La pop rêveuse et raffinée de Burning Peacocks

© Fiona Torre et Inès Longevial

Il y a quelque temps, nous avons eu le plaisir de rencontrer le duo parisien Burning Peacocks, formé par David Baudart (qu’on retrouve dans le projet Cabuco) et Alma Jodorowsky (également connue comme comédienne et mannequin). Après un premier EP en 2014, ils s’engagent sans plus tarder dans la création d’un album, qui voit le jour fin 2016 chez Choke Industry. Intitulé Love Réaction, celui-ci n’a rien de moins qu’été réalisé par Jean-Benoît Dunckel, du groupe Air. Entre langueur rêveuse et soyeuse mélancolie, le duo façonne un univers musical électro-pop tout en raffinement, douceur et élégance.

// Pour les découvrir en concert, ils seront le 17 mars au Carreau du Temple (Paris) //

Manifesto XXI – Pouvez-vous revenir en quelques mots sur vos parcours musicaux respectifs, et sur la manière dont vous en êtes arrivés à fonder ce projet ? 

Alma : Pour ma part, c’est le premier projet que j’ai, disons, pris un peu au sérieux. À la base, je n’avais pas forcément l’ambition de faire de la musique mon métier, et quelque chose d’aussi important que ce que cela représente maintenant pour moi. J’avais déjà eu des petits groupes avec des amis, mais c’est vraiment avec Burning Peacocks que les choses ont changé.

En fait, on a rencontré Pierre Guimard, de notre label Choke Industry, qui nous a proposé d’enregistrer un EP. C’est à ce moment-là pour moi que ça a vraiment commencé. À partir du moment où quelqu’un d’extérieur à ton projet s’y intéresse et veut y investir du temps, forcément tu te poses des questions de savoir si tu as envie d’y aller ou non, et je me suis rendu compte que j’en avais très envie ; et c’est là que ça s’est un peu accéléré.

David : Et puis avoir des échéances extérieures te responsabilise aussi. Quand on a signé avec Choke tout début 2013, on s’est dit qu’il allait falloir passer à la vitesse supérieure.

© Fiona Torre et Inès Longevial

Toi David, tu avais déjà eu plusieurs autre projets avant celui-ci ? 

David : Oui, j’ai eu un premier groupe quand j’avais 20 ans, qui s’appelait Holstenwall, avec lequel on avait notamment sorti un EP sur Third Side Records. À la fin de ce groupe-là, j’ai commencé à travailler avec Alma, et également avec un autre groupe en parallèle qui s’appelle Cabuco.

Qu’est-ce qui vous a réunis tous les deux, quel projet artistique, esthétique ? 

Alma : On avait des références musicales en commun, et puis David avait déjà composé des morceaux qu’il m’a rapidement fait écouter, et qui m’ont beaucoup touchée. Je lui ai ensuite proposé des paroles, qui l’ont touché également. On a très vite communiqué par la musique. Je ne sais pas trop si ce genre de choses s’explique, quand tu te retrouves artistiquement avec quelqu’un… Je pense que c’est une question de sensibilité, d’accord, d’harmonie, qui se fait de manière assez organique.

Pourriez-vous citer certains artistes, musicaux ou non, qui vous rassemblent ?

David : Par exemple, sur la première maquette que j’ai envoyée à Alma, elle a évoqué un groupe que je ne connaissais pas à l’époque, Beach House.

Ça fait environ trois ans qu’on a ce projet sérieusement, et je pense que notre style a un peu évolué. Au départ, on écoutait beaucoup d’artistes folk-pop, puis nos références se sont élargies au moment de la création de l’album. On arrivait à citer des exemples très précis pour des éléments spécifiques, des rythmiques inspirées de chansons d’Yves Simon, des sons de guitare inspirés d’un morceau de Rod Stewart… Des choses qui n’ont pas grand-chose à voir a priori, mais du coup ça forme un gros bagage, qui a suivi l’évolution des chansons du groupe.

Pourriez-vous résumer un peu l’esprit, la cohérence, la trame de cet album, Love Réaction

David : L’enregistrement de l’album était plutôt chaleureux, on l’a enregistré sur une bonne partie de l’année 2015, et on l’a fini en 2016. Ça a quand même été une période d’événements extérieurs un peu difficiles pour tout le monde, avec aussi des décès d’artistes qu’on aimait beaucoup, et finalement se retrouver régulièrement comme ça en petit comité, ça faisait beaucoup de bien, on était vraiment ensemble, c’était un cocon, et peut-être que le son s’en ressent.

Les mélanges, revirements, questionnements autour de l’ambivalence des langues française/anglaise sont au goût du jour ; comment cela s’est-il passé pour vous ? 

Alma : Au départ, je ne me suis pas spécialement posé de questions, j’ai commencé à écrire en anglais parce que c’est ce que j’avais toujours fait ; c’est la langue qui me semblait la plus naturelle pour écrire sur une musique influencée par le rock.

Mais David me disait depuis quelque temps d’essayer le français. J’ai gardé ça de côté dans ma tête, puis je l’ai fait au moment où j’ai senti que j’en étais capable – car c’est vrai que ça a un côté impressionnant d’écrire en français, parce que c’est notre langue maternelle, et qu’il y a une culture de grands chanteurs et poètes imposante derrière nous.

Au final, j’ai écrit un premier titre il y a longtemps, « Eden », qu’on n’a jamais enregistré, puis finalement repris sur l’album, et qui est vraiment pour ma part l’un de mes titres préférés, malgré le fait qu’il soit très ancien.

Le fait que toute une nouvelle scène, notamment parisienne, se mette à chanter en français a-t-il pu contribuer à te décomplexer ? 

Alma : Oui, complètement, ça aide, ça donne confiance. Il s’agit de musique moderne qu’on aime, avec des paroles en français qui s’affranchissent de cet héritage imposant, et qui mêlent des influences très diverses. Et puis ce qui est aussi réconfortant, c’est de voir l’accueil du public et de la presse qui adhèrent complètement. Donc oui, ça met en confiance pour se dire qu’on peut aussi trouver sa place là-dedans.

Pour aborder la question de votre univers visuel : comment s’est-il construit ? 

David : J’essaie de me dire que c’est comme des dimensions. La musique est la première dimension qu’on a pu travailler, et ensuite tu as d’autres idées, mais que tu ne mets pas forcément en musique, et ça peut passer par l’image.

On essaie de faire en sorte que nos éléments visuels suivent notre évolution musicale. Il y a eu une véritable évolution selon moi entre l’EP et l’album. On est partis sur des choses très évanescentes, avec des reflets de couleurs, puis ensuite on est arrivés à quelque chose de beaucoup plus net. Ça a peut-être suivi nos partis pris musicaux, sur des choses plus définitives : on a envie que ça sonne comme ça. On affirme peut-être plus nos choix maintenant qu’avant.

Alma : C’est une manière aussi de créer un véritable univers autour de la musique. On est tous les deux très influencés par l’art en général, que ce soit le cinéma, la photo… Et ça nous plaisait par exemple d’envisager l’artwork comme une collaboration avec Inès Longevial. On a découvert son travail, qu’on aimait beaucoup, et on a été vers elle pour lui proposer de réaliser la cover de l’album.

© Inès Longevial

Donc vous êtes plutôt du côté de la défense d’un concept global ? Et pas du côté disons, plus « puriste », avec cette idée que l’important doit rester la musique et non les artifices autour ? 

David : Je nous vois comme un groupe pop, et ce que moi j’ai toujours aimé chez les groupes pop, c’est qu’il y avait un son, mais aussi une vision, tout un univers. J’ai du mal à envisager l’un sans l’autre. J’aime vraiment être plongé dans un univers.

Alma, tu as d’ailleurs toi-même réalisé les clips d' »Avril », « Tears of Lava » et « Odyssea »…

Oui, vu que je fais aussi des clips et qu’à côté je suis comédienne, pour moi l’art est de toute manière un tout et un moyen d’expression global. Je ne pourrais pas dissocier les différentes choses que je fais.

Votre musique dégage une certaine langueur et mélancolie ; êtes-ous d’accord, et si oui avez-vous une idée d’où ça vient ? 

David : J’ai l’impression, avec un peu de recul, que l’album traite de plusieurs passages : le passage de l’enfance à l’adolescence, et certainement de l’adolescence à l’âge adulte, donc il y a forcément un peu de mélancolie qui se retrouve là-dedans. Pour l’aspect instrumental, il y a beaucoup de thèmes musicaux qui m’ont marqué quand j’étais enfant, et on retrouve cet amour du thème sur l’album qui contribue aussi, je crois, à cet effet mélancolique.

Alma : Pour les paroles, comme tu disais il y a ce passage à l’âge adulte, ce qu’on traverse à cette période-là émotionnellement… On peut passer par des morceaux très mélancoliques et tristes, et d’autres qui expriment à l’inverse une envie d’aller de l’avant, vers quelque chose de plus lumineux. « Fils d’or », par exemple, porte un peu sur ce thème de prendre sa vie en main, de trouver de bonnes énergies pour avancer.

C’est quelque chose qu’on retrouve chez beaucoup de groupes de votre génération, cette ambivalence entre la nostalgie de la fin d’une ère, l’angoisse d’une période complexe, et en même temps une véritable envie d’aller de l’avant… 

Alma : Je n’ai pas l’impression en tout cas d’avoir un désir volontaire d’écrire des textes qui parlent d’une génération. Ce sont des choses plutôt personnelles, qui peuvent ensuite trouver écho chez les autres, mais plus sur des sentiments qui sont de l’ordre de l’intime que sur quelque chose de collectif dans une période sociale et historique.

Quand avez-vous commencé à vous produire en live ?

Alma : On a commencé à jouer très vite avec ce projet, dans des petits bars au début, invités par des amis, etc. Après, c’est venu progressivement, et là on commence à en avoir fait un certain nombre maintenant, surtout à Paris.

Comment décririez-vous ce live ? 

Alma : Depuis la sortie de l’album, on travaille un live à cinq, avec un batteur, un claviériste et un bassiste en plus de nous deux, et ça se passe très bien !

David : C’est vraiment très cool ! C’est comme en studio : tu crées ta petite équipe, sauf qu’en plus tu es amené à te voir et à voyager un peu plus ensemble. C’est génial d’arriver à rassembler des gens qui ne se connaissent pas forcément à la base, et de parvenir à une forme d’énergie sur scène, mais aussi amicale.

Alva : De poursuivre les morceaux sur scène aussi, leur donner une seconde vie, les interpréter différemment… Comme on a ce groupe à deux depuis un petit bout de temps, c’est agréable d’avoir des gens qui peuvent donner leur avis, interpréter avec leurs propres émotions une partie qu’on leur donne… Ça reste dans l’évolution, et c’est ce que j’aime vraiment dans l’art aussi : pouvoir être tout le temps en train d’évoluer, c’est ça qui est excitant.

Est-ce que ces musiciens vont être amenés à prendre une véritable part dans la composition ? 

Alma : A priori, ça resterait plutôt nous deux, mais on n’est pas du tout fermés non plus.

Vous prenez beaucoup de libertés sur scène par rapport aux versions studio ? 

David : Vu que l’album est sorti, on a pu le faire écouter tel quel aux musiciens, mais quand on en discute tous ensemble on essaie parfois de favoriser telle ou telle piste, mélodie, tel ou tel arrangement… Pour aller plus loin, pas uniquement copier-coller ce qu’on a fait sur l’album.

Quels sont vos projets pour les mois à venir, vos désirs ? 

Alma : On a envie de faire vivre ce projet, en faisant plus de scènes, et en sortant un peu de Paris. On a eu l’opportunité de jouer par exemple en Italie ou à Bruxelles, et c’était très agréable d’aller à la rencontre d’un autre public.

Ce n’est pas un peu effrayant, d’ailleurs ? 

David : C’est bizarre parce que tu as deux sentiments : c’est assez effrayant parce que tu ne connais pas, mais d’un côté tu peux te permettre plus de choses, tu te sens plus libre. Et puis jusqu’ici on a eu la chance de tomber sur des gens plutôt chaleureux et ouverts !

___

Propos recueillis par Alice Heluin-Afchain et Eléna Tissier.

Spread the love !
  •  
  •  
  •   
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
More from Eléna Tissier

Stensy, flow ardent et spleen fébrile

Un flow percutant, frais et spontané, une écriture habile et des punchlines...
En savoir plus

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *