L’art maniaque, cette eau-de-vie de raison

Narcisse, l’obsession de l’image de soi

Le névrosé narcissique fait acte d’une inexorable et anxiogène vanité. Face à la beauté qui se fane, le glas fatidique de la décrépitude, certains ont recours au maquillage ou à la chirurgie esthétique, d’autres à l’art. Quand Narcisse tente de saisir son image dans la source, on peut déjà voir une métaphore de l’art, en tant qu’il veut pérenniser un certain reflet du monde, déformé par la vision de l’artiste. Il veut saisir la beauté. Est-ce être fou que de penser pouvoir rendre une chose éternelle ? Les arts visuels sont en quelque sorte des versions techniquement améliorées de cet orgueil démesuré. Quelle évolution depuis le simple reflet éphémère de Narcisse dans l’eau. Jusqu’à la perfection numérique du selfie qui immortalise votre petit minois !

Toutefois, la dûre réalité des choses (et les témoins de Jéhova ne manqueront pas de nous le rappeler avec leurs tracts à la noix de coco), c’est que nous allons tous mourir, c’est certain. Que nous allons aussi vieillir (ce qui équivaut à dire, pour la plupart des gens, s’enlaidir), c’est certain aussi. Ce qui est incroyable, c’est que malgré tout, nous luttons contre cette finitude qui est la nôtre. Cette quête de l’immortalité passe par l’image, la sauvegarde de l’image de soi. Le simple désir d’être beau et de le rester peut devenir une obsession pathologique. Narcisse tombe amoureux de sa propre image, son entêtement à vouloir figer son reflet le mène à sa propre perte et à une fin tragique.

Le narcisse noir, de Michael Powell et Emeric Pressburger, 1947
Le narcisse noir, de Michael Powell et Emeric Pressburger, 1947

Une éthique de la folie : le mal est laid, le fou maléfique

Le thème de la folie est une source de jouvence pour l’art, que ce soit en peinture, en littérature, au cinéma ou au théâtre. La figure noire de l’antihéros est abondante. Elle offre des possibilités esthétiques infinies, donne aux personnages ambiguïté et complexité. La créature d’Oscar Wilde, Dorian Gray (dans le roman Le portrait de Dorian Gray, 1890) incarne le jeune dandy qui a tout pour être heureux : la beauté éthérée de ce jeune homme de bonne famille lui prodigue la jouissance des plaisirs de la chair et de la notoriété. Pour garder sa beauté éternelle, il vend son âme à l’issue d’un pacte diabolique. L’inversion des repères entre apparence et réalité est fantastique : le corps du héros et sa beauté apollinienne restent intacts, alors que le tableau se détériore à vue d’oeil. Miroir de l’âme pourrie (dans le sens propre du terme), il représente un homme rongé par la dépravation.

La reine-sorcière de Blanche-Neige est atteinte du même hybris narcissique. Face à son miroir magique, ce stéréotype de la marâtre exécute quotidiennement son rituel de beauté, bien qu’elle tienne davantage de la garce que de la grâce. Obnubilée par sa « beauté parfaite et pure », elle cède à la passion destructrice, dégénère finalement dans la laideur physique, psychique et morale la plus atroce. De la femme fatale à la beauté froide, la reine se métamorphose en une vieille sorcière hideuse. Sa jalousie maladive la pousse au meurtre. Le concours de la magie noire la précipite vers les profondeurs de la déraison. Cette anti-héroine à la beauté et à la raison déchues est un faire-valoir antithétique de la douce, belle et bonne Blanche-Neige.

D’un côté Oscar Wilde projète une vision romantique de cette folle obsession de la beauté : Dorian Gray est un homme double, dont la belle apparence dissimule une âme viciée. De l’autre, le manichéisme du conte de fée oppose deux figures féminines antithétiques : l’une belle et bonne, l’autre qui devient plus laide et mauvaise à mesure qu’elle persévère dans la folie de vouloir être la plus belle. Dans les deux cas, la folie est associée à la faute morale et engendre la laideur physique.

Eros et Thanatos , une esthétique de la folie

Comment traiter le thème de la folie, quelles en sont les conséquences esthétiques ? Les romantiques, à l’aube du XIXè siècle, revendiquent une vision complète et complexe du monde, contre une vision sclérosée et réductrice de l’homme et de la nature. La folie sort de l’ombre de la raison, prônée par le siècle des Lumières. Elle apparait enfin de manière positive dans les représentations artistiques. Quelles formes prend-elle ? À l’heure où la représentation de la laideur a une place de choix dans l’art, peut-on parler d’une beauté de la folie?

La folie est démesure, elle est donc éminemment romantique. La physionomie du fou fait partie des clichés ancrés dans l’imaginaire collectif : nous avons tous une certaine idée du fou idéal et de ses stigmates, les cheveux hirsutes, un petit rictus malsain, les yeux exorbités desquels émane une lueur étrange… La folle monomane de l’envie de Géricault est une étude effective de la déviance mentale, à partir d’un modèle réel, tout droit sorti de l’hôpital de la Salpêtrière au début du XIXe siècle. Le peintre exploite un réalisme impitoyable. La vieille monomaniaque a la machoire tendue, comme déboitée. Ses traits sont creusés, et la dominante verte lui donne un caractère morbide. Il y a quelque chose de bestial dans ces yeux noirs, hagards, et injectés de sang. L’expression démoniaque traduit la souffrance de l’âme humaine en proie aux passions et à la folie.

Théodore Géricault, La folle monomane de l’envie, 1819-1821
Théodore Géricault, La folle monomane de l’envie, 1819-1821

Les nonnes du film Le Narcisse noir de Powell et Pressburger sont également victimes de leurs démons et d’une envie obsessionnelle. L’image de la femme manipulatrice et séductrice à outrance, possédée par une force maléfique, est amplifiée par un contraste surprenant entre la fonction et la vocation religieuse de soeur Ruth, et son comportement à la fois érotique et violent. Elle se mue peu à peu en une créature submergée par ses désirs ardents, envieuse et jalouse de l’intimité qui s’installe entre la mère supérieure et l’agent anglais Dean. Elle abandonne l’habit blanc, couleur symbolique de la pureté et de l’humilité, pour revêtir une tenue rouge pur, couleur emblématique de la passion. Elle est elle-même envoûtée par l’atmosphère sensuelle des lieux, hantée par les orgies de cet ancien harem retiré dans les hauteurs de l’Himalaya. Cette solitude oppressante provoque en elle une folie meurtrière (comparable à celle de Jack Torrance dans Shining, également déclenchée par l’isolement de l’hôtel dans les Rocheuses).

Michael Powell et Emeric Pressburger, Le narcisse noir, 1947
Michael Powell et Emeric Pressburger, Le narcisse noir, 1947

Dans la prise de vue ci-dessus, le cadrage rapproché, en plongée sur son visage au regard de dessous provocateur participe à la mise en scène d’une femme qui sombre inexorablement dans un désir obsédant et mortifère. La libido exacerbée de soeur Ruth se heurte, frustrée à la réalité : elle n’excite aucun désir chez cet homme. Pulsions de mort et pulsions sexuelles se confondent dans la tentative du crime passionnel envers sa rivale. Le désir tend vers un idéal inatteignable, que ce soit la fixation d’une beauté parfaite et pure, ou la jouissance continue de ses appétits. L’art prend pour objet de représentation le fantasme excessif et pathologique. Ce thème de la folie angoissante confère une esthétique particulière du bizarre, qui est, il faut le dire, tout à fait fascinante. Ennivrons-nous d’art maniaque, cette eau-de-vie de raison !

Mylène Palluel

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