Rencontre avec The Holydrug Couple, marchands de sable cosmiques

C’est lors de la deuxième soirée du Beau Festival que nous avons pu nous entretenir avec Ives Sepúlveda et Manuel Parra, du groupe de rock psyché The Holydrug Couple. Venu du Chili, où ont germé d’autres groupes du même genre ces dernières années, le duo a su imposer un son qui lui est propre, empreint d’imageries cinématographiques et oniriques. Aujourd’hui, le groupe revient sur les sources de son inspiration et sur la réalité de la scène musicale underground au Chili, dont l’image est parfois faussée par les médias.

Manifesto XXI – Salut les gars ! J’ai entendu dire que vous aviez raté votre ferry de Londres pour venir au concert aujourd’hui.

Ives : Oui, c’était de ma faute. C’est une histoire un peu bête, mais l’alcool est toujours un facteur important dans ce genre de choses. Mon téléphone n’avait plus de batterie aussi. Bref, mon manager m’a détesté, mais j’essaie de regagner son cœur. On a fini par conduire toute la journée vers Paris.

Vous jouez au Beau Festival aujourd’hui, est-ce important pour vous de faire une « belle » musique ?

Ives : Bien sûr, ça se doit d’être beau. La musique de The Holydrug Couple a d’autres adjectifs, mais le plus important est « beau ». Ce n’est pas le genre de musique qui fait semblant d’être laide, gênante ou difficile à comprendre. Globalement, on veut que ça sonne comme un rêve magnifique, une jolie balade. On n’utilise pas le terme « beau » de manière puérile mais plutôt dans le sens baroque. Ça peut être sombre et comporter de la laideur, mais ça reste globalement beau.

Ces dernières années, une poignée de groupes chiliens semble surfer sur une vague de rock psyché et de dream pop. Un commentaire YouTube sous une de vos vidéos demande si le gouvernement du Chili verse du LSD dans votre eau.

Ives : Il y a quinze minutes, je parlais à un Français qui avait le projet de faire venir jouer des groupes chiliens à Paris. Apparemment, beaucoup de gens pensent qu’il se passe un truc incroyable au Chili. J’ai une vision très ennuyeuse de tout ça. Les gens de 20 à 30 ans sont une génération d’enfants de la dictature. Nos parents ont grandi dans cette dictature et leurs priorités étaient de trouver un job, se marier, avoir des enfants. Il y a quarante-cinq ans, le Chili était un pays très pauvre.

Je viens d’une petite ville au sud de Santiago, à la campagne. Manu vient d’une autre ville plus proche de Santiago, donc on ne partage pas un passé commun. On s’est rencontrés, puis on a tout de suite formé un groupe. Très vite, on a rencontré des gens avec des intérêts similaires qui avaient des groupes, comme Föllakzoid, par exemple. C’était vraiment une coïncidence. La scène dont tu parles est très petite et ne représente que six ou huit personnes. Lorsque notre groupe et Föllakzoid avons signé chez Sacred Bones, j’avais du mal à y croire. Je pense que c’est le destin. À ce moment-là, on avait seulement de mauvais enregistrements sur Internet, mais Caleb de Sacred Bones m’a dit : « Allez, on le sort en vinyle. » Ça m’a paru tellement étrange, ça n’avait aucun sens. En tout cas, dans notre communauté de musiciens, ça n’a jamais été une question de musique mais plutôt un sens de la communauté et de l’amitié. On partage juste la même manière de vivre. Bien sûr, parfois, on partage de la musique entre nous, mais le plus important est que l’on partage des principes.

Au Chili, de manière générale, tout est une question de reconstruction. C’est similaire à ce qui s’est passé après la Seconde Guerre mondiale aux États-Unis, avec la Beat Generation et le mouvement hippie à Los Angeles et San Francisco.

Sans parler de musique, y a-t-il des artistes contemporains que vous appréciez particulièrement au Chili ?

Ives : Dans The Holydrug Couple, j’écris la musique, mais je ne pourrais pas avoir de groupe sans Manu, parce que c’est basé sur la communion entre deux amis. L’esprit du groupe se trouve dans l’amitié. On a quelques amis qui sont musiciens ou artistes. Notre ami Martin était skater quand il était ado, et maintenant il fait des dessins et des graffitis. Il est une inspiration pour nous. C’est un mec qui a un esprit sauvage et totalement libre. Je suis assez attiré par les gens qui font ce qu’ils veulent.

Votre musique comporte des éléments de nostalgie, êtes-vous des gens nostalgiques en général ?

Ives : Naturellement, je tends à faire de la musique nostalgique. Si j’avais une guitare ou un clavier entre les mains à ce moment présent, je ferais quelque chose d’assez triste ou de nostalgique. C’est une chose sur laquelle je travaille, parce que même si c’est intéressant, je pense être capable de transmettre d’autres émotions. Je prends beaucoup d’éléments, de structures ou de thèmes du passé ; sous cet aspect, le groupe sera toujours nostalgique. J’ai un grand intérêt pour l’histoire de la musique. Je ne prétends pas en inventer réellement mais j’essaie d’atteindre d’autres émotions.

Un autre aspect de The Holydrug Couple est l’ambiance cinématographique de vos chansons, surtout sur des titres comme « French Movie Theme ». Le cinéma vous inspire-t-il lorsque vous composez ?

Ives : J’ai grandi dans une famille qui n’était pas très branchée art ou musique, mais quand on vivait à la campagne et que l’on n’avait pas de chaînes câblées, on louait très souvent des films. J’ai été très exposé au cinéma, un peu malgré moi. Manu est encore plus à fond dans le cinéma parce qu’il bosse dans la vidéo. Il a fait beaucoup de clips de musique. J’ai toujours eu une obsession avec ce que l’on voit quand on écoute de la musique, le monde dans lequel ça t’emmène. Lorsque j’écoute de la musique, j’ai constamment des images en tête. L’audio seul est parfois ennuyeux.

Ça m’amène à la Library Music et les BBC Workshops, avec des artistes comme Delia Derbyshire.

Ives : Je suis un grand fan. Sur mon ordinateur, j’ai tous les albums de ces labels français des années 1970 qui sortaient de super morceaux de synthés. Je n’écoute pas de groupes actuels, je suis plus attiré par la musique classique et par les compositeurs en général. Récemment, j’ai beaucoup écouté Wendy Carlos. Bien sûr, j’adore toute la Library Music, qui est belle et parle d’elle-même. Suzanne Ciani était une musicienne italienne des années 1970. Elle faisait des morceaux pour des pubs Coca-Cola, adaptait du Debussy au synthé et en musique ambient. Elle a été la première à connecter les sons électroniques aux mouvements. Les gens, aujourd’hui, n’écoutent pas vraiment de musique. La musique est devenue un jingle, une publicité. Tous les morceaux mainstream qui passent à la radio sont complètement formatés. Le marketing n’est pas de la musique, et ce n’est certainement pas de l’art. Bien sûr, je ne vais pas totalement renier le marketing, puisque l’on vend des disques et que l’on part en tournée, mais on essaie de concilier les deux mondes.

Vous expérimentez beaucoup avec la musique ?

Ives : Pas vraiment. Jusqu’à ce jour, les choses ont été plutôt simples. Les claviers et guitares sont enregistrés comme ils sonnent en vrai ; c’est brut, d’une certaine manière. Cela dit, j’aime l’idée d’expérimenter, même si c’est plus facile de transmettre des émotions en étant brut.

Votre nouvel album s’appelle Soundtrack for Pantanal, qu’est-ce que cela signifie ?

Ives : Pantanal est un petit lac qui est devenu un genre de forêt aquatique. Tu peux t’enfoncer dedans. C’est quelque chose qui est très beau et naturel, mais aussi sombre et dangereux. C’est comme un marais. J’aime l’imagerie romantique, comme celle de Nosferatu, avec des cimetières, une lune et des marais. Moonlust et Noctuary suivent ces mêmes thèmes, finalement. Pour moi, les marais sont aussi beaux que des fleurs.

Vous avez écrit cet album en même temps que Moonlust, est-ce une continuation ou une histoire totalement différente ?

Manuel : Moonlust est plus visuel, très relatif aux images. C’est comme trouver des vieux enregistrements dans des cassettes. Soundtrack for Pantanal est davantage un film dans sa globalité.

Ives : Je pense que Moonlust est un film, et Soundtrack for Pantanal est la deuxième partie de ce film. Ils sont similaires parce qu’ils ont les mêmes personnages, mais peut-être que le réalisateur a changé. Soundtrack for Pantanal a une atmosphère de vieux château ou de ruine, où un fou est en train de jouer du piano. Avec Soundtrack for Pantanal, j’ai essayé de faire l’album parfait. J’ai passé trois semaines à réfléchir au nombre de secondes de silence à laisser entre les morceaux. Ça semble stupide, mais c’est quand même important.

Maintenant, on va commencer à enregistrer un nouvel album, et ce sera l’opposé de tout ce qu’on a fait jusqu’à présent. Je veux faire un album qui ne soit ni romantique, ni parfait. Moonlust provient du monde dans lequel j’étais à l’époque. Je regardais beaucoup de films érotiques des années 1970 avec des filtres doux. J’adore le film Bilitis de David Hamilton, et la B.O. a été une grande inspiration pour ce dernier album. Elle a été faite par Francis Lai, un de mes musiciens favoris. Il aussi composé la musique pour Un homme et une femme de Claude Lelouch. Il y a tellement de B.O. de films français qui sont incroyables. J’aime aussi la musique de Angelo Badalamenti, qui a écrit les B.O. de Twin Peaks et Blue Velvet, et qui était lui-même inspiré par le travail de Francis Lai. J’adore faire de la musique mais je déteste un peu le monde, en ce moment. Je pense que le prochain album sera le dernier. Ou du moins, le dernier de cette ère.

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