The Drama King : rencontre avec Igor Dewe

© César Segarra

C’est en 2014 que je découvrais Igor Dewe en tombant par hasard sur son clip « Do Me », tourné dans un sex-shop à Pigalle : des paroles crues, du cuir, des bas résille et une bonne dose de sensualité sur une instru de James Darle. Puisant son énergie dans le monde de la nuit queer parisienne, Igor Dewe a soif de s’exprimer, de danser et de magnifier la sexualité sans tabous. Juché sur des talons, défiant la gravité, il s’amuse des codes et des conventions en distillant son esthétique extravagante et burlesque. C’est dans son appartement – véritable cabinet de curiosités avec une boîte à papillons, de nombreux bijoux vintage fascinants ainsi que des bijoux de sa propre collection – que j’ai posé quelques questions à Igor autour d’un thé et de gingembre confit.

Manifesto XXI – Comment t’es-tu retrouvé à faire de la musique ?

Igor : J’ai toujours voulu faire de la musique, pour être honnête. J’étais avec un mec il y a quelques années et il était toujours chez moi à traîner et à déprimer, ce qui me démotivait un peu pour entreprendre des projets. Artistiquement, je commençais à m’essouffler. Lorsqu’on s’est séparés, il m’a dit : « J’espère que tu vas pouvoir faire de la musique ». Comme j’aime me prouver à moi-même que j’en suis capable, ça m’a poussé à y arriver.

À l’époque, je traînais un peu sur les sites de rencontre et il y avait le pseudo d’un mec qui était « Sexual Obsession », et je trouvais ça intéressant comme titre de chanson du coup j’ai écrit quelques paroles, mais je me demandais où trouver un musicien pour me faire une belle instru. J’ai essayé de bidouiller des trucs sur mon clavier mais ça ne marchait pas. Sur un site de rencontre, j’ai finalement contacté un musicien – Gérald Kurdian – à qui j’ai parlé de mon projet. Au début il n’était pas très enthousiaste, mais un soir il m’a appelé après une performance que j’avais faite avec mon pote Aymeric pour que je passe chez lui faire de la musique. Il a sorti son clavier et la mélodie est venue naturellement. J’ai mis du temps à finaliser la maquette – qui était très mal enregistrée – et en me baladant rue Saint-Denis je suis tombé sur une boîte d’arrangement.

Ensuite j’ai rencontré James Darle en allant chez mon amie Bonnie Banane. Quand elle m’a montré le travail de James, j’ai trouvé ça génial et je lui ai tout de suite demandé s’il voulait bien que l’on essaie de bosser ensemble. Il a fait l’instru de deux de mes morceaux, « Do Me » et « Chupa Me ».

Depuis que tu as commencé à faire de la musique, tu es devenu un peu plus musicien ?

Parfois j’essaie de trouver quelques accords et des idées de notes avec mon clavier, mais je n’arrive pas à faire les deux en même temps. Soit on me donne une bande sonore sur laquelle je compose, soit j’ai déjà la mélodie et les paroles et les musiciens travaillent dessus. Mais je trouve toujours plus motivant de travailler avec quelqu’un. 

Aujourd’hui tel que l’on te voit, tu as l’air très à l’aise avec ton corps et ta sexualité. Ça a toujours été comme ça ?

Lorsque je suis arrivé à Paris à l’âge de 15 ans, je profitais déjà des manifestations dans mon collège pour apporter mon ghetto blaster et danser sur des voitures. J’avais déjà cette envie de me faire remarquer. À 17 ans j’ai commencé à sortir aux soirées Club Sandwich où je pouvais danser librement, me déshabiller, et je trouvais ça génial. Ensuite j’ai rencontré une bande de filles suédoises qui étaient dans un délire artistique un peu gothique et ça me fascinait. On organisait des soirées Chez Moune et c’est à ce moment-là que j’ai commencé à sortir à poil et à expérimenter toutes sortes de choses.

Ces soirées queer t’ont-elles permis de te libérer, d’une certaine manière ?

Oui, complètement. J’ai toujours voulu danser librement et lorsque je sortais dans des clubs de province avec ma sœur, les gens se moquaient de moi parce que je dansais d’une manière efféminée. Quand je suis arrivé à Paris, c’était une libération de pouvoir enfin me lâcher complètement, sans jugement. Le monde de la nuit m’a aussi permis de rencontrer des amis dans le milieu artistique, comme Aymeric Bergada du Cadet avec qui j’ai créé House of Drama. À ce moment-là, on s’inspirait tous mutuellement, il y avait une surenchère de créativité.

Les soirées Club Sandwich, Flash Cocotte, Bizarre Love Triangle ou House of Moda sont un peu le Studio 54 des années 2000 où fourmillent stylistes, artistes et danseurs de Paris.

C’est vrai ! À l’époque, je travaillais dans des ateliers de création de bijoux en tant que monteur. J’étais le stagiaire de plusieurs designers et quand j’allais à ces soirées, je retrouvais les stylistes pour qui je travaillais. Sur la piste de danse, on était tous au même niveau et je n’avais pas ce statut de petit stagiaire discret. La nuit, je pouvais montrer ma vraie personnalité et ma sensibilité artistique.

En plus de faire la musique, tu crées aussi des bijoux.

J’ai fait un an dans une école de mode où il y avait des cours de dessin de bijoux. La deuxième année, je sortais tellement en boîte que je n’allais presque plus en cours (rires). Je réalise une collection de bijoux mais comme je construis tout de A à Z, de la cire à la perle en verre, cela me prend beaucoup de temps en plus de mes autres projets. Un des mes bijoux vient d’être vendu au PAD à Londres dans une galerie et j’en suis très content !

Avec ton collectif de performers, House of Drama, vous avez travaillé avec La Femme. Comment vos deux univers se sont-ils mélangés ?

On a rencontré La Femme par le biais de Dyna Dagger qui connaissait bien Marlon Magnée. Ils nous ont d’abord demandé de danser avec eux sur scène lors de quelques concerts, puis on s’est retrouvés aux Victoires de la Musique. Récemment, on les a accompagnés sur un live au Grand Journal. Je suis vraiment content de bosser avec eux, ce sont des gens géniaux !

Quels sont les autres projets que vous entreprenez avec House of Drama ?

On a travaillé pour beaucoup de marques comme Uniqlo ou Baccarat ; là on vient de revenir d’une performance à Shanghai pour un artiste chinois. À partir d’une idée que nous donne une marque, on crée les costumes, l’univers musical et la danse. C’est toujours du sur-mesure. En décembre, nous partons à Moscou faire un show pour Christian Louboutin.

Tu as fait beaucoup de performances dans la rue. Quel retour as-tu des passants parisiens qui ont la réputation de ne pas être très réceptifs ?

Les gens ne regardent pas vraiment, ils ne réagissent pas. Ils continuent leur route l’air de rien, et je pense qu’ils sont assez choqués. Quand j’avais fait ça à New York, les gens étaient vraiment curieux. Eux ont l’habitude de donner de l’argent à des performers dans le métro ou dans la rue. Là-bas c’était vraiment fou, j’ai fait ça pendant une semaine avec mes talons et une tenue très folklorique. Des gens de la télé m’ont donné leur carte pour que je vienne dans une émission et un mec m’a invité à passer Thanksgiving chez lui. Je commençais presque à croire à l’American Dream. À cette époque-là, il y avait vraiment cette folie et cette surenchère vestimentaire chez les créateurs comme John Galliano, Alexander McQueen ou Gaultier. C’est en grande partie grâce à eux que Lady Gaga s’est fait connaître et je pense qu’elle représente bien l’envie d’extravagance d’une époque. Du coup, quand les gens me croisaient dans la rue avec des talons ou habillé n’importe comment, ça ne les choquait pas du tout parce qu’ils étaient habitués à voir ça.

Que penses-tu de la mode actuelle, très axée sur le minimalisme ? Ça manque d’extravagance ?

Je n’aime pas du tout le minimalisme, mis à part en architecture. En ce moment, j’ai l’impression de voir la même chose partout. Je n’aime pas quand il n’y a pas de couleurs, que c’est terne. Cela dit, il y a des créateurs que je trouve géniaux, comme Dilara Findikoglu ou Palomo Spain pour qui j’ai eu un vrai coup de cœur. Sinon tout ce qui se fait en ce moment est une déclinaison de ce que fait Vetements : le bomber, le sweat oversized, les cuissardes. 

Tu avais fait des émules lors d’une fashion week il y a quelques années. C’était un pied de nez au monde élitiste de la mode ?

J’étais un fan éperdu de Galliano et je voulais lui rendre hommage. J’allais toujours devant ses défilés pour faire une performance, ce qui était en accord avec son discours qui est de toujours s’inspirer de la rue et du vulgaire. Ça me dérangeait de voir des gens qui s’habillaient exprès pour la fashion week avec des fringues de marque complètement neuves. Moi, j’allais chez Guerrisol et j’arrivais en robe de chambre mais avec la dernière paire de chaussures Nina Ricci par Olivier Theyskens, il y avait ce côté burlesque avec le mélange de haute couture et de poubelle. J’étais le mendiant de la fashion week (rires).

Finalement tu l’as rencontré, John Galliano ?

Non, jamais, mais j’avais fait la une du Guardian et lorsque Galliano a été invité sur Canal+ pour revenir sur la polémique générée par ses propos, ils ont montré une vidéo de moi, donc il m’a forcément remarqué. Il a tellement apporté à la mode que c’est difficile pour les nouveaux créateurs de marcher dans ses pas.

Parle-moi de ton titre « Chupa Me », dont le clip met en scène une prostituée.

Toutes mes chansons tournent autour de la prostitution (rires). J’adore me mettre en scène en faisant la pute de luxe, la pute cheap, la pute de Pigalle, la pute travelo. Pour « Chupa Me », je voulais faire quelque chose d’assez violent. Quand je compose une chanson, je pense toujours au clip et au côté performance du morceau. Le désir de faire de la musique est venu avant tout parce que j’en avais marre d’utiliser la musique des autres dans mes vidéos pour présenter mon travail.

Tu penses sortir un EP prochainement ?

J’aimerais bien, mais chaque morceau me prend énormément de temps à mettre en place et dès que j’en finis un, j’ai juste envie de le sortir et de passer à autre chose. Là, j’ai un morceau et un clip qui sont prêts, mais je ne sais pas si je devrais attendre d’avoir plus de contenu pour sortir un EP ou le balancer tout de suite.

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