PAUPIÈRE, RENCONTRE. [BARS EN TRANS 2015]

OMNI (Objet musical non identifié). Je ne pourrais pas qualifier autrement ce jeune trio venu de Montréal. Signé par Lisbon Lux Records et Entreprise, nous avons rencontré Paupière dans le cadre des Bars en Trans au bar Le Backstage. L’impression d’avoir vécu une interview assez folle puis un live plus que déjanté, relevant presque du concept ! Leur EP “Jeunes Instants” sort le 29 Janvier prochain.

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Manifesto XXI – Comment avez-vous commencé à faire de la musique ? Depuis combien de temps et comment avez-vous constitué Paupière ?

Pierre-Luc : J’ai pas mal de bands à mon actif, en ce moment j’en ai peut-être deux ou trois et cela fait peut-être dix, douze ans que je navigue dans la musique. Puis voilà peut-être deux, trois ans, je traînais quelques ébauches de compositions au piano, je ne savais pas trop où je m’en allais avec ça. Puis un jour, un de mes collègues de band m’a prêté son synthétiseur et puis c’est la première fois que j’ai exploré ça. Soudainement ça a donné une couleur à une des compos que je traînais. À cette époque, j’étais le copain de Julia. Julia et moi on est un ex couple et puis on s’est mis à essayer de composer un peu des paroles et de chanter. Rapidement ça a donné quelque chose. “Ok ! Y se passe quelque chose”. Puis une semaine plus tard on a essayé d’enregistrer. Ça a tout de suite collé et quelques mois après, Eliane qui est une amie de longue date et musicienne de formation est venue. C’est la seule de nous qui a un peu étudié. Je lui ai fait écouter les trucs, nos petites maquettes. Au même moment, elle a découvert un band français de new wave : Deux.

Eliane : C’est un band belge en fait.

Pierre-Luc : C’est belge ?

Eliane : Oui c’est la chanson “Game and Performance” que j’avais entendue quand je travaillais dans un bar. Le DJ a mis ça, puis je pense deux jours après, je suis allée chez Pierre-Luc et Julia. Je ne les fréquentais pas tant là, on se voyait tous les trois mois puis j’ai entendu “Cinq Heures”.

Pierre-Luc : Ça lui a rappelé Deux.

Eliane : Je leur ai fait écouter “Game and Performance” et il y a eu comme une sorte de connexion.

Pierre-Luc : C’est à partir de là que le projet est devenu plus sérieux – d’avoir 3 personnes impliquées. On s’est trouvé un local de répétition. Les choses se sont placées assez rapidement. On s’est mis à répéter. On n’avait jamais joué de live, ni quoi que ce soit.

Eliane : Juste sur ordinateur, Garage Band. (rires)

Pierre-Luc : Puis je me suis acheté un Drum Machine.

Julia : On compose avant de savoir jouer les tubes, les chansons.

Manifesto XXI – Vous êtes vraiment autodidactes tous les deux (Pierre-Luc et Julia) ?

Pierre-Luc : Oui, moi j’ai pris des cours mais surtout de batterie, mon instrument c’est la batterie, celui que j’ai joué pendant dix ans et je l’ai approfondi quand même beaucoup. Puis le piano clairement c’est un instrument rythmique. Je compose beaucoup par la rythmique, c’est assez important dans le processus de composition. Après les mélodies je me laisse surprendre. “Oh ! Je mets mes doigts là”. J’ai pas une super bonne oreille mélodique, mais rythmique je pense quand même en avoir une bonne. Et puis, Eliane apporte beaucoup le côté mélodique ou composition. Julia apporte beaucoup aussi le côté mélodique mais par la voix.

Eliane : Les textes aussi !

Julia : Même si je suis pas musicienne j’ai des bases.

Pierre-Luc : Tu composes en chantant.

Manifesto XXI – Eliane tu as eu une formation classique ? De quel instrument ?

Eliane : Moi aussi je suis autodidacte. Très jeune, j’ai commencé à composer au piano de façon autodidacte. Je suis aussi comédienne. Puis dans ma mi-vingtaine j’ai décidé d’aller étudier. J’avais envie d’approfondir un peu ça. J’avais envie d’avoir une formation, un BAC en quelque chose. Et j’aimais beaucoup la musique. Mais je me considère encore autodidacte.

Julia : Eliane, elle fait aussi de la musique de films.

Pierre-Luc : Elle le fait justement détachée de la théorie. T’es pas restée stickée.

Eliane : J’ai voulu avoir un bagage plus institutionnel si je peux dire, mais malgré moi c’est toujours l’instinct qui prime.

Pierre-Luc : Je me souviens il y 6 ans quand Eliane jouait du piano avant même qu’elle étudie, déjà il y avait clairement une sensibilité qui était hors du commun dans la manière de jouer. Justement je pense pas que l’école t’ait déformée.

PAUPIERE

Manifesto XXI – Pourquoi Paupière ?

Julia : En fait Paupière c’était pour la sonorité, pour la poésie du mot. À la base c’est vraiment purement esthétique. Après on s’est mis à chercher parce que l’on attendait à se faire poser la question donc on a cherché une signification.

(rires)

Julia : Ça fait du sens avec tout le processus du projet que d’y aller par l’instinct. On se retrouve tous les trois, on fonctionne uniquement avec nos goûts. On est vraiment indépendant de ce qui est à la mode, de ce qui ne l’est pas. On suit notre instinct finalement. Et on ne veut pas se faire appeler “Les Paupières” mais juste “Paupière”. Et notre chanson qui ouvre le show il y a des paroles…

Pierre-Luc se met à chanter

Pierre-Luc : “Au travers de mes paupières, je perçois l’univers…”

Eliane et Julia : “D’une autre manière !”

Julia : En fait ça décrit bien le band. On y va par instinct.

Pierre-Luc : À tâtons.

Eliane : À l’aveugle.

Manifesto XXI – Vous venez de Montréal, comment est la scène musicale là-bas ?

Julia : Ce qu’il y a de spécial à Montréal, c’est le fait que ce soit une ville bilingue. Il y a vraiment une scène franco et une scène anglo. C’est vraiment deux gangs. Montréal est une métropole, donc il y a des gens d’un peu partout. Moi je viens de la ville de Québec qui est super francophone. Ce qui m’a choquée le plus c’est l’immersion anglaise et le fait de garder la culture francophone aussi à travers ça. La musique est universelle. Ce que l’on fait plaît à nos amis anglos. Je pense que la scène montréalaise, ça se passe dans la langue beaucoup. On fréquente plus des scènes anglos.

Eliane : On aime beaucoup les sonorités musicales anglophones et on ne s’associe pas tant à la scène francophone en tant que telle. Donc on a créé un band qui nous plaît à nous et puis qui semble plaire en France.

Manifesto XXI- Comment s’est faite la collaboration avec le label Entreprise ?

Eliane : On a écouté les bands d’Entreprise il y a un an et demi avant qu’on signe. On les adorait. On se l’est même passé en commentaire en disant que ce serait malade si on pouvait être sur ce label. On se disait “Non mais c’est impossible c’est en France !”. Mais c’est en rencontrant Julien. On a signé avec Julien de Lisbon Lux Records qui était déjà connecté avec Michel Nassif d’Entreprise.

Pierre-Luc : On venait de découvrir Grand Blanc, on a écouté leurs trucs. On avait un show le soir même puis une demi-heure après le show, il y a Grand Blanc qui arrive à la salle où l’on jouait. C’est Julien qui les avait invités. Quand Julien a monté son label, son inspiration première, son mentor c’était Entreprise. Il avait toujours un peu rêvé de collaborer avec eux mais il n’y avait jamais eu d’occasion vraiment.

PAUPIERE BARS EN TRANS

Manifesto XXI – Il s’agit de votre premier concert en France, qu’est-ce que cela vous fait de venir jouer aux Trans Musicales, en français devant des Français ?

Julia : Je trouve que cela fait sens, je suis agréablement surprise que cela se passe aussi bien. Parce que oui au Québec on est super petit et isolé, donc la France c’est clairement dans notre marché.

Pierre-Luc : C’est clair que pour un artiste québécois, c’est une opportunité ! Le public francophone est assez restreint en Amérique du Nord.

Eliane : Pour nous c’est comme si on quadruple, on quintuple notre public.

Pierre-Luc : Si ça fonctionne un minimum ici, ce qu’on pense qui peut arriver surtout avec un label établi. Je lisais la biographie d’Entreprise et ils disaient vouloir faire revivre la pop des années 80. C’est vraiment super riche ce qui s’est passé dans ces années-là en France. Les Rita Mitsouko c’est énorme ! Indochine ! Il y a beaucoup d’exemples et puis ça s’est un peu effrité. Ça a peut-être mal vieilli, mais aujourd’hui c’est plus que jamais d’actualité. Comme Grand Blanc, c’est hallucinant et puis ça va faire des petits, ça va influencer d’autres gens qui croyaient en ça mais qui n’osaient peut-être pas parce qu’ils n’avaient pas de label. Il n’y avait personne pour un peu encourager cette démarche-là. Au Québec il n’y en a pas vraiment non plus. En ce moment, ce que l’on fait au Québec, ça n’existe pas. Enfin peut-être que ça existe dans une cave quelque part, mais je ne connais pas d’autres bands. Je connais des bands beaucoup plus new wave, dark wave. Mais nous il y a quand même un côté pop très présent. L’essence du truc c’est de faire de la pop, c’est pas faire de la new wave. Après le projet s’est teinté d’autres choses. C’est donc de jouer avec toutes ces possibilités.

Manifesto XXI – Votre EP s’appelle “Jeunes instants” et je trouve qu’il traite particulièrement de la jeunesse, de l’insouciance, des relations amoureuses. Est-ce que ce n’est pas en quelque chose la signature de la fin de votre jeunesse ou du moins d’une certaine jeunesse ?

Eliane : À la base, on devait prendre “Elle et Lui” ça devait être le nom, qui est aussi le nom d’une chanson. On voulait que ce soit le nom d’une chanson. Et puis finalement elle et lui c’est un peu trop cliché. On voulait mettre “Elles et lui”. Finalement “Jeunes instants” parce que c’est nos jeunes instants en tant que band.

Julia : Mais il n’y a pas d’âge pour être jeune !

(rires)

Pierre-Luc : Mais oui, “Jeunes instants” c’est surtout d’un niveau premier degré. Ce sont nos balbutiements et en même temps c’est une musique qui est naïve. Autant il y a des moments dramatiques, des thèmes dramatiques, autant c’est drivé par une naïveté.

Paupière-barsentrans-manifesto21
Paupière

Manifesto XXI – C’est donc plus pour perpétuer cette période d’adolescence plutôt que marquer un terme à cette période-là ?

Pierre-Luc : Absolument !

Eliane : On récupère ce qui s’est passé et qui se passe dans nos vies. On crache un peu tout ce qu’on avait accumulé. Ce sont les jeunes instants de nos vies que l’on sort.

Pierre-Luc : L’album pourrait s’appeler “Jeunes Instants 2”. Ça va être encore des jeunes instants.

Eliane : Des jeunes instants plus vieux.

(rires)

Manifesto XXI – À travers votre groupe et vos musiques, cela nous a un peu fait penser à la figure du trio amoureux que ce soit en littérature ou au cinéma, citons notamment “Les Amours Imaginaires” puisque nous parlons du Québec. Est-ce que cette figure vous inspire ?

Eliane : Oh my god ! Je n’avais pas pensé à ça ! Oh mon Dieu, c’est la première fois qu’on fait le rapprochement.

Julia : À la base Paupière, on voulait complètement s’éloigner des chansons d’amour. On peut avoir des chansons qui parlent d’amour mais on veut pas de ballades.

Eliane : Je pense que c’est une formation difficile d’être un trio. Que ce soit trois gars, trois filles, deux gars, un gars… C’est difficile parce que quand on s’engueule il y en a deux qui ont raison et il y en a un qui a tort. Tout le temps ! C’est juste ça l’idée.

Pierre-Luc : Tour à tour on a le rôle du bouc émissaire. C’est intéressant ce qui fait qu’il y a un bel équilibre. Dans la discorde, il y a un équilibre.

Manifesto XXI – Est-ce que vous pourriez m’éclairer sur les paroles de la musique “Cinq Heures” ? En écoutant la musique en boucle, je vois plein d’images dans ma tête et en même temps j’ai l’impression de ne pas tout à fait comprendre. Je m’imagine une femme qui regarde par sa fenêtre. Quelque chose de très froid, hivernal et nocturne. Je vois une femme à sa fenêtre qui regarde un couple faire l’amour. Avec le sentiment qu’elle est jalouse, qu’elle a de la haine avec cette phrase “Vaudrait mieux qu’ils crèvent”, au pluriel ou au singulier.

Julia : Moi j’ai une vision personnelle de cette chanson-là, de ce texte-là. J’aime mieux laisser place à l’imagination parce que je pense que le public doit se l’approprier. Mais oui c’est quelqu’un qui observe.

Pierre-Luc : Mais tu es absolument dans la bonne voie ! C’est très voyeur.

Eliane : On voulait le faire comme ça le clip à la base, mais on n’avait pas le budget pour le faire aussi intense que ça. Donc on s’est dit, écoute ça va être juste des plans fixes sur nous-mêmes.

Julia : On n’avait pas de budget pour des costumes, c’est pour ça qu’on est épaules nues.

Eliane : C’est même pas une blague ! (rires) On a fait simple, on n’a pas beaucoup d’argent, faut qu’on voit nos faces, faut que ce soit dark, on va faire ça ! Mais on avait parlé pendant 12 heures avec la réalisatrice sur le concept que tu dis là, mais il aurait fallu genre 100 000$ pour le faire.

Pierre-Luc : Mais là on avait 60$. (rires)

Julia : Les contraintes sont souvent ultra-intéressantes parce qu’elles permettent d’explorer des terrains. La simplicité c’est toujours gagnant. Je pense que le clip de “Cinq Heures” c’est le résultat de beaucoup de contraintes.

Pierre-Luc : On voulait aussi présenter le band. Pour moi c’était important de mettre des visages. Pour moi c’est un dialogue et puis je veux savoir avec qui je parle et je veux que les gens sachent à qui ils parlent. C’est un peu aussi ce qui a drivé la pochette de l’EP qui s’en vient. C’est une photo de nous. C’est comme une première carte de visite. Sur le visage de quelqu’un, tu en apprends beaucoup sur la personne, dans le regard, dans tout.

Manifesto XXI – Qu’est-ce que cela représente pour vous 5 heures ?

Julia : Le thème, je pense que c’est la tragédie de la nuit qui finit toujours par mourir.

Pierre-Luc : 5 heures ça peut être la catastrophe complète comme ça peut être positif. C’est souvent une heure où tu réalises si ta soirée s’est bien déroulée ou pas. Soit ça passe, soit ça casse. Que tu t’endors, soit sur une note positive ou négative.

Julia : Mais clairement la fin de “Cinq Heures”, “vaudrait mieux qu’ils crèvent”, ça finit sur une note négative !

Manifesto XXI – En même temps, il y a un côté effectivement dramatique et presque apocalyptique. On pourrait même se demander si ce n’est pas la nuit qui devrait crever.

Pierre-Luc (rires) : C’est vrai, moi j’aime pas tant la nuit. Ça me fait peur.

Manifesto XXI – Mais vous, que faites-vous à 5 heures ?

Pierre-Luc : C’est 50/50. 50% du temps je dors et puis j’essaie d’être sage. Et puis l’autre 50% du temps c’est “Oh je suis pas couché hein !”.

Julia : Moi je travaille le soir, je suis barman, je suis serveuse et je finis très tard et j’ai travaillé dans des afters. Donc le mode de nuit est le jour pour moi. C’est là que la vie se passe pour moi. Et c’est dans l’excès clairement, parce que tu gères des gens saouls ou bien toi-même t’es affecté. Donc pour moi 5 heures, c’est le moment du repos, c’est le moment où je réfléchis. Soit je regarde un film, soit j’ai besoin de mon 5 à 7 pour aller prendre un verre et c’est là que c’est dangereux. Mais j’ai toujours été nocturne. Je trouve qu’il y a quelque chose d’hyper-romantique et poétique la nuit. Quand il fait noir, le temps s’arrête. Le jour, tu peux toujours savoir quelle heure il est à peu près selon la lumière. La nuit, il y a quelque chose de magique parce que le temps n’existe plus, tu es invincible, le temps s’arrête.

Eliane : Pour moi, la fin de la soirée c’est un moment super désespéré où le vide est complet. Tu ne sais pas ce qu’il advient de toi-même. Il faut juste que t’ailles te coucher comme un enfant qui est fatigué, qui pleure pour rien. Pour moi c’est ça 5 heures.

Pierre-Luc : Hé les amis, on joue à 21h30, faut vraiment aller manger !

Julia : Oui on peut s’arrêter là, je pense qu’on a déblatéré en masse !

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