Révolution minimaliste

Le minimalisme est un état d’esprit. Le réduire au rang de « courant esthétique » serait trompeur, car un mouvement artistique est souvent ancré dans une époque déterminée. Le minimalisme, quant à lui, possède une capacité inédite à se renouveler, à ressurgir dès que le contexte historique le justifie.

En art, il est une réaction à la démesure du pop art, l’art commercial. En mode, nous retrouvons cette contestation de l’excès s’adaptant aux différentes décennies. Ce qui semble constant dans la régénération du minimalisme est la recherche d’un monde « essentiel » et pur dans des moments de crise économique et politique. Désir de sobriété après la guerre, alternative au consumérisme et à l’hyper luxe dans les années 1990, tentative d’arrêter le déclin du système économique occidental dans les années 2000, le minimalisme se renouvelle aujourd’hui en repositionnant la femme en société et en nous proposant un monde durable au cœur duquel la décroissance aurait une place centrale.

Minimalisme : décryptage d’une révolution qui a fait de la légèreté son manifeste.

 Le dilemme des 90s

Les années 1990 mettent en scène, à mon sens, deux visions du monde contemporain, les deux marquées par un fil rouge : la décadence. Ainsi, Tom Ford, Carine Roitfeld et Terry Richardson se font les apôtres du porno-chic maximaliste tandis qu’un autre courant ressurgit incarné par Calvin Klein, Jil Sander et, dans une certaine mesure,  les Anti-fashion : le minimalisme. La mode baroque est le portrait d’une décadence tragique portée par la recherche maladive du plaisir tandis que le chemin entrepris par des créateurs comme Calvin Klein parait avoir de la décadence une idée spirituelle, comme s’il s’agissait d’une chance de rédemption. Ces deux campagnes publicitaires montrent bien le phénomène : hyper sexualisation chez Gucci, avec un intérêt porté au kitsch et proclamation de la « femme belle naturellement » chez Calvin Klein.

Célèbre campagne publicitaire Gucci par Tom Ford dans les 90s.
Célèbre campagne publicitaire Gucci par Tom Ford dans les 90s.
Premier shooting de Kate Moss pour Calvin Klein en 1992.
Premier shooting de Kate Moss pour Calvin Klein par Lindbergh en 1992.

A la même époque, nous voyons le consumérisme atteindre son zénith et le rejet de celui-ci surgir avec cette idée de « retour aux vraies richesses ».

La décennie se clôture avec la fin de l’idéologie Anti-fashion, qui a questionné profondément le système de la mode, et l’affirmation des grands groupes de luxe (LVMH et PPR principalement) qui adoptent une vision de la mode résolument orientée business.

La question qu’il faut alors se poser est comment le minimalisme a t-il évolué, est-ce qu’il a survécu et si oui, sous quelle forme ? Peut-on parler de révolution minimaliste aujourd’hui ?

Minimalisme années 2000 : la décroissance dans la mode

Le retour du minimalisme aujourd’hui s’est largement fait grâce à Phoebe Philo, ancienne directrice artistique de Chloé, aujourd’hui au même poste chez Céline. Décortiquer sa démarche va nous permettre de comprendre les enjeux du minimalisme contemporain.

Au cœur de son œuvre il y a une volonté de retourner à la réalité. Son travail vise la création d’une garde-robe complète composée de pièces basiques qui permettent aux femmes d’acheter sur le long terme, sans un besoin de changer de look toutes les saisons. Métaphoriquement, c’est l’idée de réduire la consommation et ramener la mode à une dimension de normalité.

Au cœur de ce nouveau minimalisme se trouve l’idée que la femme vit en symbiose avec son temps. Une mode cérébrale donc, qui nous montre une féminité émancipée : le fonctionnalisme chez Céline nous dit que oui, la femme est intelligente et, figurez-vous, elle n’a même plus besoin de maquillage pour s’affirmer. Les campagnes publicitaires de la maison par Juergen Teller, mettent donc en scène une femme vraie, légèrement négligée, capable de se passer du superflu.

Céline, ad campaign winter 2012
Céline, ad campaign winter 2012

L’envie de retourner aux sources parait s’exprimer de manière claire dans la rue. Des trends venant du passé, comme le mouvement hipster, érigent la nostalgie et le confort à style de vie. Le normcore pousse l’idée de « l’original par le normal » à son extrême, tandis que le retour massif du sportswear annonce une nouvelle manière d’être « urbain » : le citoyen moderne est « cool », bien stable dans ses baskets, prêt à affronter le quotidien avec sérénité. Autant de partis pris qui découlent du minimalisme et confirment que le nouveau millénaire s’ouvre avec une remise en question de notre manière d’habiter cette planète.

Comme en économie, la mode (et le luxe surtout) s’interroge sur la nécessité de décroitre. Le minimalisme années 2000 semble vouloir freiner la course à la surconsommation.

Minimalisme : envisager le futur

Mais notre minimalisme à nous s’affranchit de la décadence. Il est la preuve que les nouvelles générations ne veulent qu’une chose : lâcher prise. Simplifier. Réduire. Sortir de la crise, cet ennemi invisible qui nous persécute, pour démarrer une nouvelle époque de renaissance. Le minimalisme serait alors une sorte de « positive attitude », de confiance en l’être humain capable de réaliser de grandes choses à l’aide du progrès scientifique. La remise en question de la mode se fait par une approche moderniste : le futurisme ré-émerge et s’allie de plus en plus avec la recherche de formes épurées et géométriques. Les tissus techniques sont de plus en plus utilisés et apportent une silhouette nouvelle, souvent structurée mais riche en mouvement. De Balenciaga à Prada, les imprimés nous font voyager dans l’espace et le temps. Pour cet hiver, la maison suédoise Acne nous propose ainsi une vision joyeuse du minimalisme exprimée par le mix de matières différentes dans un même look (gabardines en coton épais, cuir et tweed par exemple).

Sans titre

Sans titre

Le minimalisme n’a donc pas fini de révolutionner notre univers visuel. Univers visuel qui n’est rien d’autre qu’un thermomètre de notre environnement social. En simplifiant l’apparence, l’humain semble en ressortir renforcé. La recherche du brut se justifie ainsi par la quête de la justesse des choses, comme le résume l’architecte John Pawson : « le minimalisme ne se définit pas par ce qui n’est pas mais par la justesse de ce qui est ».

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