Prise de parole. Du geste ordinaire à l’acte revendiqué

Helena-Almeida-A-casa
Helena Almeida, A casa (La maison), 1979

Alors que nous prenons la parole à longueur de temps, nous ne pensons plus la technique de la parole et la science des mots. Or notre corps a dû acquérir un certain savoir pour employer tel mot de même qu’un apprentissage de la prononciation et du langage courant fut nécessaire. Nous employons des mots ou plutôt des usages et nous pensons leur sens. Mais nous ne pensons plus l’action de parler, devenue un automatisme. Nous oublions effectivement tout ce déroulé nécessaire à l’émission d’un son reconnaissable par autrui et sur lequel ce dernier projettera lui même un sens, celui que nous avons communément admis.

Pourtant l’acte de parler est là : nous entrouvrons les lèvres, notre langue se meut, notre intellect s’efforce de choisir les bons termes dans une rapidité sans précédent. La parole est prise. L’acte de parole devient alors un acte jouissif, celui de proliférer des mots dans toutes les directions possibles et inimaginables. Mais cet acte n’est accompli que lorsqu’il est entendu, réceptionné par un individu extérieur. Parler suppose la plupart du temps l’écoute et la compréhension d’autrui. Nous cherchons à transmettre par la parole, tout comme les mots émis attendent d’être réceptionnés et saisis.

Dans le champ artistique, les artistes sont en première position dans cet acte de prise de parole poétique se situant entre l’action, l’écoute et la réflexion sur le sens. Ils prennent la parole, parfois métaphoriquement ou véritablement, mais plus simplement linguistiquement. Ils cherchent à produire du sens tout en proposant un usage de la parole et des mots différent. L’acte créatif devient l’acte de parole, la prise de parole est artistique.

L’artiste portugaise Helena Almeida, actuellement exposée au Jeu de Paume à Paris jusqu’au 22 mai, réfléchit sur le geste artistique. Son travail est frappant pour la mise en tension du corps, le corps étant considéré dans toute sa dimension intérieure autant que physique et anatomique. À la frontière entre intériorité et extériorité, dans une quête corporelle, la bouche devient entre autres, chez l’artiste, un motif récurrent et exploré.

Pratiquant l’autoportrait en noir et blanc, sur lequel elle rajoute des tracés de peinture, de sa bouche photographiée jaillit de la peinture bleue, nouveau moyen d’expression. En vidéo également, cachée sous un voile blanc presque transparent et animé par ses mouvements que l’on devine, sa bouche surgie soudainement comme étranglée par le tissu, devenant une figure circulaire presque inquiétante contrastant avec les doux mouvements précédents. Puis, plus âgée, elle réalise une photographie où couchée sur le sol, un tracé de terre noire ou de cendre semble sortir de sa bouche comme des vestiges exhumés.

Étude pour un enrichissement intérieur
Étude pour un enrichissement intérieur, 1977-1978
Sente-me, Ouve-me, Vê-me, (Sens-moi, parle-moi, vois-moi)
Sente-me, Ouve-me, Vê-me (Sens-moi, parle-moi, vois-moi), 1970
À l’intérieur de moi
À l’intérieur de moi, 1998

Chez Helena Almeida, l’acte de prise de parole est donc accompagné par le surgissement d’une trace matérielle qu’elle soit peinture, terre ou tissu transparent. De sa bouche, ce ne sont plus des mots qui prolifèrent, mais de nouvelles expressions artistiques entre jaillissement créatif et trous noirs émanant d’une intériorité, d’un soi.

Mais c’est véritablement toute sa série « Ouve-me » (traduit du portugais par « Parle-moi ») qui reste sans doute la plus significative de son travail sur la bouche et la parole. Dans cette série, la parole prend effectivement sens pour tout ce qu’elle a de dirigé « moi » dans le « Parle-moi » et pour ce qu’elle peut avoir d’intime.

Plus précisément dans une composition photographique (ci-dessous), l’artiste photographie le bas de son visage, sa bouche, où il est écrit en portugais : « Parle ». Au vu du grain de la photographie, nous pouvons croire au départ que l’artiste s’est cousu les lèvres. Il s’agit en fait d’un mot écrit, l’artiste interrogeant toujours le rapport à la surface et au relief. Ici, le mot qui est écrit, gravé, se fait rattraper par l’action de découdre la bouche, bouger la langue, mouvements actifs et requis pour que parole se fasse.

Helena Almeida

Lors de ma visite de l’exposition, cette œuvre me frappa immédiatement pour sa résonance avec un fait d’actualité mettant en jeu précisément la prise de parole. Cette série d’Helena Almeida entra en écho dans mon esprit, avec une photographie récente de réfugiés iraniens issue du camp de réfugiés de Calais. En grève de la faim, pour protester contre les décisions d’expulsion et de destruction du camp, ces derniers s’étaient cousu les lèvres pour exprimer leur désaccord. Les lèvres cousues, leur action était accompagnée d’une pancarte sur laquelle ils avaient écrit « Allez-vous nous entendre maintenant ?». Revendiquant l’acte de parole, coudre leurs lèvres était devenu un moyen pour eux de se faire paradoxalement entendre au regard de l’extrême violence d’un tel acte de mutilation relayé par les médias.

Dans mon esprit de spectatrice, s’effectue alors un basculement entre geste artistique et réalité. Tandis que les lèvres presque cousues d’Helena Almeida invitent autrui (et soi) à parler et revendiquent ainsi l’acte de parole dans toute la puissance du geste, les lèvres cousues des réfugiés quant à elles proclament le droit à l’écoute par l’intervention volontaire et chirurgicale sur cette partie du corps qui permet naturellement de produire un son, des mots ou du sens.

Prendre la parole, c’est être conscient de ce qu’implique une telle prise de parole corporellement et dans ses conditions de possibilité, c’est lutter contre la banalisation des mots, du sens et de l’action elle-même. Proclamer de telles revendications – refuser l’expulsion, la destruction du site des réfugiés – n’est pas un simple automatisme langagier. La prise de parole n’est jamais qu’un geste ordinaire, elle est pleinement revendiquée. Les interlocuteurs doivent projeter du sens, s’accorder sur ce qui est dit, saisir les mots. Car si l’acte de parole n’est plus, l’action est réduite au silence. Les bouches se ferment et pourtant l’impératif du geste demeure : « Parle ».

Plus de photos de l’exposition :

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