Psy à la Jungle de Calais. Témoignage

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libération.fr Crédits : Aimée Thirion

Nous sommes allés à la rencontre d’un jeune psychologue ayant été bénévole à la jungle de Calais. Des conditions de vie dans le camp au secours psychologique pour les migrants, nous avons recueilli son témoignage.

LES CONDITIONS DE VIE

Manifesto XXI : Bonjour. Tout d’abord, peux-tu nous expliquer comment tu as atterri à Calais et quelle est ta spécialisation ?

La Jungle telle qu’elle existe aujourd’hui a commencé en 2015. Mais la situation migratoire à Calais existe depuis les années 2000. Avant, il y avait plein de petits camps, de squats, autour, qui ont été démantelés un à un. Puis a été décidé de laisser la possibilité aux migrants de s’installer sur une dune, un ancien camp de vacances appelé Jules Ferry. C’est là que se trouve l’actuelle « jungle ». Aujourd’hui on en est à 10 000 personnes environ accueillies dans ce camp, selon les associations sur place.

Alors, au début, les dispositifs de soins primaires étaient faits par des associations. C’était vers juin 2015. C’est là qu’a commencé le grand déploiement associatif sur la zone de Calais, du fait de l’absence totale de réponse de la part de l’État.

Puis en novembre 2015, le tribunal administratif de Lille a demandé à l’État de mettre en place un dispositif de santé primaire sur le camp et d’améliorer les conditions d’hygiène de base dans le bidonville de Calais. Ainsi, ont été mis en place quelques douches et sanitaires, et a été créé une petite PASS (permanence d’accès aux soins de santé publique qui permet de proposer une consultation de médecine générale et une prescription de médicaments). La PASS est rattachée à l’hôpital public, ses financements sont publics, contrairement aux associations.

Cependant l’assistance concernant la santé mentale (et non pas juste « physique ») n’a été mise en place sur le camp que très récemment, il y a six mois à peu près. Je suis allé à Calais dans ce cadre-là, en tant que bénévole dans une association prodiguant des soins en santé mentale, disons des soins psychologiques.

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Combien de médecins sont présents sur le camp ?

Il n’y a qu’un seul médecin sur la PASS du camp pour 10 000 personnes. Il y a en moyenne quatre-vingts consultations par jour. Il y a la possibilité d’orienter les migrants vers l’hôpital de Calais, mais les migrants ont besoin d’un document du médecin de la PASS du camp, et surtout d’avoir la possibilité de se rendre à l’hôpital situé à plusieurs kilomètres.

Combien de psychologues ?

Un seul rattaché à mon association. Ensuite, la PASS a « fourni » également un psy salarié. Il y a également deux psys de Médecins sans frontières (MSF)(dont un psy spécialisé dans l’enfance). En gros, il y a des offres de soins, mais clairement insuffisantes étant donné le nombre de personnes présentes sur le camp.

Quelles sont les conditions de vie quotidienne dans le camp ? Combien de repas, de sanitaires et de douches par exemple ?

Pour les 10 000 personnes, il y a 4 000 repas fournis par jour, donc les gens mangent un jour sur deux en moyenne. Je crois qu’il y a trente douches et quelques toilettes.

Parfois certaines personnes extérieures qui veulent bien faire font des distributions « sauvages » de nourriture ou de vêtements. Malheureusement, cela crée des tensions car il n’y en a jamais assez : Pourquoi lui a quelque chose et pas moi ? Il y a toujours un risque de débordement dans ces cas-là. Donc si vous voulez donner des choses, passez par des associations « officielles » !

Sinon la « jungle » est comme un petit village, fait de bric et de broc, avec quelques restaurants, des petites boutiques, des lieux de culte… Tout cela avec un côté étonnant, pittoresque, difficile à décrire.

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Ce qui est aussi impressionnant sur le camp, ce sont les longues files d’attente : pour aller prendre une douche, pour avoir un repas… Les gens sont souvent plus préoccupés par la nourriture que par la nécessité d’aller voir un médecin ; surtout que quand ils arrivent à le voir, ils ne se voient généralement prescrire que du paracétamol. Une inflammation ? Un soupçon d’hépatite ? Des troubles du sommeil ? Un paracétamol ! Puisque tout le monde est entassé et que les conditions d’hygiène sont très difficiles, beaucoup de maladies (varicelle, gale, hépatite, grippe…) circulent dans le camp. Alors on fait la queue, on reçoit son paracétamol et… « Merci et au revoir ». Certains ont marchés quinze heures par jour pendant plusieurs mois. Du coup beaucoup de gens ont aussi des membres cassés, ou des traumas osseux à cause de leur long voyage.

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De plus, il y a parfois une certaine méfiance vis-à-vis de la médecine occidentale. Il y a par exemple eu une campagne de vaccination contre la varicelle. Les gens ne voulaient pas faire d’injection de peur de se faire empoisonner. Et le personnel médical, ne parlant pas la langue, avait des difficultés à expliquer le traitement. C’est tout un travail de prévention à mettre en place, mais également frustrant du fait qu’il y a peu de moyens financiers et humains mis en place face à l’ampleur de la situation.

Où sont logés les migrants ? Et toi, tu logeais où ?

Moi, dans un gîte en dehors du camp. Les gens, eux, vivent dans des tentes qui peuvent héberger de trois, quatre personnes à une dizaine.

Le camp est petit, je dirais deux kilomètres sur deux kilomètres, peut-être moins. Donc encore une fois, tout le monde est entassé.

Avant, on pouvait construire des refuges avec des planches de bois. Mais cela a été interdit à cause des rixes inter-communautaires qui éclataient dans le camp. Les planches de bois étaient devenues des outils dangereux selon les autorités.

Des rixes ?

Sur le camp il y a plusieurs nationalités : des Soudanais (principalement du Darfour), des Érythréens, des Afghans, des Pakistanais… Mais principalement des Afghans et des Soudanais. Finalement très peu de Syriens, qui sont principalement au Liban et viennent assez peu en France j’ai l’impression. En tout cas le souci est que les  différentes communautés ne parlent pas forcément la même langue : certains parlent pachtou, d’autres arabe, d’autres une langue persane. Quand on a tout perdu, qu’on n’est plus rien, qu’on est en « mode survie », le peu qui nous reste est notre identité, notamment culturelle. L’autre, différent, on s’en méfie. D’autant que les « zones de passage » (lieu où les gens montent illégalement dans les camions pour aller en Angleterre) sont gérées par communauté.

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Toute la tension, le fait d’être serré, le manque d’hygiène, la peur permanente, l’insécurité, l’instabilité, le contexte de survie font que, parfois, il y a des sortes de « batailles rangées » entre les communautés, qui voient s’opposer par exemple 400 Afghans contre 400 Saoudiens. Disons que l’atmosphère pesante du camp explose soudainement. C’est assez impressionnant. Triste aussi car cela fait le jeu du discours ambiant local et national disant que « la Jungle est insécure », « les migrants sont violents » ou « sont des voleurs », etc. Et puis ces rixes alimentent aussi le clivage entre les communautés, et la violence réactive souvent chez les gens des traumatismes vécus au pays ou pendant la migration.

Donc au début, il y avait le droit de construire des abris « en dur ». Maintenant c’est interdit par peur que les planches de bois servent d’armes.

Sur le camp, il doit y avoir des bénévoles qui ont vécu des situations d’urgence humanitaire dans d’autres pays. Qu’est-ce que ça fait de se dire que Calais, c’est en France ?

« C’est juste incroyable qu’il y ait ça en France » : c’est ce que de nombreux bénévoles disent. C’est vrai que les conditions sur le camp sont extrêmes. Mais après, pour avoir eu des témoignages de collègues ayant travaillé en Grèce par exemple, on est mieux lotis par rapport à d’autres réalités. Ici on a des douches, un médecin et un peu de bouffe. Et puis 10 000 personnes, c’est à la fois beaucoup mais finalement pas grand-chose, comparé à l’ampleur de la situation actuelle internationale. On ne parle pas des millions de gens qui restent bloqués au Liban par exemple.

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LE SUIVI PSYCHOLOGIQUE

Quelles problématiques psychologiques ressortent le plus souvent ?

Le trauma. Trauma de guerre et trauma migratoire. Le trauma du vécu au pays (la guerre, parfois les deuils ou les tortures, la faim…) mais aussi le trauma de la migration (lié aux passeurs, à la traversée de la Méditerranée, aux conditions extrêmes durant le voyage, parfois aux amis morts sur la route). Et puis aussi le fait d’être déraciné (de sa famille, de son pays, de sa culture). Beaucoup de choses très variables, qui se jouent différemment selon les personnes.

Quels mots mettent-ils sur ces événements ?

Le problème c’est que ces gens, dans leur esprit, ne sont pas encore au bout de leur voyage : ils souhaitent traverser la Manche. La question centrale sur la « jungle » est celle de la survie physique. Ils n’ont pas encore eu le temps de se poser et de mettre des mots sur les choses. Ils n’ont pas encore la possibilité de penser leur vécu traumatique.

Après les conséquences sont multiples : cela peut entraîner des somatisations, des problématiques de dépendance à des substances (alcool, drogues diverses…) ou bien des désorganisations où on a l’impression que la personne est « folle ». Parce qu’il y a tellement de choses difficiles dans leur esprit, mais en même temps pas de possibilité de mettre en mots tout cela, ça part un peu dans tous les sens, dans des symptômes parfois impressionnants. La pensée introspective est réprimée.

Nous-mêmes, en tant que soignants, on a déjà ce premier rôle de ré-humaniser les personnes et de leur redonner une certaine dignité. Rien que de recevoir un « bonjour », un « comment tu vas ? », est un fait énorme pour eux. Après bien sûr il y a tout un travail de mise en mots, mais déjà voir la personne telle qu’elle est, et non pas juste comme un simple migrant, est une chose importante.

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Quelle langue parlais-tu pendant les séances ?

Anglais, ou alors j’avais recours à des traducteurs. J’accueillais des migrants dans une tente pour faire des activités de groupe ou pour discuter dans un endroit calme et sécure, et là je parlais principalement en anglais. Pour les entretiens individuels par contre, le traducteur était nécessaire, car il était important que la personne puisse dire vraiment les choses et n’ait pas à réfléchir à comment l’exprimer en anglais. Et puis offrir la possibilité de parler dans sa langue maternelle, à soi, est très important.

Et les traducteurs, que disent-ils ? Ils ont une position d’entre-deux hyper forte…

Il y a en effet un travail à faire sur le ressenti du traducteur qui n’est pas assez développé. Dans notre association, c’étaient généralement des étudiants étrangers vivant en France. Ils ne sont pas vraiment formés et ils se prennent tout le poids des mots dans la gueule. Ils sont dans une position de filtres. Et puis ils rencontrent également des personnes de leur pays, avec peut-être la culpabilité que cela peut engendrer. C’est un travail dur.

Tu traitais avec quelle tranche d’âge ?

Avec tous les âges. Il y a tous les âges de population dans la Jungle. Pas beaucoup de personnes de plus de 40 ans, car il faut être « fort » pour faire le voyage. Le plus jeune enfant seul sur le camp a dix ans. Mais je n’ai pas travaillé avec les mineurs. Il y a aussi des mères avec leurs enfants qui sont dans des tentes plus protégées. Sinon ce sont principalement des hommes.

C’est-à-dire qu’il y a un enfant qui a fui seul son pays à l’âge de dix ans et qui est arrivé à Calais ?

Oui. On appelle ça un mineur isolé, c’est-à-dire qu’il n’a aucun adulte qui s’occupe de lui.

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Est-ce qu’il y a un défouloir entre vous, les bénévoles ?

Le soir, on se détend. On essaie de rigoler. Il y a une dimension un peu maniaque : il faut rigoler, il faut se détendre, car le climat sur le camp est effectivement pesant. Même physiquement, tout le monde marche très lentement, parle très doucement, c’est difficile à expliquer.

Mais on ne parle pas forcément des ressentis, cela se fait après.

En tant que jeune psychologue, car tu as 23 ans, quelles répercussions cette expérience avait-elle sur toi au quotidien ?

Les conséquences disons plus profondes, je ne les ai pas encore vues. J’avais déjà vécu des expériences assez extrêmes lors d’un stage un Afrique. Je savais un peu à quoi m’attendre. Ensuite, en tant que psy, peut-être que tu te sers aussi parfois du bouclier de la théorie pour instaurer une distance lors de la rencontre. C’est une question intéressante, mais difficile d’y répondre.

Je dirais que le plus dur, ce n’était pas tant les histoires traumatiques que de constater l’injustice commise à l’égard de ces personnes de la part de l’État français. Avec le sentiment de culpabilité et d’impuissance que cela entraîne. Par exemple le rejet des Calaisiens, les difficultés pour obtenir le statut de réfugié politique, les violences policières…calais-migrants

Les violences policières ?

Il y a énormément d’anecdotes. Parce que la situation sur le camp est tendue, mais il y a aussi tout un contexte local de violence et de rejet des migrants. Par exemple, régulièrement, des groupuscules d’extrême droite viennent chercher des migrants pour les tabasser avant de les « remettre » dans la Jungle. Ils ne peuvent pas aller dans un magasin tranquillement : chez Lidl, on accepte un migrant à la fois… Il y a tellement d’anecdotes de violences à raconter : violences policières, violences de Calaisiens, violences entre migrants… Violences administratives aussi, avec les difficultés à avoir des papiers par exemple. C’est difficile à expliquer, il y a tellement de choses !

Cette situation est aussi liée au fait que les policiers ne sont pas formés, qu’il y a peu d’accès aux soins à Calais, et beaucoup de chômage et de précarité… C’est vraiment tout un contexte explosif.

Les violences policières ? Par exemple quand la partie sud du camp a été démantelée avec les bulldozers, les gens ont été poussés vers la partie nord. Sur la partie sud, il y avait des écoles, des restaurants, des lieux religieux de fortune qui avaient été construits. Lors de ce démantèlement, tous les abris ont été détruits sauf ces lieux « officiels ». Certains migrants qui donnaient des cours de français et d’anglais sont restés vivre sur le lieu de l’école.

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Il faut se représenter l’école : il s’agit juste d’un abri de fortune avec quelques planches de bois, mais un lieu important pour tous les gens sur la Jungle. Un soir, l’école a malheureusement brûlé. Les gens sur place ont tenté de la reconstruire, mais les planches de bois, comme je le disais, sont devenues interdites. Ils ont alors planté des tentes qui faisaient office d’école. Mais les CRS sont arrivés, peut-être une vingtaine, expliquant que l’école « officielle » était celle qui était en bois, et que celle-ci était « illégale ». Ils devaient donc la démanteler et déloger les quelques personnes qui gardaient l’école.

Le souci est qu’ils le disent sur un ton agressif et en français, avec la bombe lacrymo à la ceinture et la matraque à la main. Quelques mots fusent, des moqueries (« bande de singes », « dégagez de là »…). Puis, les gens ne comprenant pas et ne bougeant pas, arrivent alors les bombes lacrymo, les matraques.

On a récupéré beaucoup de gens qui avaient subi des violences policières : blessures au thorax, étranglements, téléphones portables cassés sans raison, etc.

Sur l’autoroute, récemment, 200 Soudanais ont tenté de bloquer la voie pour monter dans les camions. La police est arrivée et au lieu de gérer la situation avec ordre, elle a eu recours aux coups de matraques, aux violences physiques, etc. Les gens crient, courent, les lacrymos fusent…

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LES PROCÉDURES

Est-ce que les migrants arrivent à obtenir des permis de séjour ou l’asile ?

Il y a la possibilité de demander asile en France. La procédure est très longue et l’administration française demande des papiers que les migrants n’ont pas forcément avec eux. Cela prend plusieurs mois et la demande peut être rejetée. Si la demande est rejetée, on se retrouve en situation illégale sur le territoire.

De plus, il est interdit de demander asile dans plusieurs pays : alors puisque beaucoup de migrants souhaitent arriver en Angleterre, ils ne le font pas en France.

Et puis dans leur condition psychique, ils ne sont pas en mesure de s’occuper proprement de ces demandes d’asile. Ils sont également méfiants vis-à-vis de l’administration, parce qu’ils ont parfois vécu des choses dures avec l’administration dans leur pays d’origine. Et puis de manière plus psychologique, obtenir l’asile signifie terminer le voyage et amène à commencer à penser. Et le voyage, parfois, tient la personne traumatisée. calais-manifesto21D’autant qu’une fois que l’asile est octroyé, la personne n’a plus le droit de retourner dans son pays, et ce définitivement. C’est à la fois un soulagement mais aussi une rupture définitive avec le pays d’origine, et ils prennent conscience que c’est fini et qu’ils ne reverront plus leur famille parfois restée au pays.

Tu peux nous raconter le récit qui t’a le plus marqué parmi ces demandeurs d’asile, sans enfreindre le secret professionnel ?

Pour que les gens commencent à raconter leur histoire dans les détails, cela prend du temps. Souvent, dans le traumatisme, le récit est flou, incohérent, des passages sont oubliés… Néanmoins, j’ai suivi un patient et participé à son entretien OFPRA. L’OFPRA est l’institution officielle qui gère les demandes d’asile.

C’est la dernière étape. Après toutes les démarches administratives, les gens font un entretien qui déterminera leur avenir, qui décidera si l’asile est octroyé ou non. C’est dans une petite pièce, avec un traducteur et un employé de l’OFPRA ; ils font un entretien, parfois de plusieurs heures, pour raconter leur récit. Ensuite, l’OFPRA établit si le récit est véridique ou non, et surtout, ils cherchent à déterminer si le demandeur d’asile risque effectivement sa vie s’il retourne dans son pays, ce qui est un critère essentiel à l’obtention de l’asile.

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J’ai donc accompagné un homme soudanais, très fragile psychologiquement ; il avait fui son pays à l’époque de la guerre civile. De par sa fragilité psychique, son récit était très flou. En gros, il avait fondé une radio pour défendre la paix lors de la guerre civile au Soudan du Sud. Il lisait des poèmes et faisait des chroniques. Il a été arrêté par des militaires parce que sa radio avait été remarquée par les services de sécurité.

Il a donc été enfermé trois mois et, sans rentrer dans les détails, il s’est fait torturer. Après avoir été libéré, il s’est fait reprendre, car son nom était enregistré dans le fichier de sécurité nationale.

Lui-même ne sait pas combien de mois il est resté enfermé la deuxième fois, vu qu’il ne voyait pas le jour. Les services de sécurité ont pris des vidéos de lui pendant des sévices sexuels, et ils les ont envoyées à sa famille. Sa famille l’a renié et sa femme a divorcé.

Il a donc fui le pays. Avec l’aide d’un faux passeport, il a rejoint l’Ukraine, du fait qu’il y a moins de contrôle dans ce pays. Puis il a rejoint la France.

Souvent le récit du voyage est flou. Beaucoup de gens font le voyage à pied. D’Afghanistan par exemple, ils passent souvent par l’Iran, l’Irak, la Turquie, la Bulgarie, la Serbie, la Hongrie, la Slovaquie, la République tchèque, l’Allemagne puis la France. Le tout à pied. Le voyage est souvent très difficile et prend de nombreux mois. Les passeurs leur expliquent qu’il faut éviter tel ou tel pays. Certains traversent la Méditerranée.

La grande majorité des migrants sur la Jungle rêvent d’aller en Angleterre, parce que là-bas « c’est le paradis », c’est « l’Eldorado ». Parfois ils cherchent à rejoindre un membre de leur famille, parfois c’est juste parce qu’un passeur leur a dit que l’Angleterre était un pays merveilleux. En réalité ils ne savent pas ce qui les attend, les problèmes administratifs, les enjeux politiques, les conditions de vie et les difficultés à venir, même après l’obtention de l’asile. Ils ne comprennent pas pourquoi on les empêche de passer. J’avais l’impression qu’ils ne savaient pas vraiment pourquoi l’Angleterre, mais c’est cette idée en tête, très primaire, qui les fait tenir. calais-manifesto21

Tu vois, cet homme avec sa demande d’asile, c’est un homme comme toi et moi, avec le même niveau d’études, il était journaliste. Il ne faut pas croire que les migrants sont essentiellement des pauvres sans éducation, qui étaient, je ne sais pas, à la rue dans leur pays ou je ne sais quoi. En réalité, c’est souvent des gens de la classe moyenne qui émigrent. Un périple de ce genre, ça coûte environ 10 000 euros.

Dans ces gens, il y a de tout : des forgerons, des paysans, mais aussi des médecins, des étudiants, des hommes de lettres, des personnes aisées. Et tu vois, dans la rencontre, il y a ce moment à la fois terrible mais aussi magique, où finalement tu te rends compte que la seule différence qu’il y a entre la personne et toi, c’est la culture et le lieu de notre naissance. Et avoir la chance d’être né là, et non pas là, entraîne des conséquences énormes. Et tu réalises le drame de la situation. C’est une déshumanisation. Une jungle, au cœur de l’Europe.

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