La réception d’une œuvre d’art, une rencontre imprévisible

Vertigo, Alfred Hitchcock

À chacun sa manière de vivre, ressentir et recevoir une œuvre d’art. La sortie d’une séance de cinéma par exemple est toujours croustillante en rebondissements à ce niveau-là. Si certains s’allument une cigarette et plongent leur esprit dans une méditation soudaine et individuelle, d’autres se lancent entre amis dans des débats sans fin, car leurs avis divergent. Nous pouvons tous affirmer haut et fort que nous avons déjà fait l’expérience de ces sorties de cinéma où tout en ressentant le besoin de parler du film, nous souhaitons faire partager notre regard sur l’œuvre, notre ressenti de spectateur, quitte à énerver nos amis qui ne partagent pas notre avis. Si ces débats entre amis peuvent d’ailleurs durer toute la nuit, c’est parce que nous éprouvons tous des choses différentes et imprévisibles.

Que l’art soit imprévisible d’un point de vue de la réception est donc un fait. Nous en faisons tous l’expérience, que ce soit au cinéma ou avec un spectacle de danse, mais aussi au musée. Mais la difficulté de considérer cela aujourd’hui réside peut-être dans le fait que l’on sait qu’avec l’époque actuelle les œuvres s’inscrivent dans le marché de l’art et qu’elles doivent précisément plaire pour être achetées (loi du marché oblige), et si elles veulent notamment avoir une valeur marchande. Le monde de l’art (artistes, collectionneurs, institutions, fondations) tente alors de jouer sur le terrain de la prévisibilité : les œuvres choisies doivent plaire et susciter du plaisir. On recherche alors à identifier, à prévoir à l’avance le plaisir et la réception possibles du spectateur. Un véritable art de la consommation se met ainsi en place où les attentes du visiteur sont de plus en plus ciblées et appréhendées.

Ventes aux enchères chez Christie's, à New York. L’œuvre de Francis Bacon « Trois études de Lucian Freud » est adjugé pour le montant record de 142,40 millions de dollars. Copyright photographie, Le Monde.
Ventes aux enchères chez Christie’s, à New York. L’œuvre de Francis Bacon Trois études de Lucian Freud est adjugée pour le montant record de 142,40 millions de dollars. Copyright photographie : Le Monde

Horreur, horreur, fuyons, quelle vision de l’art négative voire nocive. Certes, il s’agit d’une définition un peu exclusive de l’art, mais elle reste aussi ancrée dans une certaine réalité. Heureusement, penser l’art autrement est encore possible voire nécessaire notamment pour tenter de le penser détaché de cette prévisibilité cadrée, ce monde de l’art au plaisir normé et économique.

Une ouverture apparaît peut-être alors du côté de l’imprévisibilité justement. Si nous défendons l’imprévisibilité artistique (non pas comme slogan commercial, mais comme idée artistique en soi), il nous faut peut-être considérer que l’art est imprévisible puisqu’il existe (voire se définit) par le biais de la réception du spectateur. Et c’est sans doute en cela que le spectateur se voit sauvé de son statut de consommateur au plaisir prévisible et identifié.

Tout spectateur éprouve quelque chose face à une œuvre d’art, c’est aussi une réalité. Et qu’il s’agisse d’une appréciation, d’un désintérêt, d’une simple réaction ou d’une expérience singulière, ceux-ci sont indéterminés, imprévisibles par nature. Nos ressentis sont entièrement subjectifs et ils ne peuvent pas valoir comme concepts déterminés à l’avance c’est-à-dire comme idées fixes qui fonctionneraient comme des règles mathématiques (établies et applicables pour tous). C’est pour cette raison que nous rencontrons des difficultés lorsqu’il s’agit d’expliquer pourquoi cette œuvre nous plaît ou au contraire nous déplaît. Nous n’avons pas de clés rationnelles pour expliquer nos sentiments. À la sortie d’une séance de cinéma, nous défendons notre avis et tâchons de l’expliquer voire de convaincre nos partenaires cinéphiles (et quitte à en devenir parfois complètement fou) alors même que nous savons qu’il s’agit de notre interprétation personnelle et qu’expliquer concrètement cette dernière est impossible. Car si l’interprétation peut être expliquée à un niveau sensible, elle n’est pas démontrable de façon logique et évidente. Nous ne disposons pas de grilles, d’arguments fixes, d’idées démontrables par des faits et qui nous permettraient d’expliquer par A+B pourquoi nous éprouvons ce sentiment face à l’œuvre et ce sentiment plutôt qu’un autre. La réception d’une œuvre est sensible, personnelle et c’est aussi pour cette raison qu’elle reste imprévisible, marché de l’art ou non.

yale-joel-french-actor-jacques-tati-looking-at-a-sculpture
Jacques Tati looking at a sculpture, Yale Joel

Nous ne sommes pas des machines, et imaginer que la réception d’une œuvre puisse s’expliquer de cause à effet serait terrifiant. Imaginez-vous des textes explicatifs dans les expositions nous démontrant explicitement et de façon directive : « Cette œuvre est belle parce que… Vous éprouvez cela parce que… 1)… 2)… ». Cette prévisibilité dimensionnée serait contraire à tout l’intérêt des sentiments et de la réception du spectateur. À quoi bon l’art finalement si on nous fournit au préalable des règles et des prévisions artistiques ?

reinhardtrepresent
Dessin humoristique du peintre Ad Reinhardt autour de la réception d’une œuvre abstraite

Au XVIIIe siècle déjà – c’est pour dire – le philosophe Emmanuel Kant s’était intéressé à cette question de l’appréciation sensible d’une œuvre et sa réception. Selon lui, l’art résiste à toute forme d’analyse prévisible, incontestable et conceptuelle c’est-à-dire à l’objectivité. L’art est du côté du subjectif et ce qu’il nomme le jugement de goût (l’appréciation d’une œuvre) n’est pas un jugement de connaissance. Le jugement de goût est propre à chacun (même si un consensus est possible) et se situe du côté du sensible et des sentiments bien plus que du côté de la connaissance, de la raison et des concepts fixes et déterminés. À la question « Et toi, comment tu as trouvé cette œuvre ? », la réaction de l’autre reste imprévisible. Libre à chacun de ressentir ce qu’il veut.

Bien sûr l’imprévisibilité n’est pas le seul fait de la réception, elle est aussi très présente dans la création chez l’artiste. Certains artistes s’emploient d’ailleurs à utiliser le facteur imprévisible au sein même de leurs œuvres. Les arts vivants et la performance notamment jouent énormément sur ce rapport à l’imprévisibilité artistique, quitte à en faire leur finalité et leur enjeu artistique même. Mais l’imprévisibilité chez le spectateur a ceci de fort qu’elle n’est jamais un résultat en soi ou dirigée vers cette fin. Le facteur de l’imprévisibilité dans la réception n’est jamais utilisé ou contrôlé, il existe tout simplement comme une liberté ressentie dans l’appréciation, la considération d’une œuvre d’art. La réception artistique est le fruit d’une rencontre inattendue entre le spectateur et l’œuvre. Et c’est sans doute ce qui fait tout l’intérêt de l’art contemporain aujourd’hui. Car si la réception du spectateur est imprévisible jusqu’où alors sommes-nous choqués ? Jusqu’où une œuvre nous émeut-elle ou nous dégoûte-t-elle ? Et jusqu’où notre propre réaction imprévisible peut-elle aller quitte à nous surprendre nous-mêmes (destruction, larmes, cris…) ?

The controversial, inflatable sculpture
En octobre 2014, trois jours après son installation sur la place Vendôme à Paris, la sculpture gonflable de l’artiste Paul McCarthy intitulée Tree (et en forme de plug anal) est dégonflée et détruite par des vandales. Copyright photographie : AFP

La réception artistique reste imprévisible et revendiquer cet aspect de la réception, c’est peut-être aussi considérer qu’aucune norme, prévisions artistiques, n’existent. Nombreux sont ceux qui adressent pourtant comme critique à l’art contemporain, toutes œuvres confondues et sans en faire l’expérience, qu’il n’a aucun intérêt, que tout le monde serait capable de produire de telles œuvres et que l’intention de l’artiste n’est pas intéressante voire enfantine. Certains vont même jusqu’à ajouter à leur critique : « Ce n’est pas de l’art ». Or si on va au bout de l’imprévisibilité dans la réception, une telle expression n’a pas beaucoup de sens. Puisque juger qu’une œuvre est de l’art et qu’une autre n’en est pas serait déjà considérer que nous pouvons juger, éprouver de façon normative, qualificative, une œuvre artistique et qu’elle répond à des critères déterminés et déterminants (une œuvre d’art est de l’art quand tel critère est observable ou que tel autre est respecté). Or l’œuvre résiste à cette forme de prévisibilité réceptive. Mettons donc les préfixes « pré » (signifiant étymologiquement « à l’avance ») au placard. Libre à chacun de ressentir ce qu’il souhaite à condition que le spectateur joue le jeu de la réception et accepte de se livrer à une expérience imprévisible de l’œuvre d’art sans critères rationnels, sans préjugés et sans prévisions.

e6ab43f05da90fb6afb2727eaa538fa5
Jesus Rafael Soto, Pénétrable
Spread the love !
  •  
  •  
  •   
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
More from Adèle Guidoni

La réception d’une œuvre d’art, une rencontre imprévisible

À chacun sa manière de vivre, ressentir et recevoir une œuvre d’art....
En savoir plus

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *