Pascal Pillard, contes d’hiver…

« The brightest clarity of the image did not suffice us, for this seemed to wish just as much to reveal something as to conceal something ».  

        Friedrich Nietzsche in The Birth of Tragedy

 

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1. Carnet de croquis japonais, 2014. Stylo neopiko noir 005 sur papier. 98 x 15 cm (détail) © Pascal Pillard

Carnet de croquis japonais :

            Ce carnet se déplie tel un parchemin japonais dévoilant un paysage précieux en miniature dans lequel s’entrelacent le végétal, l’animal, l’humain et le minéral.

            Une multitude de minuscules traits tourbillonnent dans le fond, créant ainsi une sorte de maillage raffiné qui structure la danse des formes à travers les feuilles de papier. Le regard est immédiatement entraîné dans cette danse imaginaire….on s’enfonce dans le sous-bois….on se perd dans les chutes d’eau…on se hisse au sommet d’un crâne presque imperceptible…une ombre de passage ?

L’hybride et l’Informe qu’inspirent l’artiste ont cédé la place à une représentation qui met en valeur un Naturalisme, moins fantasmé, moins torturé, plus intimiste. Sous la virtuosité et la précision du trait se dresse le coquelicot avec ses bourgeons aux rondeurs voluptueuses tandis que les papillons se réveillent tout doucement déployant leurs ailes frêles et majestueuses. Cependant,  nous ne pouvons ignorer le très fin voile de fumée qui s’échappe du plus grand des bourgeons, car rappelons-le le coquelicot, aux propriétés soporifiques, est aussi l’attribut d’Hypnos, dieu grec du sommeil et du rêve. Nous sommes perdus dans le paysage des songes, paysage qui demeure à tout jamais onirique, inquiétant et empreint de notes obsédantes.

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2. Carnet de croquis japonais, 2014. Stylo neopiko noir 005 sur papier. 98 x 15 cm (détail) © Pascal Pillard

Le noir et ses métamorphoses :

Synovie : liquide incolore, visqueux, d’aspect filant, qui lubrifie les articulations. 

Dictionnaire Larousse

 

Pascal Pillard se sert de l’encre noire pour expérimenter son écoulement à l’horizontal. L’état liquide de l’encre lui donne une grande liberté de métamorphoses des formes. Les taches d’encre noires, informes au début, se répandent abondamment sur la feuille, telles des empreintes infligées, avec force et délicatesse, jusqu’à faire saigner le papier. Leur opacité est un sombre présage… des lacs, d’un noir inquiétant, qui menacent de tout anéantir sur leur passage. La liquéfaction du noir crée le désordre et assure le mouvement, mais paradoxalement cette entropie délibérée devient aussi une promesse de naissance.

          Dans le dessin intitulé « Les racines de l’être – Le réveil de la graine », l’encre se dissipe au centre et donne à voir un paysage intérieur, constitué d’arborescences et de formes cellulaires foisonnantes. Le trait est désormais fin et précis et un voile gris éthéré  a remplacé le noir. Plus loin, le rouge fait irruption, évoquant le flux interne du sang dans les veines jusqu’au battement du cœur. Le même rouge est repris au sommet, où l’encre noire laisse voir le visage d’une femme, dont on aimerait connaître l’histoire. Avec ses yeux mi-clos, est-elle plongée dans un rêve ou bien dans l’extase ? Chez Pascal Pillard la liquéfaction ne vise jamais une liquidation complète du sens (*1).

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3. Les racines de l’être – Le réveil de la graine, 2012. Technique mixte sur papier Vélin d’Arches satin 300 gram. 65 x 50 cm © Pascal Pillard

Dans un autre dessin de la même série « Les racines de l’être – Home Sweet Home », la vision est résolument surréaliste en contemplant une maison miniature qui n’a visiblement rien d’accueillant, dangereusement perchée en hauteur. La chute semble imminente, à moins que le rideau d’hautes herbes, pointues comme des aiguilles, retienne l’habitacle. Mais comment pourra-t-il se libérer des fondations du passé ? Celles-ci s’incarnent dans l’encre noire qui se propage, tel un virus incontrôlable, et se métamorphose en griffes monstrueuses  qui cherchent leur proie dans le vide du blanc alentour. La maison comme symbole de « l’Unheimlich »  évoque pour moi le conte  « La chute de la maison Usher »  d’Edgar Allen Poe, plus précisément, le passage au début de l’histoire, lorsque le cavalier raconte son arrivée devant la maison Usher :

« C’était une glace au cœur, un abattement, un malaise, – une irrémédiable tristesse de pensée qu’aucun aiguillon de l’imagination ne pouvait raviver (…) qu’était donc ce je ne sais quoi qui m’énervait ainsi en contemplant la Maison Usher ? C’était un mystère tout à fait insoluble, et je ne pouvais pas lutter contre les pensées ténébreuses qui s’amoncelaient sur moi pendant que j’y réfléchissais. Je fus forcé de me rejeter dans cette conclusion peu satisfaisante, qu’il existe des combinaisons d’objets naturels très simples qui otn la puissance de nous affecter de cette sorte, et que l’analyse de cette puissance gît dans des considérations où nous perdrions pied (…) je conduisis mon cheval vers le bord escarpé d’un noir et lugubre étang, qui, miroir immobile, s’étalait devant le bâtiment; et je regardai – mais avec un frisson plus pénétrant encore que la première fois – les images répercutées et renversées des joncs grisâtres, des troncs d’arbres sinistres, et des fenêtres semblables à des yeux sans pensée. C’était néanmoins dans cet habitacle de mélancolie que je me proposais de séjourner (…) (**2)

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4. Les racines de l’être – Home Sweet Home, 2012. Encre, pierre noire et critérium sur papier Vélin d’Arches satin 300 gram. 66 x 70 cm   © Pascal Pillard

Avec une grande poésie, Edgar Allan Poe décrit cet étrange et fascinante attirance pour l’effroi mélancolique qui s’empare du cavalier. De la même manière, les dessins de Pascal Pillard nous plongent précisément dans un état mélancolique et trouble. Tel est l’extraordinaire singularité de ses métamorphoses du noir, à savoir des allégories surréalistes qui conjuguent à merveille l’inquiétante étrangeté et la beauté énigmatique. Une ambigüité qui n’a de cesse de nous interroger et nous renvoyer, tel un miroir, à nos propres angoisses et obsessions. Ainsi, l’effroi finit par rejoindre la poésie comme dans le conte de Poe.

La musique :

          Les allégories dessinées de Pascal Pillard traduisent aussi une notion de mélancolie contemporaine que l’on retrouve notamment dans la branche de musique électronique dite « minimale ». Celle-ci est une source d’inspiration continuelle et essentielle pour l’artiste, citons à titre d’exemple le groupe canadien Suuns. Le jazz, avec Chet Baker est également une référence musicale importante. Dans un autre registre, je pense ici au compositeur et chanteur norvégien Thomas Dybdahl et son mélange subtil de folk mélancolique, jazz et soul dont les orchestrations hantées évoquent une spiritualité délicate et intangible : « spinning wheels and heads, either way I’m gone – a bitter tale unfolds, that can not be undone – a feeble try to run, or a graceful stride or none – either way I’m gone – a steady life you lead & dreamy books you read, forever that’s your way, forever’s gone to stay – one more day gone by… » (***3).

5.I_get_the_line_in_my_target. Numériser 4_techniquemixtesurpapier14x14cm2014 (1)
5. I get the line in my target – Numériser 4, 2014. Technique mixte sur papier. 14 x 14 cm
© Pascal Pillard

Pernille Grane

 

Littérature :

L’Informe. Mode d’emploi, cat. expo. Yve-Alain Bois / Rosalind Krauss,

Centre Pompidou, 1996

Fascination de la laideur, Murielle Gagnebin, 1994

The Symptom of Beauty, Francette Pacteau, 1994

Mélancolie. Génie et folie en occident, cat. expo. sous la direction de Jean Clair,

Ed. Gallimard, 2005

Désirs & Volupté à l’époque victorienne, cat. expo. Musée Jacquemart-André, 2013-14

 

 

Notes :

*1 – Voir le chapitre « Liquid words » 114-121, « L’informe – mode d’emploi »,

Centre Pompidou, 1996

**2 – Edgar Allen Poe, « Nouvelles histoires extraordinaires,

        Ed. Flammarion, 2008 ; page 128

***3 – Track : « Either way I’m gone », album « Stray Dogs », 2005

 

 

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