Rencontre avec Moon Duo, partenaires de l’espace.

© Antonio Curcetti

Moon Duo sont de retour avec Occult Architecture, un album séparé en deux volumes, l’un représentant le yin et l’autre le yang. Savant mélange entre rythmes krautrock et synthés typés 80s, le double album est un voyage allant de la noirceur vers la lumière, du jour vers la nuit. On a pu rencontrer Sanae Yamada et Ripley Johnson à l’occasion de leur concert au Trabendo, pour en savoir un peu plus sur ces deux astronautes.

Manifesto XXI – Votre dernier album, Occult Architecture, est séparé en deux entités distinctes. Qu’est-ce qui vous a poussé à faire ce choix ?

Ripley : À la base, on n’a pas vraiment choisi de le faire ainsi, ça s’est simplement produit. D’habitude, quand on a beaucoup de morceaux, certains ne sont pas retenus pour l’album ni même en singles. Sur ce disque, lors de l’enregistrement, les chansons ont commencé à se séparer d’elles-mêmes entre des trucs plus sombres et d’autres plus légers. On a décidé de creuser dans cette voie et de se concentrer sur un album sombre et un album léger, et de les sortir séparément. On ne voulait pas sortir un double album parce que ça fait trop de morceaux à avaler d’un coup. On préférait qu’ils aient de l’espace pour exister chacun de leur côté.

Avez-vous élaboré les deux albums en même temps ?

Ripley : On a tout enregistré en même temps puis mixé dans deux endroits différents durant plusieurs saisons, afin d’obtenir plusieurs ambiances.

Sanae : On n’était pas sûrs non plus. On avait beaucoup de morceaux et il s’agissait surtout de savoir lesquels correspondaient le plus à tel ou tel album.

Sur le premier album, vous êtes parvenus à créer quelque chose de nouveau en mêlant des riffs de rock psychés et des sonorités plus new wave et post-punk. C’est particulièrement frappant sur le titre « Cold Fear »

Sanae : Je ne pensais pas spécifiquement au post-punk mais j’ai changé tout mon matériel, alors pour toutes les parties de synthé sur cet album je recherchais un son un peu cheap, je voulais vraiment cette fusion entre le son humain de la guitare et les machines. Je pense que les synthétiseurs ont bien des facettes, tu peux obtenir des sonorités incroyablement sinistres ou bien très éthérées. C’est quelque chose sur quoi j’ai beaucoup travaillé.

Les synthés sont particulièrement mis en avant sur ces derniers albums, faisant réellement vivre les morceaux.

Sanae : Ça fait plaisir à entendre ! En travaillant exclusivement avec des synthés, j’ai l’impression d’avoir beaucoup appris et essayé des choses que je voulais exprimer depuis un moment.

Ripley : On en avait parlé lorsqu’on faisait l’album. On avait convenu que l’on utiliserait plus de synthés parce que Sanae avait reçu ce nouveau matériel et que c’était le moment d’explorer. Tu n’es pas encore un expert, c’est tout frais. Elle était tellement enthousiaste à propos de ses synthés que l’on s’est dit que ce serait un point focal de l’album.

Sur des morceaux comme « Will Of The Devil », il y a un son très 80s, et je me demandais si vous aviez utilisé une boîte à rythmes ou une vraie batterie.

Ripley : Sur nos premiers disques, on utilisait des boîtes à rythmes et des samples en essayant de leur donner un côté analogique et de les humaniser. Maintenant, on a un vrai batteur, en le faisant sonner comme une boîte à rythmes. C’est un mélange. On joue en concert avec notre batteur depuis trois ans maintenant. On s’en sert comme une boîte à rythmes, en lui faisant enregistrer plein de choses pour ensuite en utiliser différentes parties. On conserve tout de même un côté humain.

Au moment où vous avez commencé à sortir de la musique, il y avait beaucoup d’autres groupes de la côte Ouest qui étaient dans la même veine psyché que vous, comme Wooden Shjips et Lumerians. Vous vous inspiriez mutuellement ?

Ripley : Je joue aussi dans Wooden Shjips (rires). C’est drôle que tu y aies pensé sans le savoir. On a vécu à San Francisco pendant longtemps, mais maintenant on vit à Portland. Lorsqu’on a commencé, on était influencés par tous les groupes différents autour de nous, il y avait une belle scène à cette époque-là. Je crois que beaucoup de choses cool se passent à Oakland en ce moment, surtout parce que la vie y est moins chère.

Vous avez mixé le premier volume à Berlin et le second à Portland. Le lieu est important pour traduire le feeling de chaque album ?

Sanae : Ça fait définitivement partie de l’idée. On a mixé les albums dans deux endroits différents pour leur donner deux feelings différents. Le lieu, la période de l’année et ce qui est en train de se passer s’infiltrent toujours dans ce que tu fais musicalement. Le fait d’être à Berlin lorsqu’il faisait encore un peu froid et gris puis à Portland en août lorsqu’il faisait une chaleur écrasante a vraiment donné deux visages aux albums.

Vous êtes tous les deux intéressés par la littérature occulte. Cela a-t-il eu un impact sur votre processus d’écriture, votre son ou votre vie en général ?

Ripley : Je pense que ce que tu lis quand tu élabores un album a toujours un certain impact. L’occulte et les ténèbres ont naturellement nourri l’imagerie et les paroles de l’album.

Vous suivez les préceptes d’Aleister Crowley ?

Ripley : Oh non ! (rires) Je trouve qu’il est assez drôle, un sale type en fait. Mais ce genre de choses est intéressant, le paganisme et la wicca. On achète The Witches’ Almanac chaque saison. Il y a de super pages sur l’astrologie et les épices. Mais on ne prend pas ça trop au sérieux, même si c’est une partie importante de l’histoire de l’humanité. Ce sont des choses qui existent en marge des religions traditionnelles où les sociétés essaient de nous contrôler. À côté, tu as ces sociétés secrètes et organismes occultes où les gens réalisent que la religion qu’ils voient n’a peut-être aucun sens et n’explique pas grand-chose. Ils essaient de trouver une sorte d’ordre pour ces choses fantastiques que tu vois quotidiennement dans la nature. Les rituels, l’art qui en découle et la connexion avec la nature sont tous fascinants.

Sanae : L’idée de l’occulte est la poursuite de l’invisible. Ce n’est pas très éloigné de la science, ou ce qu’était la science avant de devenir ce qu’elle est aujourd’hui. Les deux étaient mêlés par leur quête commune pour découvrir la réalité de la nature. C’est une recherche constante, on ne saura jamais tout.

Vos deux derniers clips sont des petits films d’animation poétiques. Quelle histoire vouliez-vous raconter ?

Sanae : On avait une idée générale du concept, où il était question d’un voyage qui se poursuivait sur deux vidéos pour accompagner les deux albums. Ce qu’on voulait vraiment, c’était trouver un animateur passionné et lui donner une liberté créative. Le mec qui a fait la vidéo nous avait écrit et envoyé quelques clips. C’était le timing parfait et on a adoré les travaux qu’il nous a envoyés. On lui a filé le projet et il a fait du très bon boulot.

Ripley : C’est une tâche difficile que de produire une vidéo pertinente. On ne voulait pas être trop littéral, et en plus ça coûte cher. C’est une coïncidence que de vouloir faire un film d’animation et de tomber sur un mec qui n’est pas un professionnel mais qui a si bien réussi à produire une belle vidéo. On a été chanceux !

Les covers des deux albums se répondent aussi, avec un paysage similaire mais des ambiances différentes.

Sanae : L’artiste s’appelle Jay Shaw, il a aussi fait la cover de notre album précédent. Il est fantastique, il fait beaucoup de choses pour le cinéma, des affiches de rééditions de films de science-fiction des années 1970. Il a une superbe esthétique sci-fi ! Lorsqu’on est tombés sur son travail, on a tout de suite senti que ça collait parfaitement à notre univers.

Ripley : On lui a aussi envoyé des images qu’on aimait bien et des mots-clés. Ensuite, on l’a laissé développer ses propres idées.

Quel genre de cinéma vous parle le plus ?

Sanae : On adore la science-fiction !

Ripley : On regarde tout, on est de grands fans de cinéma. Sur cet album, et même sur le précédent, on regardait beaucoup de science-fiction dystopique, c’est un de nos genres préférés. N’importe quel thème traitant de technologie destructrice ou d’apocalypse. On aime aussi les livres de science-fiction dystopique de Philip K. Dick ou J. G. Ballard. On dirait qu’ils écrivaient sur ce qui se passe maintenant : la technologie n’est pas cette solution brillante mais quelque chose de jetable, qui se détériore et ruine tout sur son passage, d’une certaine manière.

Je me souviens avoir entendu parler de votre groupe en écoutant le morceau « KV Crimes » de Kurt Vile, qui disait « With the Moon Duo / Space partners ». Comment vous êtes-vous retrouvés dans sa chanson ?

Sanae : On a rencontré Kurt Vile & The Violators au fil des années, en jouant dans les mêmes concerts et festivals. C’est comme ça qu’on est devenus amis. Kurt a dit que cette chanson faisait référence à la fois où on les a vus jouer en Finlande. On jouait dans un festival et notre loge était un tourbus des années 1970 garé devant la salle de concert. Du coup, on a dit aux gars : « Hey, vous devriez venir boire un coup avec nous dans le bus ! ».

Ripley : C’était un bus vraiment incroyable ! C’était vintage à l’intérieur et ils avaient coupé le bout de façon à ce que ça crée un balcon. Kurt et son groupe étaient coincés à l’intérieur d’un bâtiment hyper stérile et triste. On les a invités parce qu’on n’avait pas de staff et qu’on se sentait seuls.

Sanae : On a tous bu du Club Maté dans ce bus grandiose.

Ripley : Et de la bière ! Mais ouais, on a bien fait la fête avec ces gars-là. Ils sont vraiment sympas. On a beaucoup joué à Philadelphie donc on connaît beaucoup de gens qui sont amis avec eux. Il y a une belle scène musicale là-bas. Mais par rapport à la chanson de Kurt, on était très honorés. C’est aussi un super morceau !

Pour conclure, vous avez une idée de ce que le futur réserve à Moon Duo ?

Sanae : Cette année, ça va surtout être beaucoup de tournées. On s’est donnés à fond sur ces deux derniers albums, donc on verra si le public est réceptif.

Ripley : Tu travailles toujours très longtemps sur un album, il sort six mois plus tard, après tu tournes pendant à peu près un an et à un moment donné, ton énergie créative se recharge et tu commences à composer de nouveau. À chaque fois que les saisons changent, il y a ce moment magique où ton humeur change de façon étrange. C’est une période très fertile pour la créativité.

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