériau qu’il a façonné, par la trace des accidents ayant eu lieu durant le processus de création et qui apportent un caractère brut à ses sculptures.

Élan

Si le corps désiré est doux, qu’il appelle à la caresse, le corps désirant s’élance. Ses membres se tordent, se tendent, par l’action des muscles qui se mettent en mouvement. « L’homme qui marche », ce chef d’œuvre de Rodin, résume à lui seul cet élan. Les torses, les jambes,  réalisés par le sculpteur, expriment plus le mouvement et la tension d’un corps vivant (bien qu’ici fragmenté) que la fixité caractéristique des statues. Les postures chez Mapplethorpe sont quant à elles très étudiées, les poses mettent en tension certaines parties du corps, fragmenté également grâce au cadrage ou à des jeux d’ombres et de lumière. Bien loin de l’instantané photographique, les représentations de Mapplethorpe sont toutes aussi sculpturales que celles de Rodin.

Érotisme

Enfin, nous voilà à l’aboutissement peut-être, l’objet en tout cas de nombreux désirs. L’érotisme est la source à laquelle Rodin et Mapplethorpe ont abondamment puisé, de manière parfois très frontale, mais sans jamais tomber dans la vulgarité. Tous deux exhibent des sexes, des scènes osées, et parviennent à les magnifier, à en révéler la beauté. Ainsi les pénis en érection photographiés par Mapplethorpe sont avant tout des figures géométriques, des natures mortes caravagesques en clair-obscur. « L’iris messagère des dieux » de Rodin déploie quant à elle une force qui vibre dans tout l’espace, qui nous empêche d’en détourner les yeux. Passée la surprise, on comprend que nous ne sommes pas simplement fascinés par les tabous, mais confrontés à de véritables œuvres d’art.

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Robert Mapplethorpe, Orchid, 1985 © 2014 Robert Mapplethorpe Foundation, Inc. All rights reserved

Ophélie Chalabi

 

 

 

 

 

 

 

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