Odezenne, l’amitié entêtante.

©RominaShama

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2 semaines que l’album Doltziger Str. 2 passe en boucle. Dans le métro, le soir, en rentrant, le matin dans le bus. Odezenne me suit et me surprend encore. Un de ces albums que l’on écoute sans jamais se lasser tant il y a à découvrir. 10 titres qui semblent résonner différemment selon le lieu et le moment où l’on se trouve : la richesse d’un album réellement abouti. Un objet hybride qui ne se définit pas. La violence des mots se mêle au romantisme d’une ballade dans Souffle le vent et Cabriolet. On ne saurait dire si c’est du slam ou du rap qui se mêle à des instrus electro pour clamer : « On naît, on vit, on meurt. La vie, c’est fait pour ça. C’est tester sa naissance. Aimer tous les moments ». Et puis,  avec Ciao Ciao, titre entièrement instrumental, on abandonne, impossible de décrire exactement ce que c’est.  « Déjà la fin ? J’ai rien vu. » commencent-ils dans Corps à Prendre, premier titre de l’album… Cet album, c’est ça, on est emportés, on va, on vient, sans comprendre, le temps de se rappeler qu’on est vivants, puis c’est déjà fini. Et on recommence.

Lorsque sort le clip Je veux te baiser il y a un an, Odezenne se révèle à un public plus large, on les décrit alors comme volontairement « provocateurs et nonchalants ». Ils semblent agacer un peu tout en fascinant par leur audace. En me rendant au concert, je fais la rencontre des anciens voisins du groupe, venus à Rennes spécialement pour l’occasion. Des vrais. Des groupies gentils. Ils ont déjà écouté l’album sorti le jour même et me décrivent le groupe avec une telle ferveur que je me fais la réflexion que le jugement porté était erroné. Le concert et la chaleur du public avisé me le confirment. Ce sont trois amis qui disent les choses, et les disent bien.

Rencontre avec Mattia, musicien d’Odezenne.

MXXI – Bonjour Mattia, peux-tu nous présenter le groupe Odezenne, ses membres, sa naissance ?

C’est un groupe de potes. Moi, je fais la partie musique. Alix et Jacques écrivent et chantent. Je connais Alix depuis 20 ans et Jacques depuis 12. La musique a presque été un prétexte pour continuer à rester ensemble et ne pas quitter une vie post-adolescente. Cette vie où tu es entouré de tes potes et tu n’as pas envie de te rattacher à la « vraie » vie : les papiers, les jobs sérieux… On a essayé d’y croire encore et de rêver à une vie un peu étrange. Ça ne veut pas dire qu’on travaille moins. Comme on ne fait pas la distinction entre la musique et notre vie, on travaille un peu tout le temps. Voilà, ça fait 10 ans qu’on joue ensemble, il nous a fallu 2 ans pour nous rendre compte que ça pouvait intéresser d’autres gens. Depuis, on ne s’est pas arrêtés.

MXXI – Quand vous avez débuté, vous n’étiez que deux c’est bien ça ?

Oui. Mais Jacques est arrivé dans l’année, très rapidement après le début. Je connais Alix depuis la 5ème. On s’est rencontrés en cours de guitare, on faisait du rock, des reprises de Nirvana, de Smashing Pumpkins… Puis on s’est quittés un peu, il est parti à Bordeaux, tandis que moi je suis resté sur le bassin d’Arcachon. Quand je suis monté à Bordeaux, lui, il rentrait d’Angleterre. Moi, je faisais de la pop et de l’électro, il m’a dit qu’il écrivait des textes. Et parce que c’est mon meilleur pote, on s’est dit : « Allez, on essaye ». Et 10 ans après, ça donne le groupe d’aujourd’hui.

MXXI – Et le succès qui se dessine… ça fait peur ?

Honnêtement, ça peut faire un peu bizarre… Mais, ça reste très mesuré et je pense que ça le restera. On pratique une musique « de niche » et, souvent, soit ça plait beaucoup, soit ça ne plaît pas du tout. Et tant mieux finalement. On fait quelque chose auquel on tient beaucoup, on investit tout notre temps, toute notre énergie, donc ça ne peut pas être quelque chose de lisse puisque c’est nous et que personne ne peut être lisse.

MXXI – C’est assez rare d’ailleurs d’avoir un univers défini et reconnaissable comme le vôtre et en même temps de ne pas pouvoir poser de mots sur votre identité…

Ce n’est pas vraiment identifiable, car nous sommes juste des gens qui essayent de se faire plaisir. On sait que c’est un terrain où l’on peut s’exprimer en pensant à l’autre. Je dis assez souvent que c’est comme si je jouais les chansons qu’ils auraient pu composer pour leur texte et qu’ils écrivaient ce que j’aurais pu mettre dans mes chansons. Et en même temps, ça ne peut pas être que les miennes parce qu’il y a des sons que je fais de mon côté qui ne touchent pas assez, ou pas dans le même ton, Alix et Jacques, et on finit par ne pas les garder. Même si on cherche à se faire plaisir par un mélange de plein d’influences et de genres, il y a de nombreuses limites pour que ça ressemble à quelque chose d’identifiable. Quelque chose qui ressemble à nous trois.

MXXI – Quelles sont ces influences ?

On aime les choses qui ont du goût (rires). Je suis très fan de certains groupes comme Radiohead par exemple qui m’ont beaucoup influencé. Quand tu es dans une époque où un groupe important ouvre des portes de travail et d’exploration, il faut en profiter. Il agrandit les codes de la musique actuelle tout en restant populaire. Et ça me correspond. Je ne suis pas quelqu’un qui va aller chiner pour trouver des musiques underground, parce que je sais que j’aime beaucoup quand les choses simples et populaires se rejoignent. C’est très dur de faire quelque chose de simple qui soit quand même joli. C’est un peu ce que l’on s’efforce de faire. D’ailleurs, sur ce disque, nous avons épuré plein de choses. J’ai pris un coup de vieux sans doute, mais je n’ai pas voulu faire beaucoup de breaks ou composer comme l’on compose aujourd’hui. On a vraiment voulu faire du son et de la musique ensemble et c’est un peu ce qui marque la différence avec ce que l’on faisait avant. Avant, j’étais plus dans de l’électro que je composais sur mon ordi. Là nous avons tout fait avec des instruments, même pour faire les rythmiques ; on a utilisé des vieilles boîtes à rythmes pour ne pas utiliser l’ordinateur, des vraies batteries ont été rajoutées… Bref, tout un acheminement !

MXXI – Les ballades que sont des titres comme Cabriolet ou Souffle le vent sont quand même dans un style très différent d’un titre comme Santana, plus virulent, qui s’approche vraiment de la définition du rap, plus sanguin. Vous ne voulez pas être catégorisés ?

Non, on ne se définit pas du tout. Aussi parce que c’est dur d’écrire sur soi. Quand on nous a demandé une bio, nous avons écrit : « une arnaque. » Parce que ça peut aussi être une arnaque. On ne sait pas trop ce qu’on fait. On a la chance d’avoir des gens qui ont l’air d’apprécier donc on se retrouve à en vivre et à en faire tout le temps, mais ça fait 10 ans qu’on est ensemble. On est vraiment une famille. Au bout d’un moment, tu ne te poses même plus la question. On est un peu ce qu’aiment 3 mecs de 34 ans aujourd’hui avec les doutes, les questions et les envies. Santana est le premier morceau que l’on a composé à Berlin. C’était un peu dur de se retrouver là-bas, loin de chez soi, de ses proches, avec l’échéance de la sortie d’un disque en tête. Le temps passe, personne ne fait rien ou chacun travaille de son côté. Deux mois passent, toujours rien, c’est un peu l’angoisse. Il faut s’y mettre. Puis ce morceau sort. Donc ce n’est peut-être pas anodin que ce soit le plus rageux. Il est sorti pour briser la glace et après tout est parti très vite. On a composé la suite en moins de six semaines.

MXXI – Pourquoi Berlin ?

Parce qu’il fallait qu’on bouge. On avait exploré tous les lieux de Bordeaux et ses alentours. Moi j’y étais allé quelques fois jouer avec un autre groupe et j’adore vraiment cette ville. Simplement ce qui se passe quand t’es dehors. Y’a pas grand monde, c’est grand, y’a des arbres partout, en plus c’était l’hiver et à 16 heures il faisait nuit. On pouvait faire la route de l’appart au studio vers 18 h et ne pas croiser une seule personne en 20 minutes de marche… alors qu’on était dans une capitale ! Ça, par exemple, à Paris, tu peux oublier. Berlin, c’est un véritable espace.

MXXI – Doltziger 2 str, le nom de l’album, a donc un lien avec Berlin ?

Oui c’est le nom de la rue où était situé notre appartement.

MXXI – Vous écrivez donc la nuit, pourquoi ?

Oui, la nuit, c’est bien. Il n’y a plus personne autour de toi. J’aime ce sentiment d’être plus isolé pour composer. Le jour, le bruit des voitures… l’ambiance est différente. C’est effectivement la nuit que se passent les idées, mais c’est inconscient. C’est vers 2 heures du matin que sont venues les idées souvent. Pourtant on n’est pas tant sortis que ça à Berlin. D’ailleurs, on avait un club en dessous de notre studio qui était super bien. Il s’appelait Cosmonaute. Bon, on a fait une ou deux belles soirées. Parce que ça reste une ville avec quelques excès et que tu ne peux pas y échapper. Cette ville baigne dedans. C’est aussi pour ça qu’on y était, ne nous voilons pas la face. (rires) Mais c’est aussi une ville dangereuse justement pour ça, car tu peux ne faire QUE la fête : ça ne ferme jamais ; le moindre bar, si le barman te trouve cool, il ne ferme pas. Malgré ça, on a quand même réussi à passer beaucoup de temps vraiment tous les trois entre le studio et l’appartement. Ça a aidé pour composer.

MXXI – Dans vos titres, ce thème est assez récurrent, vous évoquez d’ailleurs des activités (la fête, l’alcool, le sexe) que l’on associe à la nuit, vos clips sont eux aussi assez obscurs… Ici, l’univers artistique est assez clair. Comment choisissez-vous ces thèmes, vos collaborations artistiques ?

Nous avons eu la chance d’attirer des gens très talentueux. Des jeunes réalisateurs géniaux. Vladimir Mavounia Kouka qui avait fait « Dedans » puis maintenant « Bouche à lèvres » est venu nous voir. Son court métrage a été présélectionné aux césars dans la catégorie film d’animation ! (Pour « La femme à cordes » en 2012, ndlr) Roman Winkler, qui est le 4e membre du groupe, a fait 8 ou 9 clips avec nous, notamment « Vilaine » sorti récemment. Quand ces artistes viennent te voir avec une proposition pour travailler ensemble, tu dis juste « ok cool. Allons-y ! ».

 

 

MXXI – Vos clips prennent d’ailleurs une place importante dans votre travail, comment vous les élaborez ?

Ils ont des idées, on en discute. On est toujours en train de bosser sur tout. Car c’est aussi le groupe qui produit les clips. Alex va mettre en place toute la production, Jacques toute la logistique, moi je vais faire tout ce qui est montage sonore par-dessus, je vais assister le montage. On travaille vraiment avec des gens qui deviennent tous nos potes. On ne donnera jamais une commande comme ça à quelqu’un qui, de manière froide, va bosser et nous envoyer quelque chose sans qu’il y ait un réel contact derrière. Ce sont d’ailleurs des gens, Vladimir, Romain, qui sont tous venus nous voir à Berlin quand on y était. On leur a montré les endroits et nous avons eu les mêmes inspirations. Généralement, c’est en discutant tout le temps ensemble que les idées viennent. Par exemple, c’est en discutant un soir que l’on s’est dit « Tiens on va faire l’Olympia l’année prochaine » alors qu’on n’avait pas encore l’album, rien. Ce ne sont que des idées à la con comme ça qui finissent par devenir des problèmes à résoudre. (rires) Ça occupe ton temps avec tes potes et c’est cool.

MXXI – Je peux avoir une anecdote sur le souvenir d’une nuit tous les trois ?

Oui… Bon, la première soirée à Berlin, on s’est quand même vraiment engueulés. Ça faisait un mois et demi qu’on était là, on avait bu un peu trop de Long Island Ice-Tea. En plus, c’était un truc un peu indien, ça devait être de l’alcool alimentaire, pas top du tout. Bref… en conclusion, cette engueulade a complètement débloqué nos inspirations. C’est juste après ça que l’on a composé Santana. Quand ça fait 10 ans que tu vis ensemble, tu fais plus vraiment de musique au final : ton album est déjà loin, tu composes des nouveaux morceaux, t’as pas le temps, il faut se développer, c’est très dur de retrouver le groupe et ce genre de soirées quand tout se délie, le lendemain matin t’es encore un peu choqué, tu vas boire un café et puis, tu te rends compte que l’on s’est tous retrouvés et on commence à composer.

MXXI – Dernière question : pourquoi ce cheval nommé Mirabelle en couverture des Inrocks, un cheval présent aussi dans le clip de Je veux te baiser… C’est une obsession ?

Alors le photographe a eu cette idée comme une illumination de nous faire monter sur un cheval, et puis ça tombait bien parce qu’on avait toujours aimé ça. Le cheval déguisé en licorne dans Je veux te baiser le prouve. Les animaux en général on aime bien. Une chèvre dans Saxophone. Un chien ailé dans Rien. Ça a été un peu dur de monter sur le cheval à trois, toute une expérience, mais on l’a fait !

Capture d’écran 2015-11-22 à 18.29.25


 

Odezenne est actuellement en tournée, retrouvez les dates ici.

Vous pouvez aussi les suivre sur  Twitter et Facebook ou aller voir leur intrigant site : http://www.odezenne.com.

Merci à l’Antipode !

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