Rencontre avec Losange

Lors d’une session Skype nous avons pu poser quelques questions à Benoit Baudrin alias Losange, un petit génie venu d’Aix-en-Provence qui, après trois albums home-made, sort son premier EP chez Johnkôôl records : un doux nuage électronique, un voyage onirique teinté de jeux vidéo rétros et de mélodies chiptunes avec en filigrane une certaine mélancolie. Si vous aussi vous vous demandez qui peut bien se cacher derrière ce ciel barbe-à-papa, vous êtes au bon endroit !

Manifesto XXI – Salut Benoit ! Comment ça va ?

Benoit : Bien ! Je suis actuellement dans un chalet dans la montagne histoire d’être dans de bonnes conditions pour composer. La nature m’inspire énormément lorsque je fais de la musique.

Manifesto XXI – Ça m’étonne que tu t’inspires de la nature pour composer des sons aussi électroniques !

Benoit : Pourquoi l’ordinateur serait-il plus artificiel qu’un instrument de musique ? C’est un outil comme peuvent l’être une guitare ou un piano qui sont pour moi des outils complètement artificiels. La question qui se pose c’est ce qu’on va faire de cet outil. C’est Holly Herndon qui disait que la technologie n’est que le prolongement de la pensée. Tu peux très bien faire quelque chose qui est à l’image de la nature avec de la musique électronique. C’est juste que le terme est un peu galvaudé. D’ailleurs quand j’ai dit au propriétaire du chalet que je faisais de la musique électronique, il m’a dit « Ah oui tiens, il y avait une rave party à côté ! ». Donc il y a tout un imaginaire rapporté à ce genre de sons, il y a un vrai amalgame entre électro et musique électronique. La musique électronique est plus vaste que la simple musique de club, elle est électronique du moment que l’on utilise de l’électricité ou de l’informatique. Souvent quand je dis aux gens ce que je fais ils me disent « Ah tu es DJ ! », alors que pas vraiment. C’est vrai qu’aujourd’hui un DJ peut aussi être compositeur mais à la base c’était juste quelqu’un qui avait des connaissances musicales avec une belle collection de vinyles et qui ambiançait une soirée. J’apprécie et je respecte beaucoup les DJs et je les côtoie notamment dans mon label. Ce sont des genres de passeurs entre les compositeurs et le public, c’est très beau !

Manifesto XXI – Tu as eu une éducation musicale assez poussée, c’est bien ça ?

Benoit : Non pas vraiment. Ce qui m’énerve souvent c’est l’apriori qu’il faut avoir eu un certain apprentissage pour faire un genre de musique, l’idée qu’il faut avoir été initié. J’ai le sentiment que la plupart des connaissances que j’ai, je les ai apprises par moi-même en tant qu’autodidacte. Par contre, oui, j’ai fait du piano et puis pas mal de choses différentes mais j’aurais très bien pu arriver à ce que je fais maintenant sans toutes ces formations.

Manifesto XXI – Certains de tes titres évoquent très fortement les bandes-son de jeux vidéo, c’est quelque chose qui t’inspire pour composer ?

Benoit : On est forcément un peu nostalgique ou mélancolique d’une certaine époque. Les trentenaires vont mettre dans leur musique des samples de dessins animés des années 70-80, moi j’aurai plus tendance à avoir un imaginaire qui se rapporte aux jeux vidéo des années 90. Là dans mon EP, ce sont majoritairement des morceaux que j’ai faits il y a trois ans. Du coup il y a un gros gap entre l’EP que j’ai sorti et les morceaux que je compose maintenant. Je tends de plus en plus vers quelque chose de « classique », parce que la prod et tout ce qui est beatmaking ça m’attire moins, je suis plus attiré par travailler les harmonies, les mélodies donc de plus en plus j’ai fait des morceaux qui étaient un peu plus radicaux où tout ne reposait que sur l’harmonie. Je vais avoir deux aspects : une partie musique classique avec notes et harmonies et une autre partie inspirée des jeux vidéo un peu comme Protos qui est le meilleur exemple du sens vers lequel je me dirige.

Manifesto XXI – Sur le quatrième titre, « Il Pleut », on s’envole vers d’autres cieux avec un mélange de voix célestes et de chants de mouettes. Il y a un vrai côté cérémonial, serait-ce l’image d’une envolée au paradis ?

Benoit : Clairement, dans « Il Pleut » et dans d’autres de mes morceaux, il y a toujours cette volonté d’essayer de s’envoler, d’arriver à crever la bulle, de partir. C’est une sorte d’extase. Pour moi la musique c’est devenu quelque chose de très spirituel, une espèce de recherche. Je viens d’une famille athée et je suis demeuré longtemps sans me poser trop de questions mais de plus en plus ce sont des sujets qui me taraudent.

Manifesto XXI – Ça te plairait de jouer dans une église ? Je pense notamment au festival qui a lieu tous les ans à l’église Saint-Eustache à Paris.

Benoit : Ça me plairait beaucoup ! On en discutait justement avec Quentin, le gars de mon label. Mais après dans une église il y a une acoustique très particulière, ça ne convient pas à tous les genres de musique. Les résonances sont très longues, du coup tout ce qui est sons de percussions ne rend pas bien du tout dans ce genre de lieu. C’est d’ailleurs pour cela que les musiques d’orgue s’y prêtent très bien. Chez Pan European ils ont sorti le Bruit du Vent avec Flavien Berger qui jouait en live et ça se passait dans une église. Ils ont enregistré le bruit du vent qui passait au travers d’une antenne et l’ont remixé, ça créait une sorte de sifflement c’était très beau !

Manifesto XXI – Toi aussi tu t’inspires de bruits de ce qui t’entoure au quotidien ?

Benoit : J’avais une période à mes débuts où je faisais de la musique électroacoustique donc ma matière première c’était des sons qui venaient de la réalité. Mais maintenant ce qui me fait vibrer et m’amuse c’est d’arriver à tout créer par moi-même avec la synthèse. Un peu comme un cinéma d’animation où tu crées tout à partir de rien. La démarche est de schématiser le réel, trouver l’essence, ce qu’il y a au fond des choses après avoir tout décortiqué.

Manifesto XXI – Ta musique rappelle de loin des courants musicaux plutôt récents, issus de la culture Internet comme le vaporwave. Ça t’inspire quoi ? Et puis c’est pas un peu de la musique d’ascenseur ça ?

Benoit : Je ne m’associe à aucun style en particulier, c’est vraiment au cas par cas. L’étiquetage des genres est assez difficile je trouve. Concernant la musique d’ascenseur, c’est une insulte qu’on balançait à des groupes comme Air ou même Erik Satie qui sont des artistes qui m’inspirent énormément notamment dans le titre « Le Chœur des morts ». Satie est un peu l’inventeur de la musique d’ambiance, ce genre de musique à laquelle on ne prête qu’une oreille, qui est là juste pour meubler. Moi j’adore ça, je ne suis pas cloisonné du tout.

Manifesto XXI – En même temps on a toujours besoin de musique dans l’ascenseur.

Benoit : Haha ! Oui mais il y a des endroits où j’aimerais ne pas en entendre. Par exemple, dans les supermarchés il y a systématiquement de la musique. J’avais lu un article selon lequel sans musique, les clients déprimeraient. Pourtant j’aimerais bien entendre le son d’un supermarché, mais t’es obligé de te coltiner Chérie FM, c’est horrible !

Manifesto XXI – Du coup pour contrer Chérie FM, quel serait le supermarché où tu aimerais qu’on passe ta musique ? Plutôt Franprix ou Monoprix ?

Benoit : Ah je ne sais pas, n’importe lequel, du moment que ma musique leur plaît. Déjà si un supermarché est prêt à me diffuser ça serait des amis ! Peut-être que je passerai un jour chez Monoprix, ce serait vraiment la consécration. Je crois avoir entendu Flavien Berger chez Starbucks. Mais Starbucks c’est vraiment un autre niveau quoi, le comble du branché.

Manifesto XXI – On parlait de jeux vidéo tout à l’heure, tu pourrais nous donner quelques-uns de tes préférés ?

Benoit : J’aime bien l’époque de la console Megadrive de Sega, il y avait une technologie très particulière de synthèse. Il y a des timbres très particuliers que produit la console et il y a certaines musiques que j’adore. D’ailleurs j’ai fait une playlist sur YouTube de titres de jeux vidéo que je kiffe.

Manifesto XXI – En dehors des musiques de jeux vidéo, tu écoutes quoi en ce moment ?

Benoit : Il y a eu des périodes où j’écoutais beaucoup de musique, au lycée par exemple, mais en ce moment je n’écoute pas grand-chose. J’écoute surtout du classique. Dernièrement j’ai beaucoup écouté Salut c’est cool. D’ailleurs James Darle est signé chez Johnkôôl records sous le pseudo de Jim Jim. Je ne connaissais pas bien le groupe avant que James ne soit signé sur le label et finalement c’est vraiment chouette ce qu’ils font ! Sinon récemment j’ai aussi écouté Prodigy, un sacré compositeur. Une des mes références absolues c’est Discovery de Daft Punk, c’est un peu une pierre angulaire de la musique électronique. Il y a Air bien sûr que j’adore et puis j’ai eu une grande période Radiohead. D’ailleurs je n’ai pas écouté le dernier album. Je crois que je commence à devenir un peu vieux con, je reste bloqué sur les premiers albums. Après c’est vrai qu’il y a une certaine durée de vie pour les groupes. J’ai écouté le dernier single et ça m’a énervé. De plus en plus je me dis que la tête pensante de Radiohead ce n’est pas forcément Thom Yorke, mais plutôt Jonny Greenwood. Greenwood a sorti une BO du film Bodysong et c’est magnifique ! Il est génial ce type !

Manifesto XXI – Flavien Berger a récemment sorti un remix de ton titre « Protos ». Comment s’est passée la collaboration ?

Benoit : Il y a toute une histoire derrière. J’avais fait un master en design sonore lorsque j’étais au Mans et on avait organisé un workshop en collaboration avec l’ENSCI et Flavien et Quentin (de Johnkôôl records) y participaient. Je me suis super bien entendu avec eux et puis on est restés plus ou moins en contact. À l’époque, ni Flavien ni moi n’étions connus. Après il a sorti ses deux EP et ça a très bien marché ! J’ai beaucoup d’estime pour ce qu’il fait et je pense que c’est réciproque. Je le remercie beaucoup d’avoir pris le temps de faire le remix parce qu’on n’est pas du tout au même niveau de notoriété, c’est un sacré cadeau pour moi. En plus son remix est vraiment classe. En général je ne suis pas très fan des remix mais Flavien a une façon de faire qui lui est propre, il détourne complètement le truc. C’est comme si on avait fait un enfant tous les deux, on y trouve un peu de nos deux ADN.

Manifesto XXI – Flavien est professeur à l’Atelier de Sèvres en parallèle de sa carrière musicale. Tu arrives à vivre de la musique toi ?

Benoit : Oulà non ! Je crois que depuis que j’ai commencé à faire de la musique j’ai dû toucher 200€ et j’ai dû dépenser peut-être dix ou cent fois plus. Je ne vis pas de la musique et je ne sais pas si j’en vivrai un jour. À côté je suis agent immobilier. Il faut pas se faire d’idées. Pendant des années j’ai fait des études de musique pour finalement me rendre compte que je ne voulais pas faire un métier en rapport avec la musique parce que ça me soûlait de faire la musique des autres. Du coup j’ai préféré faire un truc qui n’a rien à voir et pouvoir faire ma musique de mon côté. En vrai je suis un agent immobilier de pacotille, j’essaye de faire le moins d’heures possible ce qui me permet de vivoter et de pouvoir me concentrer sur mes projets musicaux.

Manifesto XXI – Tu as joué pour la release party Johnkôôl Records le 16 juin dernier au Nouveau Casino. Pas mal pour un deuxième concert !

Benoit : Ouais c’était génial ! C’est quand même dingue qu’on me décroche une date au Nouveau Casino pour mon deuxième concert seulement. J’ai discuté avec le programmateur, il me dit « Mais toi t’es connu quand même t’as dû faire pas mal de concerts » et je lui dis « Non non c’est mon deuxième ! ». Il ne comprenait pas, il était vraiment choqué ça m’a fait marrer. Il y avait du monde mais c’était très convivial, très familial. Il y avait Ylva Falk, c’était la première fois que je la rencontrais, elle est très sympa ! Elle avait invité des danseurs hip-hop qui ont dansé en début de soirée, c’était magique ! Moi j’ai fait un live qui n’avait rien à voir avec l’EP, c’était un concept conçu spécialement pour le live.

Manifesto XXI – Quelles sont les meilleures conditions pour écouter ta musique ? Plutôt dans un club ou dans ta chambre en chaussons ?

Benoit : J’essaye de me diversifier. J’ai des musiques pour pantouflards à écouter chez soi dans son lit, des musiques qui s’écoutent plus dans le cadre d’un concert. J’ai aussi des sons conçus pour être entendus lors de happenings ou pour accompagner une installation.

Manifesto XXI – Quels sont tes futurs projets ?

Benoit : Plein de choses ! J’aimerais bien travailler avec Ylva Falk, qu’elle danse sur une de mes musiques avec une installation de projection de lumières sur elle, une sorte de dream-machine, une image projetée qui réagirait en fonction de la musique.

Manifesto XXI – Ça te plairait de composer des sons pour d’autres artistes qui viendraient poser leurs voix ?

Benoit : Je crois que je suis trop barré, je ne fais jamais de « chansons » à proprement parler, il n’y a pas de réel format. Mais je ne suis pas contre collaborer. J’en ai parlé aux gars de Salut c’est cool mais je ne sais pas si ça se fera un jour. J’aime bien ce qu’ils font mais je ne suis pas sûr qu’une collaboration entre nous serait intéressante. Si ça se trouve un jour on se retrouvera en studio à fumer des spliffs et on se dira « Wow c’est génial ! » et on sortira un titre sur SoundCloud.

Manifesto XXI – Et les prochains concerts de Losange c’est pour quand ?

Benoit : J’attends que mon label m’en trouve. Je n’ai rien de sûr pour le moment. Peut-être à Marseille, il y a le Montévidéo et le Cabaret Aléatoire. À Paris je rejouerai sûrement une fois ou deux pendant une Johnkôôl Party à l’Olympic Café. Sinon la grosse exclu c’est que j’aimerais bien passer à la vitesse supérieure et sortir un vrai album. C’est pour ça que je suis reclus dans un chalet. L’optique c’est de travailler pendant un an super dur, sans sortir de ma chambre. J’ai vraiment envie de saisir un mood que je peux avoir pendant une durée limitée. Le travail c’est ma vie et ma vie c’est le travail.

C’est sur ces belles paroles que se referme notre entrevue, merci à Benoit d’avoir répondu avec sympathie à nos questions !

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