Oh Mu, portrait d’une artiste symptomatique de l’ère moderne

On a rencontré Estelle Marchi, aka Oh Mu, productrice et illustratrice italo-suisse récemment installée à Paris. Autour d’une bonne pinte des familles, on a longuement discuté, notamment éducation musicale, scène émergente et émancipation artistique. Portrait d’une artiste féminine pluridisciplinaire et indépendante, au cœur des remises en question du modèle de façonnement des créateurs modernes.

Son nouveau clip à découvrir en exclusivité :

Manifesto XXI – Tu es originaire de Suisse ?

Oh Mu : Je suis italo-suisse. Ma famille est italienne, mais ils se sont installés en Suisse et je suis née là-bas. Ensuite j’ai bougé en Belgique, puis à Paris.

Tu as commencé par une formation classique, c’est ça ?

J’ai commencé à six ans, mes parents m’ont inscrite en solfège et piano au conservatoire en Suisse. Je suis restée treize ans, puis j’ai arrêté au moment d’entrer en cycle professionnalisant, parce que j’en avais marre de trimer là-dedans, j’aimais bien, mais ce n’était pas pour moi. J’avais l’impression de toujours répéter les mêmes choses, et de ne pas pouvoir m’exprimer comme je le voulais. La seule ouverture, c’était le répertoire jazz… Ce que je préférais, c’était les plages laissées à l’improvisation.

Ensuite, j’ai déménagé en Belgique pour mes études. J’étais triste car pendant un an je n’ai quasiment plus fait de piano. J’avais juste un petit clavier, et un jour j’ai décidé d’acheter un câble pour le brancher à mon ordinateur. Ça m’a ouvert plein de portes. Tout est parti de là, il y a trois ans.

C’est à partir de ce moment-là que tu t’es intéressée à tout l’aspect midi, synthétique et électronique ? 

Voilà. Avant ça, j’avais une vision tellement restreinte de la musique… J’en écoutais beaucoup, mais j’avais toujours des a priori très négatifs sur les musiques électroniques, car j’étais trop bloquée par des carcans liés à mon éducation.

Et finalement, en testant un peu, ça m’a ouvert plein de voies, fait écouter de nouvelles choses.

Tu as découvert beaucoup de musique grâce à Internet ?

Oui. Quand j’étais adolescente, je regardais déjà pas mal de choses sur YouTube, mais ça se cantonnait surtout au vieux rock. Puis il y a eu toute une année où je me suis détachée de la musique. Quand j’ai commencé à m’y replonger, j’ai littéralement absorbé tout ce qu’on m’envoyait, qu’on me proposait, je faisais des listes…

Est-ce qu’il y a des noms qui t’ont vraiment influencée pour ton projet ?

Déjà, j’avais cette vision que pour faire de la musique il fallait être plusieurs, et attendre une opportunité, qu’on t’intègre à un groupe. En fait, c’était complètement hors des réalités, et c’est en m’intéressant à l’électro que j’ai découvert Grimes. En lisant des interviews, je me suis rendu compte qu’en fait elle avait juste commencé avec un clavier, sans même savoir jouer du piano. Là, je me suis dit qu’en fait on peut faire tout et n’importe quoi.

Sinon, j’aime beaucoup Mylène Farmer par exemple.

Tu travailles sur quel logiciel actuellement ? Tu t’es formée toute seule techniquement ?

Sur Ableton Live. Et oui, j’ai exploré tout ça toute seule.

L’intégration de la voix, c’est venu comment ? 

J’ai eu de mauvaises expériences concernant le chant, on me disait que j’avais une voix trop aiguë, que ça ne servait à rien de vouloir chanter. Donc je me suis toujours dit ça. Et il m’a bien fallu deux ans, après avoir commencé à faire de la musique dans mon coin, pour me dire que j’avais vraiment envie de chanter, même si je n’y connaissais rien. J’avais des choses à dire et à écrire, c’est ça qui m’a poussée.

Ton histoire, c’est un peu celle d’une émancipation, en fait ?

Oui, complètement. Ça ne se situe même pas seulement au niveau de la musique – ce n’est pas forcément évident d’en parler aux autres car ils ne se rendent pas forcément compte –, mais j’ai vraiment grandi dans un carcan catholique un peu dur. Du coup, sortir de chez moi et partir dans un autre pays m’a fait prendre conscience de plein de libertés que je pouvais prendre, que je n’avais pas du tout à l’esprit avant.

Tu avais quel âge quand tu es arrivée en Belgique ?

19 ans.

Tu es partie pour des études en lien avec le dessin ? 

Oui, pour une école de bande-dessinée à Bruxelles.

Tu es restée combien de temps ? 

C’était en trois ans, j’ai fini en juin 2016.

Qu’en as-tu pensé ? 

La première année, ça m’a vraiment aidée, et j’étais heureuse de découvrir plein de choses, tout en évoluant à l’intérieur d’un cadre. Mais très vite, je me suis rendu compte que ce cadre me laissait peu de libertés. J’en ai du coup rapidement eu marre. Mais j’ai quand même fini la formation, histoire d’obtenir le diplôme.

Tu travailles dans ce domaine du coup maintenant ?

Là je suis en freelance, en illustration et bande-dessinée. Et je me sens bien mieux comme ça.

Pourquoi as-tu ensuite choisi de venir à Paris ?

D’abord parce que mon copain vivait ici, mais aussi parce que j’avais besoin de changement, de voir d’autres personnes.

Est-ce que tu as aussi été attirée par la scène artistique parisienne, ou pas spécialement ? 

Je dirais que oui, surtout au niveau de la musique, car toute la dernière année où j’étais en Belgique, je venais souvent à Paris, et j’adorais aller à des concerts, etc. Je me rendais compte que plein de choses émergeaient, ça me poussait vers l’avant, et ça a aussi contribué à ce choix de déménagement.

Est-ce qu’il y a des artistes de la scène émergente que tu apprécies particulièrement ?

J’ai été marquée par Oklou, parce que quand je l’ai découverte, tout ce qu’elle faisait me parlait énormément. Je ne la connais pas, mais j’ai l’impression que c’est quelqu’un d’un peu dans son monde, pas forcément hyper extravertie, et qui pourtant fait de la musique, des concerts… Et même au niveau musical, j’ai trouvé ça super tout ce qu’elle arrivait à faire avec seulement un clavier et son chant un peu autotuné.

Elle t’a aussi probablement marquée parce que c’était une femme, qui faisait de la musique électronique, seule, ce qui numériquement parlant est rare ?

Oui, c’est vraiment ça aussi. J’ai toujours eu l’impression de devoir devenir la chanteuse d’un groupe de mecs, et ça me frustrait beaucoup. Et là, de voir que c’était possible d’être seule, et d’assumer, ça m’a vraiment motivée.

Sinon, il y a eu Jacques qui m’a beaucoup touchée. Lui aussi a ce côté « je ne m’y connais pas forcément beaucoup, mais je fais quand même », et ça n’a pas besoin d’être parfait. Et c’est trop bien. Et j’aime bien aussi parce qu’il véhicule des idées très chouettes et positives, et je pense que c’est important que les artistes prennent la parole.

Il y a Bagarre aussi que j’aime beaucoup. J’avais été à un de leurs concerts dans un club un peu LGBT. J’aimais bien le fait qu’ils chantent en français, qu’ils assument.

Parce que dans la composition, j’ai toujours hésité entre l’anglais et le français. Quand j’écrivais en français, ça sortait tout seul mais j’avais l’impression d’être bête, et quand j’écrivais en anglais, ça sonnait bien, mais j’avais l’impression de ne rien dire finalement. Connaître ce groupe m’a permis de me rendre compte que si on se sent bête quand on chante en français, c’est juste qu’on n’est plus trop habitués.

Comme je ne connaissais pas trop toute la nouvelle scène française à ce moment-là, je l’ai vraiment vue comme quelque chose qui sortait de l’ordinaire.

Après j’ai pu découvrir par exemple Fishbach, Cléa Vincent, The Pirouettes… que j’aime beaucoup aussi. J’étais impressionnée par la légèreté qu’ils dégageaient, sans s’imposer forcément de faire de grandes phrases.

Par contre, si beaucoup d’artistes de la scène parisienne reviennent au français, ils le font souvent avec second degré. Pour ma part, je ne crois pas que je chante en français au second degré, comme peuvent le faire par exemple The Pirouettes ou Cléa Vincent, notamment parce que je comprends très rarement le second degré (je suis diagnostiquée Asperger, ça doit y contribuer). Du coup je chante en français surtout parce que c’est beaucoup plus simple pour moi d’écrire dans cette langue, j’ai l’impression d’être plus sincère que si j’écrivais en anglais. Impossible pour moi de jouer un personnage – pour l’instant – dans ce que je dis, ou d’exprimer des choses au second ou troisième degré dans mes chansons. Mais peut-être qu’avec l’expérience ça changera, que j’aurai une autre vision.

Quand as-tu commencé à réfléchir à un live ? Comment en as-tu posé les bases ?

Vu que je n’y connaissais pas grand-chose, je me disais sans cesse qu’il fallait attendre, travailler. Puis cet été, j’en ai eu marre, j’avais envie d’un projet plus conséquent, donc j’ai composé et publié un EP, entièrement seule. Ça m’a permis d’avancer sur plein d’aspects techniques. Je pense que ça a été le déclic pour me dire : maintenant j’ai envie de jouer sur scène, d’aller encore plus loin dans mon projet.

Pour l’instant, comment fonctionne ton live ?

J’ai mon clavier, mon micro, puis surtout un pad, l’élément-clé du live, qui me permet de lancer des boucles. Peut-être qu’à l’avenir j’ajouterai de la guitare.

C’est un live très millimétré, ou qui laisse une certaine place à l’improvisation ? 

Il y a une part d’improvisation. Vu que c’est un système de boucles, je peux les faire courtes ou longues, ajouter ou non des improvisations de clavier… Ce qui me laisse des libertés que je n’aurais pas si je me contentais de lancer une piste complète.

Combien de temps dure ton live, pour l’instant ?

Quarante minutes.

Des projets de sorties ?

J’aimerais bien commencer à travailler bientôt sur un nouvel EP. Le fait de préparer des lives m’a encore permis de beaucoup composer, de me rendre compte que j’avais encore plein de morceaux à proposer, et je sais que je n’ai pas envie de les mettre dans un album, ni de les laisser dans mon ordinateur, donc je pense en faire un EP.

Si tu devais prochainement choisir un label, qu’est-ce qui t’inspirerait, et pourquoi ?

Le label Entreprise. Pour leurs artistes, le fait qu’ils chantent en français, et aussi pour leur univers visuel.

C’est toi qui dessines tes visuels ? Dans quel ordre crées-tu la musique et le visuel ? Est-ce que tu te racontes une histoire ? 

En général, je compose les morceaux avant, et les visuels me viennent soit pendant que je compose, soit une fois le morceau fini, auquel cas j’écoute en boucle le morceau jusqu’à ce que ça m’inspire quelque chose. Mais la plupart du temps, j’ai déjà une image mentale du visuel.

Professionnellement, tu souhaiterais garder les deux disciplines en parallèle ? 

J’aimerais beaucoup faire de la musique professionnellement, plus que le dessin ; mais après, je pense que je serais incapable d’arrêter l’un ou l’autre. Mais à choisir, je préfèrerais faire de la musique mon métier, et continuer à dessiner dans mon coin, plutôt que l’inverse.

Est-ce que tu as réfléchi à de futurs projets visuels pour ton live ? 

Oui, j’y ai pas mal réfléchi dernièrement car je travaille sur un petit clip vidéo pour mon morceau « C’est la vie », et j’aimerais bien que mon prochain clip pour « Le Feu » soit de l’animation, du coup je réfléchis à des projections pour le live, à la création d’une identité visuelle qui se prolongerait en concert.

Quelque chose à ajouter ? 

Ces derniers temps j’en apprends tellement sur moi-même, le monde de la musique, le monde en général… C’est très motivant, même si parfois je me sens un peu submergée. Mais ça me pousse en avant, y compris personnellement, au-delà de mes projets artistiques. Je suis vraiment contente de tout ça.

C’est le fait d’avoir fini les études, d’être venue en France… ?

Je pense que c’est un tout, c’est d’avoir fini les études, c’est de m’être rendu compte que si j’étais restée en Suisse je n’aurais pas pu être moi-même.

Une libération et l’affirmation d’une identité ?

Voilà, c’est ça !

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