Rencontre avec the Telescopes au Cosmic Fest

© Tyler Loring

C’est lors du Cosmic Fest, organisé par Hidden Frequencies, que l’on a pu poser quelques questions à Stephen Lawrie, John Lynch et Dave Gryphon, du groupe de space rock The Telescopes, actif depuis la fin des années 1980, mais se renouvelant sans cesse dans ses sonorités et par les musiciens qui le font vivre. Que reste-t-il du groupe depuis la sortie du premier album Taste, en 1989? Un Stephen Lawrie, plus inspiré que jamais, qui sait s’entourer et faire évoluer sa musique au fil des générations. Rencontre.

Manifesto XXI – De nombreux musiciens ont rejoint la formation des Telescopes au fil du temps, mais de quoi est composé le vrai noyau du groupe ?

Stephen : Ça évolue constamment. C’est une dynamique complètement différente avec chaque line-up. Souvent je mélange des musiciens qui n’ont pas l’habitude de jouer ensemble de façon à créer un mix intéressant. Il y a des albums que je fais tout seul et d’autres qui sont plus collaboratifs.

La dernière fois qu’on était à Paris, on est venus un jour avant parce qu’on jouait autre part le jour suivant. Du coup on est venus passer du temps avec des amis musiciens. On a joué avec des Californiens qui avaient un style totalement différent du nôtre. Lorsque je joue avec John, c’est plus urgent, mais avec eux, c’était plus relax et ils s’accordaient à 444 mega hertz. Ils suivent cette théorie qui dit que les Rockefellers ont changé l’accord de la musique pour contrôler les gens. 444 mega hertz est supposé être la fréquence à laquelle le monde résonne, une manière de s’accorder à la Terre. On joue en dissonance et d’une manière plus hâtive donc c’était intéressant.

John : C’est un peu comme le punk anglais versus le punk de la West-Coast des Etats-Unis.

Stephen : Ça me rappelle cette pédale de simulation d’ampli que j’ai. Dessus, tu peux passer du son américain au son anglais, ce qui résume pas mal de choses. Le son british est plus « crunchy » et l’américain est plus spacial et décontracté.

Vous sortez un nouvel album en juillet prochain, que peut-on en attendre ?

Stephen : Ça ressemble à l’album précédent, d’une certaine manière, mais plus sombre. C’est un son très similaire et ce sont les mêmes musiciens qui jouent. L’album comporte aussi une forme très proche du dernier album, mais certaines chansons sont plus immédiates et entraînantes. Ce n’était pas forcément intentionnel, mais c’est ce qui en est sorti. Je travaille sur un autre album actuellement, entièrement acoustique, donc très différent.

C’est un projet solo ?

Stephen : Non, ça sera les Telescopes.

Dave : Mais ça t’arrive de faire des concerts acoustiques seul.

D’où mon questionnement sur une possible transition vers un projet solo.

Dave : Il nous vire un par un. (rires)

John : Il le fait doucement.

Stephen : Ouais je vous donnerai une pension. Vous serez virés le jour suivant. (rires)

Comment vous êtes-vous rencontrés tous les trois ?

John : Roux et moi jouons dans un groupe qui s’appelle The Koolaid Electric Company. Je connais Stephen parce que j’avais booké les Telescopes pour un concert. J’avais vu les Telescopes auparavant lorsque Stephen jouait avec les mecs de One Unique Signal. Lorsque le jour du concert arrive, je reçois un appel d’un des mecs du groupe qui m’annonce que le batteur ne peut pas jouer ce soir-là. Ils m’ont tout simplement demandé d’apprendre le set complet en une journée. (rires)

Stephen : Il faisait la promo du concert et était en même temps assis dans sa bagnole en essayant d’apprendre toutes les chansons. (rires)

John : J’avais vendu des billets donc j’étais dans une sale situation. Je devais soit annuler le concert et m’occuper des remboursements, soit remplacer le batteur. C’était un honneur que de recevoir une telle demande alors je me suis dit que j’allais essayer. Après ce soir-là, on a continué à jouer ensemble de plus en plus.

Apprendre un set entier en une seule journée c’est bien rude ! Tu as réussi à assurer le concert ?

Stephen : C’était pas mal franchement ! C’est dingue de se dire que ce concert a eu lieu il y a sept ans déjà.

John : Les sept ans de malheur. Tu avais cassé un miroir cette année-là ? (rires)

Vous avez sorti votre dernier album sur Tapete Records, un label allemand : comment êtes-vous entrés en contact avec eux ? C’est un drôle de nom à dire en français…

(rires)

Stephen : On a rencontré Tapete quand on était à Paris. On devait faire un concert ici et aller à Hambourg ensuite, mais la date a été annulée et on a décidé de rester chez JB (du groupe Coman’shee) pour traîner et jouer de la musique. À ce moment-là j’ai reçu un mail de Tapete qui disait « On est super déçus que la date ai été annulée à Hambourg, on voulait discuter avec vous d’une possible collaboration. ». Donc on est entrés en contact par un acte manqué. C’est un très bon label !

Anton Newcombe a un studio à Berlin, vous avez eu l’opportunité d’y enregistrer des morceaux ?

Stephen : Oui mais pas dans le studio où il est maintenant, celui d’avant. John était venu avec nous mais il ne jouait pas encore dans le groupe. Il nous faisait la cuisine. (rires) Il était comme un parent, il nous donnait de l’amour et de l’affection quand on se sentait triste. On est arrivé à Berlin mais il n’y avait vraiment rien, pas de studio ni équipement, et Anton n’était pas très bien à ce moment-là, il était à l’hôpital. John a fait un tour dans des Emmaüs pour trouver des assiettes, des couverts et des poêles pour qu’on puisse manger. Ensuite, avec l’ingé son, on s’est promené partout dans Berlin pour emprunter du matos. On a fini par enregistrer des morceaux là-bas mais on ne les a pas encore sortis.

John : Will Caruthers, de Spacemen 3, nous a beaucoup aidés là-bas. Il a pris pitié, il s’est dit « Ces pauvres idiots ! » (rires)

Stephen : Anton a sorti un de nos albums sur son label Keep Music Evil il y a longtemps. Aux débuts d’internets et des e-mails, j’ai commencé à recevoir des messages d’un taré en Californie. Ce taré c’était Anton Newcombe. (rires) Je n’en pensais pas grand chose. Je reçois pas mal de messages de mecs tarés, ça me fait rire mais je passe à autre chose. Je parlais d’Anton un jour et un type m’a demandé si j’avais vu le film où il jouait. C’est à ce moment-là que j’ai découvert l’existence de son groupe. Il est cool, c’est un grand fan des Telescopes. On est allé dans son nouveau studio lors de notre dernière tournée, juste pour qu’il nous montre tous ses jouets. Le truc avec Anton c’est qu’il a sa manière de faire les choses, et c’est la seule et unique manière. Tu dois lui donner le contrôle total sur tout ce que tu fais. Il dit souvent qu’il veut travailler avec nous mais je ne veux pas faire un album qui sonne comme les Brian Jonestown Massacre.

Comment s’est fait le processus d’enregistrement sur ce dernier album ? Il y avait de la place pour l’improvisation ?

Stephen : Je trouve que la créativité, en général, se trouve dans l’impro. Tu essaies quelque chose et ça ne marche pas, alors tu recommences. Parfois on garde l’improvisation sans la développer davantage. Parfois j’improvise des choses et supprime par la suite les parties qui ne fonctionnent pas. Je pense que beaucoup d’artistes fonctionnent de cette manière, surtout depuis qu’ils ont accès à tant d’outils de montage. Lorsque j’ai commencé à enregistrer de la musique, le montage était la chose qui prenait le plus de temps et les ordinateurs n’avaient rien à voir avec ceux d’aujourd’hui. On devait couper les bandes magnétiques manuellement, c’est comme ça qu’on faisait des boucles.

En trente ans de carrière tu as vu l’industrie de la musique évoluer : quelles sont les principales différences entre les années 1990 et maintenant ? En es-tu un peu désabusé ?

Stephen : Non, pas vraiment. Enfin, je suis un peu déçu de ce que font les gens avec la technologie disponible. En tant qu’artiste, tu as beaucoup plus de pouvoir aujourd’hui. Comme je le disais, avant, avec le montage, tu étais dans le studio entrain de regarder les minutes passer et de penser « merde, mon budget va être dépassé ». Maintenant tu peux faire ça dans ta chambre plus rapidement. Beaucoup de musiciens ne semblent pas profiter des avantages qui leur sont offerts.

J’ai remarqué que tu n’utilises pas que des instruments traditionnels mais aussi du matos moins conventionnel. Chaque son que produit un objet est musical selon ton oreille ?

Stephen : Oui, parfois c’est bien mais parfois c’est vraiment une mauvaise chose. Je peux être vraiment obsédé avec des choses. Lorsque j’étais enfant, je devenais obsédé par des petits sons dans le système digestif au point de me sentir mentalement malade. (rires) Bien sûr, je ne savais pas encore que ça pouvait servir à faire de la musique, c’était juste un fascination bizarre. Je demandais à des gens s’ils pouvaient entendre la musique dans de nombreuses choses du quotidien, et ils pensaient souvent que j’étais sot.

Quel genre d’objets utilises-tu en général ?

Stephen : Tout et n’importe quoi. Les ressorts de lits par exemple. J’ai un bout de bois avec des ressorts attachés. J’ai fait un morceau en laissant le bout de bois à la porte de mon studio avec un xylophone à côté. À chaque fois que j’entrais et sortais de la pièce, je m’arrêtais pour y jouer un peu, et j’étais déterminé à finir un morceau en utilisant uniquement ces deux instruments. J’ai aussi utilisé une machine à pain parce que je trouvais le son intéressant. C’est une recherche constante. Je trouve le parti pris assez audacieux. Beaucoup de gens ont cette idée, mais ils commencent à improviser avec des objets et le voient comme une blague. Il faut avoir les couilles de dire « C’est le morceau final ».

Comment arrives-tu à rester pertinent aujourd’hui, avec une industrie en constante évolution ?

Stephen : Tu peux acheter une Roland TB-303 et mettre plein de trucs dessus mais tu n’es pas obligé de tout utiliser. L’industrie est tellement vaste, tu peux faire ton truc de ton côté. On suit notre propre chemin en utilisant l’industrie comme un outil. J’ai une aversion vis-à-vis du fait de se faire engloutir par un label, je suis assez suspicieux. Je travaille avec de nombreux labels et certains d’entre eux sont devenus des amis. Mais j’ai été dans des situations où ils prenaient le contrôle de tout et en tant qu’artiste, tu peux te perdre.

Il y a un amour croissant pour des groupes comme My Bloody Valentine, Spacemen 3, The Jesus and Mary Chain, et d’autres. Ils sont revenus sous les feux des projecteurs ces dernières années. Tu as un avis sur ce phénomène ?

Stephen : Je pense que beaucoup d’entre eux ont eu le temps de se remettre de leurs problèmes. Des groupes comme Slowdive ont eu beaucoup de détracteurs. La presse était cruelle envers eux, elle a totalement détruit leur carrière. Ça prend du temps de se remettre de ce genre de choses et de rassembler ses esprits. Je pense qu’ils ont dû attendre que Slowdive leur appartienne à nouveau. J’ai l’impression que l’industrie leur a totalement enlevé leur identité. Tu ressens ça lorsque tu sors un album aussi. Soudain, ce n’est plus à toi, et tout le monde y va de sa propre opinion.

J’ai rencontré un mec hier soir et tout ce dont il voulait parler était le morceau « The perfect needle ». Pour moi c’était hyper agaçant, mais en même temps ça représentait beaucoup pour lui. Le mec me disait « Oh, je suis désolé, je sais que tu n’aimes pas cette chanson » mais ce n’est pas du tout ça. Je l’ai assez aimée pour finir de l’écrire et pour l’enregistrer. Bien sûr que je l’aime. (rires)

Quel est ton avis sur ces nouveaux groupes qui s’inspirent de vous et d’autres groupes de votre génération ? Il y a des choses intéressantes où ce sont juste des copies sans âme ?

Stephen : C’est les deux à la fois. Récemment, un label a sorti un album hommage aux Telescopes. J’étais agréablement surpris, parce que la plupart des groupes ont fait leur propre version, sans se contenter de copier platement. Les copies, c’est intéressant à écouter mais aussi un peu gênant parfois. Je me souviens, au début des années 1990, je suis allée voir un groupe et les musiciens qui jouaient en première partie ont fait un de nos titres. Le chanteur faisait même des imitations de moi, il tombait à genoux comme je le faisais sur scène au début. C’était très bizarre.

Sur une de vos pochettes d’albums il y a une photo des catacombes de Paris : c’est un endroit où tu aimes aller ? C’étaient les catacombes officielles ou officieuses ?

Stephen : Je n’ai pas pris la photo donc je ne suis pas sûr mais j’y suis allé une ou deux fois. Je sais que les mecs de Coman’shee ont fait des concerts là-bas.

J’ai vu que vous avez joué au Marquis de Sade hier à Rennes. Tu as lu des livres de Sade ?

Stephen : Oui, bien sûr. Je lisais ça quand j’étais ado. Mon livre favori est un livre sur Sade, il s’appelle Satan’s Saint. C’est très intéressant et ça brise de nombreux mythes. J’ai beaucoup aimé Les 120 Journées de Sodome. C’est drôle, il essaie de contrarier les gens. Je ne pense pas être directement inspiré par le Marquis de Sade dans ma musique mais je peux comprendre sa manière de penser à travers sa désillusion et sa colère. Une des choses qu’il dénonce est l’hypocrisie des moralisateurs et des pouvoirs qui dictent comment les gens devraient vivre leur vie. Il se moque de ça et essaie de provoquer une réaction. C’est quelque chose qui me torturait l’esprit lorsque j’étais ado, l’hypocrisie des profs et des adultes en général. Tu n’as pas forcément raison parce que tu es plus âgé, tout est discutable. On vit dans un monde où on n’a pas les réponses à toutes les questions.

Mis à part la musique, quel genre d’art ou de cinéma t’inspire quotidiennement ?

Stephen : J’aime beaucoup Lars Von Trier, il a un très beau sens de l’horreur. Quelque chose de dégoutant se passe à l’écran mais l’image est plus grandiose que grotesque. J’aime aussi Georges Bataille pour ses poèmes très spacieux et minimalistes.

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