Rencontre avec The Wheal, créature des ténèbres

The Wheal, avec son leader tout en latex et ongles noirs, peut sembler anecdotique au premier abord. Quoi ? Encore un projet 80s post-punk ? Oui mais là, les références prennent tout leur sens puisque Frédéric a vécu ces années-là et en puise l’essence pour proposer un vrai projet cohérent et excitant, pas juste un pastiche d’une époque révolue. Naviguant entre influences industrielles et new wave, Fred sort un premier EP aussi sombre qu’il est mélodieux, un mur en béton sur lequel aurait poussé du lierre.

Manifesto XXI – Parle-moi un peu du projet The Wheal, comment ça a commencé ?

The Wheal est un projet qui est né il y a un peu plus d’un an. Au début ça a commencé car j’ai un ami qui est musicien au sein du groupe Vortex et il jouait à Paris. Il avait peur de se retrouver avec un groupe qui aurait peu de cohérence avec son univers artistique et du coup il m’a proposé de jouer avec eux. Je ne pouvais pas le faire car je suis moi aussi critique de cette organisation dont je boycotte le travail. Je voulais en même temps rester fidèle à moi-même sans tout de même abandonner mon ami alors j’ai créé un projet uniquement pour ce concert. Ça devait être un one shot, voire une forme de plaisanterie. J’ai écrit en quinze jours les quatre chansons de l’EP et ça s’est avéré suffisamment intéressant pour que ça continue.

Manifesto XXI – Tu voyais vraiment ça comme un projet éphémère ?

Il ne devait pas y avoir un deuxième concert. L’idée était de ne faire ça qu’une seule fois. C’est ce qui a fait que certains choix caricaturaux ont été faits dans cet état d’esprit : comme c’était en partie une plaisanterie je m’en foutais. Le fait que le projet soit très ancré dans un look fétichiste était aussi lié au fait que ça devait être une expérience visuelle et sonore d’une seule fois.

Manifesto XXI – Où était ce concert ?

Cette salle dégueulasse à Belleville, Le Buzz. C’était un peu une salle d’abattage où des organisations pas toujours très scrupuleuses faisaient défiler les musiciens à un rythme très rapide sans qu’il y ait beaucoup d’intérêt dans ce qui est présenté. Quelques semaines plus tard, un autre copain venu des États-Unis, qui cherchait à jouer quelque part avec quelqu’un, m’a proposé de rejouer donc je l’ai fait. Ensuite il y a eu un troisième concert à la rentrée dernière, en première partie de projets un peu plus costauds. J’ouvrais pour Void Vision et Luminance et j’ai eu un accueil très chaleureux, à partir de là j’ai pris la décision de continuer. J’ai adopté le nom « The Wheal » à ce moment-là.

Manifesto XXI – Un nom intéressant puisqu’il montre que tu assumes complètement tes références indus jusqu’à adopter le nom d’un album de Coil.

Je n’ai aucun souci pour assumer cet héritage-là, dans la limite de mes moyens bien sûr. Pour se comparer à Coil il faudrait tout de même être inconscient. On ne choisit pas d’être un génie, on ne choisit pas d’être fou. Dans le cas de Coil, la folie et le génie étaient au rendez-vous. Mais c’est vrai que je n’ai aucun problème à revendiquer l’héritage des grands groupes industriels, ce sont des gens qui ont inventé des choses extraordinaires à tous points de vue. Je suis un de leurs enfants illégitimes.

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Manifesto XXI – À la différence de certains groupes d’aujourd’hui qui s’inspirent de ces sonorités, toi tu as vraiment vécu ces concerts dans les années 1980 ?

Oui tout à fait. J’ai commencé à faire de la musique avant que The Cure fasse son concert à Orange, donc avant 1986. C’est comme ça que je marque mon calendrier (rires).

Manifesto XXI – En trente ans de carrière, tu as toujours fait le même genre de musique ?

Non. J’ai fait ce genre de musique quand elle était jeune et actuelle, voire futuriste. Je n’ai jamais été très attiré par les choses nostalgiques. D’ailleurs je n’aimais pas Joy Division, car pour moi c’était un groupe mort-né du fait du suicide de son leader, ça plombait le truc. C’était morbide, au sens le plus profond du terme. Je voulais faire quelque chose qui appartenait au présent ou à l’avenir. J’ai évolué avec la musique autour de moi. À un moment donné je n’ai plus fait de rock car ça n’intéressait plus personne, puis j’en ai refait lorsque c’est revenu à la mode. En refaisant du rock de manière assez spontanée, ce qui s’est imposé à moi sont des sons que je connais depuis très longtemps. J’étais bassiste à ce moment-là, et mon jeu de basse a perdu de plus en plus de graves, c’est allé de plus en plus vers des sons claquants et aigus, vers l’utilisation de pédales d’effets des années 1980. Tout d’un coup je me suis aperçu que je sonnais comme The Cure en 1983. Ce son m’est revenu et j’ai repris le train sans jamais vraiment en être descendu. Il y a eu un temps où ce genre de musique ne se renouvelait pas beaucoup. C’est parce qu’aujourd’hui il y a des jeunes qui s’intéressent au post-punk, à la new wave – ces musiques de l’urgence – que c’est de nouveau intéressant d’en faire.

Manifesto XXI – C’est vrai qu’il y a un vrai foisonnement de ce genre de groupes aujourd’hui, ça me fait penser au site Internet qui tourne en dérision les noms de groupes post-punk à l’aide d’un générateur.

Ah oui, je connais bien, je l’ai beaucoup fait tourner ! Mon préféré c’était « Adolf pavillonaire ». « Sida pédé » était pas mal aussi. Je pense que la triple alliance de l’Est doit utiliser le Cold Wave Generator tous les jours pour trouver ses noms de groupes.

Manifesto XXI – Comment te positionnes-tu face à tous ces groupes ? Tu t’inclus volontiers dans cette famille ?

Non, à mon grand désarroi je n’ai pas de famille. Ce sont quand même des groupes qui ont tous une esthétique très trash et qui ne mettent pas du tout le chanteur en avant. Soit il n’y a pas de chant, soit le mec chante mal volontairement. Il y a une volonté de refuser le chant en tant que formule pop. La grande différence avec quelqu’un comme moi qui ai formé mon oreille dans les années 1980, c’est que je ne suis pas capable de faire ça. Si j’invente une chanson, il y aura une mélodie, une construction pop et la volonté d’exprimer quelque chose en l’assumant complètement. Je ne dis pas que les gens de la triple alliance de l’Est n’ont rien à dire, par exemple il y a une vraie poésie dans ce que fait Noir Boy George, mais ce n’est pas un mélodiste. D’ailleurs si tu regardes aujourd’hui les groupes les plus haïs, tu as U2 – donc une grande voix – et The Smiths avec Morrissey qui a une grande gueule et se prend très au sérieux. Je pense que je suis l’héritier de ça.

Manifesto XXI – Tu te prends au sérieux alors ?

J’en rigole aussi bien sûr. Quand je me fringue en latex c’est toujours un peu une blague, mais je le fais sérieusement. 

Manifesto XXI – Tu as sorti The Wheal sur le label Exhibition : c’est toi qui l’a créé ?

Pas tout à fait. J’ai rejoins un garçon qui s’appelle Mateo Gomez, le créateur du label. Il organisait des concerts à Paris et de fil en aiguille on a édité trois disques. The Wheal est la dernière roue du carrosse donc on fait passer les copains d’abord : Soft Riot et Wolf Shield, un ancien de la scène punk hardcore australienne. On va probablement sortir un disque du groupe américain The Acharis, du post-rock. Je pense que toutes les minettes avec une frange et un tote bag Goo de Sonic Youth devraient acheter ce disque et remercier The Acharis d’exister. S’il y en a la moitié qui le font, ils n’auront pas de problème pour tourner. Après on sortira The Wheal s’il nous reste des sous.

Manifesto XXI – Vous ne vous contentez pas seulement de sortir des albums, vous organisez aussi des soirées.

Oui, on est trois à organiser des soirées et seulement deux à sortir des disques (donc à vouloir perdre beaucoup d’argent). La salle où on est le plus à l’aise aujourd’hui est l’Espace B et ils nous soutiennent, ils aiment ce que l’on fait.

Manifesto XXI – Revenons-en à tes inspirations. Quels groupes t’ont vraiment marqué au cours de ta vie ?

Je dirais la période électronique de Death in June, avant que ça ne devienne de la musique de hippie de la forêt.

Manifesto XXI – D’ailleurs en parlant de Death in June, que penses-tu de la tournée européenne sans date en France ?

Un des gros problèmes avec Douglas Pearce c’est qu’il fait sa dernière tournée tous les ans depuis dix ans. Je connais bien la bête. D’ailleurs le look de The Wheal est né lorsque j’étais barman pour Death in June au dernier concert qu’ils ont fait à Paris, qui était interdit. C’était dans un petit théâtre, le concert était verboten et j’ai donné un coup de main à l’organisation parce que j’aime bien faire des choses interdites. Mon look en latex intégral, c’était pour tenir le bar. Par contre il n y aura plus jamais de date en France.

Manifesto XXI – Que penses-tu des censures sur des groupes dont l’imagerie dérange ?

C’est un problème qui est vieux comme le monde. Je pense que les groupes récoltent ce qu’ils sèment ; ça serait tout à fait malhonnête de la part de Douglas Pearce de dire que ça ne fait pas partie de son fond de commerce de jouer sur une imagerie qu’il aurait très bien pu atténuer ou expliquer. C’est quelqu’un qui joue beaucoup avec l’image de la persécution et qui aime se trimballer sa grande douleur d’artiste incompris. Le fait de ne pas faire de concert à Paris est sa propre décision, il s’en est lassé. Pour ce que je sais des organisateurs de la tournée de Death in June, c’est Douglas qui en a marre. Le dernier à Paris était tout à fait clandestin. Comme la faune réellement fascisante a déserté les concerts depuis longtemps, c’est d’autant plus rigolo que la polémique n’est basée sur rien.

Manifesto XXI – En ce moment tu fais ta première tournée de concerts en tant que The Wheal, ça se passe bien ? Le public est réceptif ?

Oui, j’ai fait quatre concerts et j’en ferai trois la semaine prochaine. Il y a toujours un ou deux mecs qui rejettent brutalement le projet, mais en même temps c’est une proposition assez extrême que l’on peut juger caricaturale donc ça ne me dérange pas. S’il y a quelqu’un qui trouve ça ridicule, qu’il le dise. Ça n’a pas manqué (rires). J’ai eu un accueil un peu difficile à Duisbourg en Allemagne. C’était une soirée club et j’étais le seul performer parmi les DJ, et ça c’était dur. La fête démarrait vers 23h et j’ai joué à 1h30 donc c’était chaud. Ceux qui sont en montée sont déjà trop hauts et les autres sortent fumer des clopes. Les gens m’ont sorti que je faisais de la « masturbation music », j’ai dit qu’ils avaient raison (rires). Le lendemain j’étais à Offenbach qui est une ville que j’aime beaucoup, accolée à Francfort. À ma grande surprise je clôturais le Kleebachfest et j’ai passé un très bon moment avec des artistes formidables.

Manifesto XXI – Avant The Wheal tu jouais dans Little Helpers, groupe qui n’a rien à voir avec ton projet actuel.

Non, à part la basse qui s’est progressivement radicalisée. Mais on a été beaucoup à ce moment-là à revenir vers des sons de basse qui claquent très fort avec des fréquences plus métalliques et agressives. Au départ c’est vraiment plus un groupe de stoner voire post-rock un peu psychédélique. C’était surtout un vrai groupe punk. On a eu une belle vie à Paris avec des concerts très bordéliques, avec beaucoup de choses cassées. Et puis ça a implosé (rires).

Manifesto XXI – Le Fred de Little Helpers est-il différent du Fred tout de latex vêtu de The Wheal ?

J’en avais déjà mis avec mon précédent groupe !

Manifesto XXI – Qu’est-ce qui te plaît autant dans le latex ?

Déjà, c’est très agréable sur la peau. Ce qui me plaît, c’est que c’est un vêtement rituel, c’est comme devenir un super-héros donc un enfant d’une certaine manière. On est beaucoup plus dans un rapport à l’enfance et à l’innocence que dans un rapport au sexe. Ce ne sont pas des vêtements que je porte pour faire l’amour. Autant je trouve ça érotique dans ce que ça provoque et le regard que ça attire, mais je n’en vois pas le côté pornographique. C’est un vêtement de scène, de fête, de danse.

Manifesto XXI – Comment as-tu élaboré ton logo mystérieux et que représente-t-il ?

C’est un ami qui l’a dessiné. Il y a plein d’interprétations. Des gens m’ont dit qu’il y voyaient un masque africain, je trouve ça chouette. On peut y voir ce que l’on veut, ce sont des formes géométriques très simples. Moi j’y vois quand même un coït photographié par le dessous.

Manifesto XXI – Sur ton album tu n’as que quatre titres, ça suffit pour un concert ?

Je ne joue pas un set très long, en général moins de quarante minutes. Souvent c’est parce que The Wheal ouvre pour d’autres formations donc c’est dans l’intérêt de tout le monde que ça ne dure pas trop longtemps. Je pense aussi qu’il y a une limite à ce que peut faire un mec tout seul avec des machines. Parfois j’improvise aussi, je laisse tourner des plages de samples sans trop savoir ce que ça va donner. Quand je voyage je prends mon sampler dans le train, il est très simple et ressemble à un gros jouet Fisher-Price à piles. C’est très facile d’en jouer, au sens enfantin du terme, donc ça m’arrive d’enregistrer des morceaux sur la route.

Manifesto XXI – Tu parles beaucoup de la mort dans tes morceaux, surtout lorsque tu susurres « We are the dead ». C’est quelque chose qui te fascine ?

Je pense que c’est un équilibrage classique. La musique est très sexuelle donc elle a aussi une pulsion de mort qui est très forte. Ça tient aussi au premier concert où, quand Vortex avait fait son spectacle, il avait une affiche très mortuaire avec des cadavres et des fesses de mecs morts. Les samples de films que j’utilise restent aussi dans cette thématique avec des films de zombies et le rapport entre le vivant et le mort sur le plan organique. C’est une musique de la matière. Dans « We are the dead », les voix proviennent de l’adaptation cinématographique de 1984 d’Orwell. Il y a aussi beaucoup d’extraits de films de Romero comme La Nuit des morts-vivants

Manifesto XXI – Pour le clip de « If Dead Can Dance I Can Dance », on dirait que tu as utilisé des images d’un film de propagande.

Oui, ce sont des images d’un film qui s’appelle Duck and Cover, c’est un film d’instruction civique anglais des années 1950. C’est pour expliquer aux gens ce qu’il faut faire en cas d’alerte atomique, mais c’est fait à une époque où on te dit que si tu t’abrites derrière un drap ça va aller. Ce film est assez drôle car il n’a aucun sens.

Manifesto XXI – J’ai lu qu’on qualifiait souvent ta musique de EBM (electronic body music), tu es d’accord ?

Je me suis retrouvé avec cette étiquette d’abord parce que c’est plus à la mode de dire EBM que synthwave. Ça doit aussi provenir du fait qu’on m’a souvent vu associé à Parade Ground qui, historiquement, a fait partie de l’EBM, de la musique électronique belge du début des années 1980. Ce sont des amis très proches de Front 242 qui étaient la définition de ce qu’était l’EBM. Le terme n’est pas idiot pour The Wheal dans la mesure où il y a une volonté de ne pas intellectualiser la musique ; et j’ai fait deux titres, qui ne sont pas présents sur l’album, qui sont plus proches de ce mouvement donc moins mélodiques, avec des rythmes plus agressifs et rapides. Je suis quand même assez loin de l’EBM old school.

Retrouvez The Wheal à l’Espace B le 15 octobre aux côtés de Parade Ground et Vague Scare !

***

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