Ok Lou, rencontre. [Bars en Trans 2015]

Productrice et musicienne parisienne de 22 ans, Ok Lou attire de plus en plus l’attention de la presse musicale spécialisée et du cercle des musiques électroniques. Qualifiée de « meilleur espoir de la scène française 2015 » par les Inrocks et récemment sélectionnée à la prestigieuse Red Bull Music Academy, il est indubitable que sa production musicale sort du lot. À l’image d’une génération qui se plaît à casser les codes et brouiller les frontières, elle mêle un r’n’b futuriste à une sorte de dream pop, superposant aux couches de synthétiseurs des lignes vocales sensibles et mélodiques, systématiquement passées au filtre d’un vocoder. Adepte d’une communication très moderne, elle partage régulièrement de nombreuses vidéos et montages typiquement DIY sur les réseaux, qui captent ses inspirations de l’instant. Par son univers visuel, sa musique et ses tenues vestimentaires, elle dégage une esthétique multi-codes originale, au croisement des nombreuses cultures populaires et internet qui ont émergé depuis les années 80.

C’est dans le cadre des Bars en Trans 2015 que nous avons eu l’occasion de la rencontrer et de lui poser quelques questions, avant son live programmé au bar Le Chantier.

Ok Lou

***

MXXI – J’ai lu que tu avais commencé par un apprentissage classique, notamment du piano et du violoncelle, ce qui n’est pas forcément courant pour la nouvelle génération des « bedroom producers », penses-tu que ce passé impacte ta création musicale, et si oui en quoi ?

Ok Lou : Oui, bien sûr, complètement. C’est d’ailleurs quelque chose auquel je réfléchis beaucoup quand j’essaie de prendre un peu de recul par rapport à mon processus de composition. C’est évident, j’ai passé 15 ans à faire ça, avec tout le côté académique… Je pense que la grosse différence entre quelqu’un comme moi qui va avoir appris toutes ces choses-là, et quelqu’un qui ne les aura pas apprises, c’est que moi quand je fais un accord ou une note sur mon clavier midi, je sais ce que c’est. Je sais très bien ce qui va marcher comme enchaînement, je sais ce qui sonnera bien à l’oreille. J’ai des schémas d’harmonie, dans ma tête c’est scientifique en fait, comme un cours que j’aurais appris. Et la différence avec quelqu’un qui va jouer sur un clavier au feeling sans réfléchir, – après je ne crois pas qu’il y ait une manière de faire qui soit meilleure que l’autre -, c’est qu’il sera plus dans une forme de naïveté, de spontanéité. C’est ça que j’envie à ces gens-là.

MXXI – C’est original car souvent les gens qui n’ont pas eu d’éducation musicale institutionnelle justement se plaignent de ne pas avoir suivi cet enseignement là étant petits…

Ok Lou : Ah oui je les envie clairement. Moi si j’ai une mélodie en tête je vais pouvoir la jouer directement, du coup il n’y a pas cette marge d’erreur qui fait qu’il y a un « truc », en tout cas quelque chose qui pour moi-même sort du commun. Tout ce que je fais je sais pourquoi je le fais, je sais comment le faire… c’est limite ennuyeux en fait !

MXXI – Qu’est-ce qui t’a fascinée ou au contraire rebutée dans cet enseignement et corpus classique, en dehors de cette idée déjà évoquée de perte d’une certaine naïveté musicale?

Ok Lou : Il y a des choses qui m’ont rebutée dans l’apprentissage de celle-ci oui… je n’ai aucun problème avec la musique classique, au contraire. C’est plus dans son apprentissage, dans son approche, surtout dans des cadres comme celui du Conservatoire, des plus rigoureux… que je trouve des choses à redire. Après voilà c’est une école, c’est une manière de faire… ça dépend beaucoup des professeurs que tu as aussi. Je ne peux pas faire de généralités. Ce que j’ai peut-être un peu trop ressenti là-bas, c’est qu’on t’apprend plus à être un interprète qu’un créateur. Mais en même temps le Conservatoire c’est pas nécessairement fait pour ça. Il n’y a pas une démarche de réflexion psychologique derrière de « qui tu es en tant qu’artiste… » (rires) Mais c’est un peu ce qui m’a permis de me rendre compte de ce que je voulais vraiment musicalement et artistiquement.

MXXI – Quels déclics, événements, rencontres… t’ont fait t’intéresser à l’aspect électronique de la musique, aux machines ?

Ok Lou : Dans l’écoute c’était durant l’adolescence, mais en pratique c’est quand j’ai eu un ordi. Non même pas en fait, mes premiers edits c’était sur le Windows de ma mère pour mon bac de danse… J’avais fait des montages, limite une espèce de mini-mixtape (je ne savais même pas ce que c’était !), avec Audacity – le logiciel le plus cheap du monde – et j’avais trouvé comment faire des samples, je faisais des collages de trucs… Ensuite à 19 ans j’ai eu un ordinateur, et là c’était terminé, ça signait la fin de ma vie sociale ! (rires)

MXXI – Comment t’es-tu formée aux logiciels et concepts de la musique électronique ? En autodidacte ? Tu t’es entourée ?

Ok Lou : Oui, en autodidacte. Après, la raison pour laquelle je trouve que j’avance relativement lentement, c’est que je suis un peu une flemmarde de la recherche, du coup je vais essayer de dealer avec ce que j’ai sous la main et ce que je comprends, tu vois ! (rires) Ça c’est un truc qu’il faut que je change parce que sinon je n’avancerai jamais… c’est de la flemme pure et dure ! Mais en tout cas non je ne me suis jamais trop entourée pour ça…

MXXI – Tu travailles avec quels logiciels ?

Ok Lou : Sur Logic en studio et en live. Après en live j’ai un sampler, et Logic je m’en sers juste comme support de synthétiseurs midi, je ne lance rien sur Logic, ce sont juste des synthétiseurs que je sélectionne.

MXXI – En dehors de la musique, est-ce qu’il y a des domaines qui t’inspirent particulièrement ? Cinéma, littérature, arts plastiques et visuels, sciences… ?

Ok Lou : Je n’irai pas jusqu’à mentionner un domaine en particulier aussi précis comme ça… mais je sais que l’image est très importante pour moi, l’association son/image est quasiment systématique. Je pense que ça correspond aussi à l’ère internet. Et parallèlement à ça le cinéma oui… quand il y a un film que je trouve beau, que j’aime beaucoup, je réalise à quel point le travail sonore est important. Je pense d’ailleurs que dans un futur plus ou moins lointain, je me verrais bien composer pour le cinéma.

MXXI – Tu as déjà publié un certain nombre de clips vidéo, quelle importance a pour toi ce domaine ? C’est vraiment un aspect de ton projet que tu souhaites développer ? Quelle part prends-tu à ces réalisations ?

Ok Lou : En termes de vidéo, disons, « officielle », je n’ai sorti qu’un seul clip, « 22« , qui a été réalisé par quelqu’un de spécialisé, parce que moi je ne suis pas du tout « clip-makeuse ». Même si je fais des vidéos et même si ça m’intéresse beaucoup, ce n’est pas ma spécialité, et je n’ai pas forcément le temps d’approfondir cette discipline, même si j’adore ça. C’est plus un truc où je suis devant mon ordi et à un moment donné je vais me faire chier, du coup je vais faire une vidéo ! (rires) Je ne me dis pas genre, attends, je vais développer mon propos etc. … C’est tout le temps à l’arrache. Mais oui il y aura sûrement d’autres vidéos de qualité tournées avec des spécialistes dans le futur. Mais je ne trouve pas ça évident de rencontrer des gens dans le monde de l’image capables de développer vraiment ce que je veux. C’est très particulier de trouver des gens pour gérer ton image quand tu as déjà tout ton univers en tête…

MXXI – Je trouve que dans tout ce qu’on peut trouver de toi sur le net il y a un côté très underground et DIY, c’est une question de moyens ou de convictions ? Est-ce que pour toi c’est important aujourd’hui d’établir un rapport intimiste avec les auditeurs, de faire les choses en indé, hors des circuits, de conserver une entière liberté artistique…?

Ok Lou : C’est plus, je pense, une question de convictions, mais personnelles. C’est-à-dire que je ne suis pas du tout en train de prêcher qu’il faut faire du DIY ou quoi, c’est juste que moi je ne le sens que comme ça pour le moment, parce que tout ce qui m’a paru un peu encadré… – on m’a fait des propositions, cette année il y en a eu pas mal – eh bien, ça ne me parle pas du tout.

MXXI – Tout ce qui est connoté « commercial » te dérange ?

Ok Lou : Le commercial ne me pose vraiment pas de problème, mais pour moi, dans ce que je propose, je ne peux pas commercialiser mon taff et le pimper au max dans l’état dans lequel il est aujourd’hui. Je ne suis pas assez sûre de moi, je ne suis pas encore bien fixée artistiquement dans ma tête, et ça c’est ce qui est le plus important pour moi si je veux, comme on dit, « grimper ». Mais si ça doit se faire, je ne le ferai pas n’importe comment, ça c’est sûr. C’est la seule chose dont je suis à peu près persuadée sur la suite des événements ! (rires)

MXXI – Il me semble percevoir à travers certains aspects de ta musique, de tes vidéos et de ta façon de communiquer sur internet un certain goût pour une sorte d’ironie, de second degré, de décalage… Est-ce le cas, et si oui pourquoi cet aspect est-il important pour toi ?

Ok Lou : Je ne sais pas quoi te répondre à cette question ! (rires) Je vois très bien ce que tu veux dire, mais du coup ça fait plus partie de moi, c’est ma manière de communiquer… Je pense aussi que les artistes que j’aime m’influencent dans leurs manières d’être, de s’exprimer… J’ai pas mal traîné sur des réseaux où les annonces officielles avec des majuscules et des points, ça n’a pas d’importance.

MXXI – Je trouve que ta musique plonge toujours dans un état un peu hypnotique, rêveur et mélancolique. Est-ce que c’est un effet que tu recherches ? Est-ce que tu es toi-même quelqu’un d’un peu comme ça ?

Ok Lou : À fond. Alors là pour le coup il n’y a aucune recherche, c’est du premier degré total. Il n’y a pas de doutes là-dessus, même depuis que je suis toute petite, tout ce que je préfère musicalement ça a toujours été des choses comme ça.

MXXI – Tu as été sélectionnée à la Red Bull Music Academy de Paris cette année, comment se sont déroulées ta candidature et ta sélection ? Du fait du contexte des attentats, comment cela s’est-il finalement passé ?

Ok Lou : En fait la RBMA je ne connaissais pas du tout jusqu’à février dernier. Mais à Paris je fais plein de très bonnes rencontres, qui m’ouvrent plein de portes, et un beatmaker confirmé qui est devenu un ami m’a dit « il faut que tu postules à ce truc-là, il y a grave moyen que tu sois prise ». Il m’a ramené le catalogue de la RBMA, je l’ai ouvert et j’ai fait « oh my god ». C’était le top du top, et en plus typiquement la scène qui m’intéressait. Donc j’ai postulé en rédigeant leur fameux dossier de 17 pages à écrire en anglais… C’est un dossier très original ; le meilleur dossier que j’ai rempli de ma vie ! D’habitude tous les dossiers à envoyer en France sont tellement ennuyeux, administratifs…

Et pour le contexte de la sélection, j’étais à Londres juste avant, et il m’était arrivé des trucs pas cool, donc j’étais rentrée à Paris vraiment depressed et au plus bas de mon moral, et là j’ouvre un mail « See you in Paris ! ». Ça faisait vraiment retour de karma ! Donc j’étais très contente et j’ai attendu ça tout le reste de l’année, jusqu’au vendredi 13 où je me suis dit, bon, on va peut-être attendre encore un peu finalement… Du coup ils ont décidé de reporter la session soit en avril prochain, soit l’année prochaine à Montréal.

MXXI – Comment tu envisages l’évolution de ce projet ? Dans une optique professionnelle ?

Ok Lou : Pour parler de l’utilisation de mon temps… je pense que pour beaucoup de gens il est régi par comment tu peux manger, tu vois, comment tu gagnes ta vie (rires). Moi en l’occurrence je suis au chômage et je pense que je vais avoir l’intermittence l’année prochaine, c’est quasiment sûr, donc cette question là elle ne se pose pas. L’intermittence ça sera un peu la récompense de ces trois dernières années où je n’ai fait que ça, et quelques jobs aussi. Après oui dans l’idéal, à l’heure d’aujourd’hui, ce que je veux faire tous les jours, c’est ça. De la musique de manière générale. Là le projet Ok Lou c’est une chose, si ça se trouve dans un an ce sera un autre projet… Ce qui me plaît là-dedans c’est la spontanéité, je pense que c’est important d’être fidèle à ce que tu ressens, et si un truc doit s’arrêter, pour partir vers autre chose ou pas, il faut le faire.

MXXI – Merci beaucoup !

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On ajoutera qu’on a été sincèrement conquis par son live le soir même au bar Le Chantier dans le cadre des Bars en Trans. D’une sensibilité désarmante, elle a su faire éclore un moment musical sincère, doux, rêveur et mélancolique, quelque part entre le désabusement fataliste et l’énergie créatrice si propres à la jeunesse d’aujourd’hui. 

Publié par Le Chantier sur vendredi 4 décembre 2015

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