Rencontre avec Charles Rowell de Crocodiles

Le duo Crocodiles a beau venir de Californie, ils ne passent pas leurs journées en tongs à la plage en écrivant des morceaux sur le surf et le skate. Brandon Welchez et Charles Rowell préfèrent plutôt s’habiller en noir et parler de sujets qui les torturent et les frustrent. Depuis leur premier album Summer of Hate, sorti il y a presque dix ans, le groupe, d’abord rattaché à la scène punk de San Diego, s’est assagi et propose un son plus pop sur le dernier album Dreamless. On a pu poser quelques questions à Charles sur l’évolution du groupe et le processus d’écriture.

Manifesto XXI – Votre dernier album, Dreamless, est très différent de ce que vous avez pu faire auparavant. Tu sens qu’avec celui-là vous avez laissé votre esprit vagabonder un peu plus, sans nécessairement mettre d’étiquette sur votre son mais plutôt laisser place à l’expérimentation ?

Charles : Oui, je pense qu’il y avait une certaine forme d’expérimentation, quoique utiliser ce mot laisse penser qu’on ne savait pas où l’on allait. En écoutant les chansons qu’on avait écrites, on a compris que ce ne serait pas un album de rock traditionnel comme on l’avait fait avant. Avec notre producteur, on a pensé que c’était le moment d’essayer de nouvelles sonorités. C’est notre sixième album et on est vraiment prêts à faire la musique que l’on veut vraiment faire. Quand tu commences, il y a beaucoup de pression pour te situer en tant que groupe et les gens te collent tout de suite des étiquettes. Cet album a été difficile à faire, malheureusement à cause des circonstances de la vie. Nos albums ne sont jamais très joyeux mais celui-là est définitivement plus sombre. On s’est vraiment donné les moyens d’aller dans des directions dans lesquelles on n’avait jamais été avant, sans la pression de devoir représenter un genre de groupe ou de musique en particulier. C’est un album schizophrène qui part dans tous les sens.

Vous avez enregistré votre dernier album à Mexico. Vous avez été inspirés par la scène musicale locale ?

On a des amis locaux que l’on a invités à chanter dessus, et notre producteur habite à Mexico depuis plus de vingt ans. C’est le deuxième album que l’on enregistre à Mexico et je pense qu’on ne se lassera jamais de l’influence que peut nous donner cette ville. Mais je pense que cet album est moins teinté du Mexique que le précédent. Il y a une chanson qui s’appelle « Alita » qui a des influences latines avec des sonorités salsa et cumbia, mais en globalité l’album est plus dansant et funky.

Le manque de sommeil a été un thème récurrent dans vos morceaux au cours de votre carrière. D’où vient cette obsession ?

Brandon avait de grosses insomnies et en particulier sur cet album, ce qui l’a rendu difficile à produire. Écrire des chansons est une manière d’exorciser les choses qui t’inquiètent ou te rendent malheureux, donc toute la frustration émanant du manque de sommeil est apparue dans la musique.

Vous avez commencé le groupe à deux, pour quelles raisons avez-vous incorporé d’autres musiciens au fil du temps ?

Sur le troisième album, on a demandé à nos amis, qui étaient aussi notre groupe de live, s’ils voulaient venir en studio enregistrer avec nous. On voulait que notre album ressemble davantage à nos performances en concert. Ceci dit, c’était la première et dernière fois où l’on a enregistré avec un groupe.

Un autre thème récurrent dans vos morceaux est la drogue, comme dans « Stoned to Death » et « Young Drugs ». Vous trouvez que certaines drogues poussent à la créativité ?

C’est comme ça que ça marche pour beaucoup de gens. Personnellement, je me sens créatif avec et sans drogue. C’est évidemment une façon de voir le monde différemment et d’écouter de la musique différemment. Il n’y a pas une bonne façon d’écrire des chansons, elles viennent à toi de manières multiples. C’est le cas pour toutes les sortes de poisons. Nous, on ne fait que fumer de la weed et boire. On prenait plus de drogues sur les deux premiers albums, mais ce n’était jamais dans le but précis d’écrire des morceaux.

Vous avez parlé un peu de politique dans vos morceaux. Vous pensez qu’en tant qu’artistes, c’est important de faire passer des messages politiques à travers la musique ?

On ne s’est jamais trop mouillé. On est tous les deux des personnes politiquement conscientes et on s’est rencontrés en allant à des meetings anti-racistes et anti-fascistes. On n’écrit pas souvent sur la politique car c’est assez difficile. Il y a tellement de choses qui ne vont pas dans le monde et c’est toujours délicat de décider à quel point on veut être spécifique et mélanger le fictif et le réel. On a parlé un peu de politique sur cet album, sur « Time to Kill » par exemple. Sur notre album Crimes of Passion, il y a un titre qui s’appelle « I Like It in the Dark », qui est anti-religion. Mais surtout, on veut parler de drogues. (rires) Plus sérieusement, on a tendance à écrire sur ce qui nous atteint personnellement plutôt que sur des problèmes d’ordre mondial.

J’aurais bien vu Alan Vega travailler avec vous mais malheureusement, c’est trop tard. C’est quelque chose que vous auriez vu se produire ?

Oui, je suis d’accord, ça aurait été génial ! À chaque fois que l’on nous demandait avec qui on voulait collaborer, on répondait Suicide.

Il y a d’autres musiciens (vivants) avec qui vous aimeriez travailler ?

On aimerait beaucoup écrire pour Iggy Pop. Collaborer avec Michael Rother serait cool aussi. Même des artistes comme Glenn Branca ou Laurie Anderson.

Avec Brandon, vous viviez à New York l’année dernière, ça a eu un impact sur votre processus créatif ?

La scène musicale de New York n’est pas simple à définir. Il y a beaucoup de groupes et beaucoup de monde. Dans une plus petite ville, on peut aisément découvrir la scène locale, mais à New York tout est éparpillé. Vivre à NYC nous a bien sûr influencés. C’est de là qu’est venu le titre « Time to Kill », en voyant la division entre riches et pauvres et la manière dont sont traitées les personnes de couleur. C’est subtil, mais quand tu t’en rends compte, c’est très frustrant.

Lorsque vous avez fondé Crocodiles, vous viviez tous les deux en Californie. Vous vous sentiez comme des extraterrestres là-bas ?

Pas vraiment. Il y a beaucoup de musique sombre qui a émané de cet État. On était plutôt en phase avec le reste des artistes qui s’habillaient en noir, préféraient les vestes en cuir en été et chantaient à propos de leur haine pour le soleil et la plage. On a grandi là-bas donc on connaît bien la Californie et on en était facilement frustrés. On n’y voyait aucun glamour et d’ailleurs, on en avait une vision assez cynique, ce qui a rendu notre musique plus énervée.

Sur votre dernier album, il y a une chanson qui s’appelle « Telepathic Lover ». Ça parle des relations amoureuses à travers la technologie ?

On a écrit un peu sur ce sujet. Je pense que c’est une bonne idée, en tout cas c’est une autre manière de voir la chanson. Principalement, ce morceau parle de la jalousie et de la perte de confiance dans une relation.

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Tu as dit dans une interview que les chansons pop sont plus difficiles à écrire que les morceaux plus expérimentaux. Étant donné que cet album est beaucoup plus pop que les précédents, était-il plus difficile à écrire ?

Dans la musique expérimentale, il y a des degrés très variants quant à l’utilisation de ton instrument, c’est là où se crée un genre de véhicule expérimental. Avec une chanson pop, même si tu suis certaines lignes directrices, il faut réussir à rendre le morceau intéressant. Tout le monde sait comment doit sonner une bonne chanson, donc lorsque tu écris une chanson pop, tu dois vraiment réfléchir à ce qui fait que les gens vont la savourer et l’apprécier. Parfois, lorsqu’il s’agit de musique plus compliquée à assimiler, c’est probablement que l’artiste livre quelque chose qui a été créé de manière complexe. C’est à l’auditeur d’interpréter.

Vous avez sorti vos albums sur votre propre label, Zoo Music. Pourquoi cette décision ?

On a créé le label pour sortir notre premier single en 2008, et ensuite on a rejoint plusieurs labels au fil des années. Par la suite, on a décidé de commencer à tout sortir nous-mêmes pour maintenir un certain contrôle et avoir une route plus directe vers les finances et la communication. En ce moment, on ne sort plus autant d’albums de groupes qu’avant. C’est difficile parce que tu mets beaucoup d’argent dans des albums et cet argent ne te revient pas forcément. C’est pour cela qu’on a décidé de se concentrer sur nos propres projets.

Il y a des groupes français que tu écoutes en ce moment ?

J’ai produit le dernier album du groupe Metro Verlaine en juillet dernier. Je suis aussi un grand fan des vieux groupes de punk français.

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