Du renouveau de l’homme : le cri de la jeunesse

Gosha Rubchinskiy, Fall Winter 2016. Le cri de la jeunesse ?

La mode entre dans une ère historique : celle du renouveau de l’homme. Par homme, j’entends le sexe masculin, avec un grand ‘’M’’, et tout ce qui en découle. Virilité, machisme, masculinité, testostérone, autant de codes balayés d’un revers de main par les stylistes cette année. L’homme 2016 est homme enfant, homme adolescent, bref, enfin, lui aussi assume pleinement ses envies de puberté tardive.

Si le fantasme de la femme enfant ne date pas d’hier, la réciproque est moins probante. Or, il semblerait que la tendance soit en train de s’inverser ; si la femme s’accomplit pleinement dans une version plus forte et indépendante que jamais, l’homme, lui, se rapatrie lentement mais sûrement vers ses jeunes années. On parlait de trans-sexualité l’année passée, mais en termes de questionnement du genre, l’enfance et l’adolescence ne sont-elles pas les périodes de transitions les plus difficiles ? ‘’L’adulescent’’ n’est finalement qu’une conséquence logique de cette recherche quasi anthropologique.

La part belle offerte à la mode homme (+4,5% d’augmentation des ventes chez l’homme contre 3,7% chez la femme en 2014) est une des raisons pour lesquelles on peut aussi parler de nouvelle ère. Et pour cause, on observe l’émergence de super-modèles masculins, concept jusque-là entièrement dédié aux femmes. Dans un des rares milieux où elles sont plus rémunérées que leur congénères masculins, justice, vous avez dit ?!

VETEMENT, Men Fall Winter 2016
VETEMENTS, Men Fall Winter 2016

Car mesdames, parlons de l’égalité des sexes. Il faut notifier que la mode chez l’homme n’a longtemps été que l’écho d’une élégance imposée, sur base de complets trois pièces, costumes et autres vestes croisées. Seuls quelques rares aventuriers du genre, tels Jean Paul Gaultier ou Yohji Yamamoto, se sont risqués à bouleverser les codes, il y a déjà plus de 20 ans. Mais ce qui aurait pu engendrer une véritable révolution n’a été que scandales et drôleries, de l’ordre du burlesque ‘’normal’’ quand il était orchestré par l’enfant terrible de la mode, auquel on pardonnait bien volontiers ses écarts. Pourtant, beaucoup d’entre nous ont entendu le message ; il aura fallu plus de deux décennies pour que la société l’écoute réellement.

L’homme a été placé par l’Homme sur un piédestal. Nous participons tous et toutes, dans un infernal cercle vicieux, à ce qu’il n’en redescende pas. Si l’on parle d’égalité des sexes, il faut envisager la notion d’équilibre que cela comporte ; si la femme lutte pour être l’égale de l’homme, peut-être que l’homme doit lutter pour être l’égal de la femme. Autrement dit, si la femme n’arrive pas a être socialement l’égale de l’homme, n’est ce pas parce que nous devons tous l’inviter à redescendre de cette foutue tour d’ivoire ?!

La société peine à évoluer, c’est certain. Si les inégalités ne sont plus les mêmes, elles se creusent et s’amenuisent comme autant de vagues déferlantes d’un océan en colère. Certains pensent sûrement que la lutte est vaine, car malgré toutes les Femen, les lois pro mariage pour tous, les projets crocodiles, le sexisme, le racisme, l’irrespect de l’intégrité personnelle abondent toujours au coin des rues, au sein des entreprises, dans les écoles… Toutes les générations sont impactées, toutes les classes sociales. Plus que jamais, nous sommes dans la même galère, dans la lutte pour notre liberté, pour nos droits.

Nous, jeunes générations, sommes encore plus heurtées ; nous sommes les laissés-pour-compte, mis sur le banc de touche. Notre avis importe peu, nous sommes sous-payés, difficilement embauchés alors que souvent sur-diplômés. Représentés par des politiques qui ne nous connaissent pas et pire, qui ne nous comprennent pas. Stigmatisés parce que nous trouvons dans l’alcool, la drogue et la débauche, une issue de secours au futur que vous, vous nous avez offert… Comme une pomme, empoisonnée aux radiations chimiques.

Mais nous ne sommes pas tous résignés, insolents et blasés… Nous ne sommes pas que des petits cons chaotiques et drogués : beaucoup d’entre nous sont des autodidactes engagés, prêts à tout. Dans l’oppression nous devenons schizophrènes, entre défaitisme résigné et rage de vivre.

J.W Anderson, London Men Collection Fall Winter 2016
J.W.Anderson, London Men Collection Fall Winter 2016

Mais je refuse de céder au pessimisme morbide de ceux qui ne croient plus en rien ni en personne. Dans les périodes les plus sombres, l’art, sous toutes ses formes, prend et doit prendre tout son sens. Il se doit d’inspirer les gens, d’être vecteur de valeurs, de liberté, de force, d’honnêteté, et d’espoir, aussi. Et je suis fière de voir que la jeune génération de stylistes, comptant parmi ses rangs des génies lucides tels que Gosha Rubchinskiy, Demna Gvasalia, J.W.Anderson, Hood by Air, porte au firmament du style une jeunesse apocalyptique, la glorifie, entend ses cris et son besoin d’exister, et lui offre, enfin, la possibilité de s’exprimer. Je suis fière de faire partie de ceux qui aujourd’hui ne voient plus dans le vêtement la seule fonction de différencier l’homme de la femme, mais bien celle d’unir l’Homme avec un grand H.

L’homme et la femme défilent côte à côte, habillés de la même façon, faisant fi des conventions imposées aux deux sexes. Ces jeunes générations insufflent dans leur rage de vivre, une nouvelle énergie, une volonté de renouveau. Celle de re-penser le vêtement, au-delà du concept et de l’esthétique, au-delà du ‘’beau’’, dans sa fonction pure, dans son utilité sociale, sociétale même. Au-delà des barrières du genre, au-delà des catégorisations, il y a la fonction pure. Ces nouveaux stylistes s’imposent avec leur détermination et leur poésie, pour peindre une génération apocalyptique, perdue dans les limbes d’une pseudo liberté qui les étouffe chaque jour un peu plus. Dans le pessimisme ambiant, ceux-là ont su trouver la voie d’une mode plus intelligente, dont la vocation n’est pas de choquer, d’émerveiller, mais plutôt de faire réfléchir et prendre conscience. Ils sont les artistes modernes, réalistes et engagés dont la mode a besoin. Ils décryptent notre monde avec poésie pour insuffler le regain d’espoir nécessaire.

Loin de l’ère glorieuse de la couture, du faste, des strass et des paillettes, la mode vient de la rue, parce que la rue, c’est la vie.

Elisa Schmitt

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