Rencontre avec Weyes Blood : la sagesse parmi le chaos

© Katie Miller

Natalie Mering est une femme de son époque. Ou du moins, elle la comprend bien. C’est à travers des textes énigmatiques sur des ballades folk hantées par une voix grave et mélancolique que Weyes Blood, sirène échouée sur une planète laissée à l’abandon, dépeint son époque, sa génération Y cassée, affaiblie, mais relevant la tête face à un futur incertain. Avec la grâce et la délicatesse d’une femme dont la sagesse dépasse son âge, elle parle des relations humaines et de leur complexité dans une ère où l’amour se consomme et se consume plus vite qu’une bougie d’anniversaire. Elle parle aussi de la technologie, monstre sublime qui semble tout ravager sur son passage en laissant des cratères rose fluo sur la Terre.

Après son premier album The Innocents et un bel EP, Cardamom Times, Weyes Blood est de retour avec Front Row Seat to Earth, une collection de morceaux dont les mélodies lancinantes et graves auront l’effet d’un ciel nuageux, presque compact, d’où sortirait un doux faisceau de lumière – l’empreinte de la vérité sur le chaos ambiant.

Sur scène, Natalie Mering, vêtue d’un costume bleu canard irisé, fait l’effet d’une apparition, comme une étoile filante que l’on a eu la chance d’apercevoir durant un court instant mystique. On a pu lui poser quelques questions pour en savoir plus sur la femme derrière Weyes Blood.

Manifesto XXI – Comment as-tu commencé ton projet solo ?

Natalie : Lorsque j’étais ado, j’étais à fond dans la musique, je collectionnais beaucoup de disques. Je n’arrivais à trouver personne qui voulait former un groupe avec moi, donc j’ai décidé de jouer seule. Au lycée, personne n’était aussi motivé que moi pour faire de la musique. J’ai essayé de jouer dans des groupes de hardcore et ils voulaient absolument que je joue de la basse. J’ai lu le livre Wise Blood à 15 ans et j’ai tout de suite décidé que ce serait mon nom de scène. Je ne l’ai jamais changé depuis.

Tu as grandi dans une famille chrétienne pratiquante, ça a eu un impact sur ta manière d’écrire des morceaux ou ta vie en général ?

Je pense que oui. La religion m’a fait me sentir assez marginale, je n’avais pas ma place dans les églises. D’un autre côté, je ne me sentais pas à l’aise avec mes amis qui n’avaient pas reçu une éducation chrétienne. En fait, je n’avais ma place nulle part. J’avais beaucoup de culpabilité et de compassion à revendre parce que la chrétienté impose beaucoup de règles, mais aussi beaucoup d’amour et de générosité. Je pense en avoir tiré une certaine positivité, ça m’a permis d’avoir de l’empathie envers les gens et d’être une personne compatissante dans la vie quotidienne.

Tes parents étaient aussi musiciens. Grandir dans cet environnement t’a aidée à aiguiser ton oreille musicale et ta pratique d’instruments ?

Mon père jouait souvent de la guitare et me l’a prêtée quand j’ai commencé à m’y mettre. J’ai aussi pu utiliser son enregistreur quatre pistes lors de mes premiers enregistrements. Ma mère jouait du piano et écrivait des chansons. On ne jouait pas de musique à l’unisson, en famille, mais c’était une activité encouragée. Il y a eu un moment dans ma vie où je restais dans ma chambre pendant des heures en jouant de la guitare, et mes parents ne me dérangeaient jamais, ils me disaient : « Vas-y, continue ! ». Mon frère est aussi musicien, il fait beaucoup de production, il adore les aspects plus techniques de l’enregistrement. Il est à fond dans la chillwave, il avait un groupe appelé Raw Thrills et un autre appelé Greatest Hits. Il a collaboré avec Ariel Pink. Mon autre frère a sorti un album mais il reste un producteur avant tout. On est tous dans le monde du spectacle, dans la famille.

Ton morceau « Generation Why » est rempli de références et de suggestions sur l’empreinte que laissent la technologie et les réseaux sociaux sur le monde. Quels sujets voulais-tu vraiment aborder ?

Je sentais que c’était le moment d’écrire une chanson pour notre génération, peu importe à quel point on est abîmé. Écrire un morceau qui reconnaît à quel point le futur paraît incertain, et qu’avec la technologie il n’y a pas de retour en arrière possible, était important pour moi. Tu ne peux pas dire « J’en ai marre de ce téléphone portable, j’arrête de l’utiliser », tout est dépendant de la technologie. Je voulais amener cette idée qu’on marche tous au bord d’un grand ravin. Le changement climatique, les avancées technologiques… Toutes ces choses nous rattrapent si vite que ça ne m’étonne pas que le terme « YOLO » devienne un mantra de notre génération. Même si on n’a que quatre jours à vivre, on va quand même en profiter et non se morfondre sur notre sort.

Tu es toi-même sur certains réseaux sociaux ?

Je suis sur tous les réseaux sociaux !

Il y a une sorte de boulimie autour des photos de soi et de la vie fictive que l’on peut se créer sur ces plateformes, c’est devenu plutôt effrayant. Que penses-tu de ce phénomène ?

C’est une perte de temps, il n’y a pas beaucoup de substance ; mais en même temps, ça va de pair avec nos instincts émotionnels. On veut rester connecté et on veut être aimé, c’est comme si c’était un outil pour se conforter dans un narcissisme. Certains sont très doués à ce genre de choses et vont être reconnus, et ceux qui le sont moins vont devenir envieux. Ça crée beaucoup de limites faussées et une hiérarchie qui ne se base pas sur la survie mais sur la vanité, qui est un instinct humain naturel. Dans un certain sens, c’est comme une belle et grande distraction alimentée par le capitalisme. En même temps, c’est devenu notre moyen de garder contact. Il y a de bonnes choses sous le chaos, je ne peux pas le nier, je suis sur Instagram après tout. Comme la musique ou le cinéma, tout comporte une énergie plus sombre, à nous de la contourner.

Quelle est ta vision de l’amour en 2017 ?

Je trouve que c’est assez pourri aux États-Unis, parce que les Américains sont tellement compétitifs et fous. Il y a des relations qui marchent, mais les gens que je connais qui sont dans une relation monogame à long terme sont Canadiens, Australiens ou gays. Beaucoup de mes amis hétérosexuels aux États-Unis sont célibataires et peinent à rester en couple. C’est juste ma vision des choses en tant que personne vivant dans une grande ville et évoluant dans le monde de l’art. Je suis sûre que si tu vas dans le Sud ou le Midwest, c’est une culture totalement différente. Les gens ont beaucoup trop de choix, ils sont isolés et ne veulent pas se donner trop de peine. Les gens sont convaincus que l’amour devrait être une extase permanente comme c’est dépeint dans les films. Tinder, Instagram et tous les autres contribuent à mettre du carburant dans cette machine infernale. C’est comme s’il y avait une petite voix qui te disait : « Tu mérites mieux ! » ou « Ne te contente pas de ça ! ».

Ma chanson préférée en ce moment est « Nature Boy » de Nat King Cole, et il y a une citation dedans qui est vraiment appropriée pour notre époque : « La meilleure chose qui reste à apprendre, c’est d’aimer et être aimé en retour. » Je pense que beaucoup de gens ont du mal avec cette notion. Lorsqu’on les aime en retour, ils deviennent désintéressés parce qu’ils sont habitués à l’abus. Personnellement, je lutte constamment avec ça. Je vis dans un monde fantastique, mes chansons sont toutes fantastiques et les relations que j’ai nouées avec les gens que j’ai aimés étaient fondamentalement inexistantes.

Il y a toujours un pendule qui se balance dans un sens et dans l’autre. En ce moment, on se trouve à l’extrémité de cette liberté due aux réseaux sociaux, avec de nouveaux mots comme « ghosting ». Il y en a un autre dont je ne me souviens plus, qui désigne le fait de laisser espérer quelqu’un pour toujours sans jamais rien faire de concret. Tout ce phénomène de non-engagement se retrouve avec la génération Y dans le monde du travail. Notre futur est extrêmement incertain, beaucoup d’entre nous ont vu nos parents divorcer et nous avons peut-être perdu notre foi dans le mariage et la monogamie en tant qu’institutions. Je pense que ça se calmera éventuellement, les gens se rendront compte de ce que signifie l’amour et ça se traduira peut-être par des relations plus polyamoureuses qu’auparavant. Je pense qu’en ce moment il y a des douleurs profondes et beaucoup de gens luttent, mais on va s’en sortir. (rires) Les humains sont faits pour s’accoupler depuis la nuit des temps, ils ont toujours été assez monogames. Seulement 3% des mammifères le sont, donc on est spéciaux. C’était mon message. (rires)

Tes morceaux ont des paroles très folk old school des années 1970, dans la manières qu’elles ont d’aller profondément dans la tristesse et le deuil, mais tu apportes aussi des éléments du présent comme le vocoder. C’est important d’avoir cette balance et de donner du renouveau à tes influences ?

J’aime la nostalgie et je suis nostalgique depuis ma naissance. Je rêve de la Renaissance, l’Ancien Monde, les années 1940, le Titanic. L’Histoire est mon terrain de jeu. Je pense que beaucoup de gens se complaisent dans la nostalgie en ce moment parce qu’il y a peu d’institutions solides auxquelles se rattacher. La plupart des êtres humains veut se rattacher à quelque chose et se sentir appartenir à une plus grande instance. Quand toutes tes options ont disparu et sont basées sur des marchés changeants, sur un style ou sur des choses qui n’ont aucun sens, tu as tendance à te sentir nostalgique. Beaucoup de musique nostalgique se crée en ce moment, parce que les gens veulent sentir le confort de quelque chose de familier face à la folie des changements qui s’opèrent devant leurs yeux. J’aime le mélange entre le confort d’une vieille chanson et l’innovation du futurisme.

Ton album s’appelle Front Row Seat to Earth, tu te sens vraiment comme une extraterrestre sur cette terre, une spectatrice de ta propre vie ?

Non, mais je crois que le monde occidental l’est. Je suis assez connectée à la Terre et très attachée à la nature. Je considère être au même niveau qu’un chimpanzé ou une baleine. Je suis un animal. Bien sûr, j’ai une certaine connaissance de moi-même, mais je ne crois pas que les humains soient des êtres supérieurs. J’ai vécu dans une tente dans une forêt pendant un mois, j’ai vécu dans une ferme. Avant de me lancer dans la musique, j’étais plutôt une personne de la nature. Faisant partie d’une autre culture maintenant, je peux affirmer que la plupart des gens mettent une barrière bizarre entre eux et la Terre. Les océans ont beau s’acidifier, ils ne se sentent pas vraiment concernés. Le « premier rang face à la Terre » était une déclaration sur la manière dont on perçoit la réalité. Ce n’est pas forcément de notre faute, c’est un mécanisme du cerveau pour se protéger. On regarde les choses se passer sous nos yeux comme si c’était une pièce de théâtre.

Ta voix a été comparée à celle de Karen Carpenter, mais je suis un peu dubitative quant à cette comparaison. Qu’en penses-tu ?

Merci, je ne suis pas d’accord non plus ! Karen est géniale, c’est un talent brut et j’adore les Carpenter. Cependant, je trouve que nous avons des voix différentes. Sa voix est un peu plus milieu de gamme et moins vibrato, elle manie parfaitement la double voix, c’est sa signature. J’essaie de chanter plus comme Harry Nilsson. Le fait de me comparer à Karen Carpenter est assez facile, je trouve. Quand j’ai commencé à faire de la musique, c’était plus sombre et drone, tout le monde me comparait à Nico. Donc j’imagine que maintenant que je suis plus mainstream, je suis comme Karen Carpenter. (rires) Je ne m’offusque pas ; cependant, je suis flattée qu’on me compare à quoi que ce soit, surtout si c’est quelque chose d’ancien. Si quelqu’un disait « Ah, elle me rappelle cette autre nouvelle chanteuse », ce serait un peu triste.

Tes morceaux ont beau être hantés et sombres, il y aussi beaucoup d’humour et d’ironie. Comme le dit Zappa, l’humour appartient-il à la musique ?

Je pense que la comédie et la tragédie sont liées. Parfois, on peut voir l’univers comme une grande blague cosmique. Mais je pense que l’ironie est mal comprise aux États-Unis, beaucoup ne savent pas ce que ça veut vraiment dire. Certains pensent que quelque chose de malheureux ou de malchanceux est ironique. Par exemple : « Il pleut le jour de ton mariage, n’est-ce pas ironique ? » Personnellement, je ne suis pas pour la négativité et le sarcasme, je ne trouve pas ça drôle. J’essaie de ne jamais être sarcastique, en général tout ce que je fais est sincère, mais je trouve qu’il y a du sens dans l’ironie. Aux États-Unis, il y a des cultures entières de sarcasme qui sont ridicules. Ils extraient toute la sincérité qu’il peut y avoir, ils se servent du sarcasme pour cacher leurs sentiments. Les gens ne me comprennent pas parfois parce que je suis trop gentille. Si je complimente quelqu’un, il pense souvent que je suis sarcastique parce qu’il n’est pas habitué à tant de sincérité.

Tu as collaboré avec Ariel Pink sur un EP et le clip de « Tears On Fire », où tu nous donnes un peu de Kate Bush dans tes mouvements de danse et ta voix qui pousse dans les aigus.

Carrément ! Sur ce coup-là, je pensais plutôt à des performers théâtraux et à des artistes qui se transforment. Au lieu de me pointer en étant moi-même, j’arrive en incroyable esprit de l’enfer en chantant dans un style d’opéra.

Comment as-tu rencontré Ariel Pink ?

On s’est rencontrés à Leipzig il y a quelques années, on jouait tous les deux là-bas le même soir. Je suis allée le voir, j’ai commencé à parler un faux allemand et on a tous les deux rigolé. Il connaissait mon frère et on avait pas mal d’amis en commun, donc on est devenus potes après cette soirée.

Chris Cohen a produit ton dernier album, comment s’est faite la collaboration ?

On était en tournée ensemble à South by Southwest ; c’était moi, lui et Ducktails. J’étais époustouflée de le voir en live, j’en ai même pleuré. Je n’avais pas entendu de musique aussi bonne depuis un moment. Quand le moment est venu d’enregistrer mon album suivant, je me suis demandé ce que je ne savais pas faire. Je ne sais pas bien jouer ou enregistrer de la batterie, donc j’ai demandé à Chris car il sait très bien faire les deux. On a enregistré dans son petit garage qui lui sert de studio.

Avec ce nouvel album, ton son a vraiment pris de la maturité. Comment as-tu accumulé autant d’expérience en si peu de temps ?

J’ai toujours pris de l’avance, dans le sens où j’écris plus que je n’enregistre ; donc quand j’ai fait The Innocents, j’enregistrais des chansons que j’avais écrites trois ans auparavant. Quand il était temps de faire l’album suivant, j’avais quatre ou cinq ans de morceaux écrits, plus de contrôle et plus de gens en qui j’avais confiance qui travaillaient avec moi. J’aurais pu faire un meilleur album plus tôt, mais c’est surtout une question de circonstances et de timing. J’ai aussi beaucoup appris lors de la tournée pour The Innocents. J’ai appris à mieux chanter parce que j’avais enfin l’opportunité de me produire tous les soirs pendant neuf mois. Avant, je bookais mes propres tournées, mais ce n’est pas la même chose que de monter dans la machine et de suivre un genre de camp d’entraînement. C’est un peu comme quand les Beatles sont partis en Allemagne, ils avaient une résidence dans un club pendant quatre mois. De nos jours, ce n’est plus possible de faire ça, tu dois faire des tournées pour vraiment t’améliorer musicalement. Tu ne peux pas te contenter de jouer localement.

Tu as un souvenir particulièrement marquant d’un concert ?

J’ai joué sur l’île de Madère au Portugal, sur une falaise, dans un hôtel bizarroïde. Je jouais du piano et le soleil se couchait, dans le public il n’y avait que des personnes âgées et c’était super. J’avais l’impression d’être à un récital de piano, en train de jouer pour mes grands-parents. (rires) J’aime jouer pour des gens qui ne sont pas nécessairement mon public habituel. C’est stimulant d’essayer de convaincre des gens qui n’aiment pas forcément le genre de musique que je propose.

J’imagine que tu as déjà écrit quelques-uns des morceaux de ton prochain album, tu peux me parler un peu des sujets que tu vas aborder ?

L’idée, c’est de continuer sur des thèmes similaires, mais de parler un peu moins d’amour et de relations et davantage de ma place de femme dans une culture narcissique, et de l’isolation que chacun peut ressentir. Il n’y aura pas de grands débats sur la Terre mais plutôt des questionnements sur comment se sentent les gens face au chaos ambiant.

Ça m’a l’air prometteur, j’ai hâte d’entendre de nouveaux morceaux ! Merci Natalie !

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