Normcore : la panoplie Quechua et Birkenstocks

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Eloge du conformisme : aux origines du normcore

« Une mode que l’on porterait un jour de lessive »… ainsi Urban Dictionnary décrit le normcore, cette tendance qui vise l’ultra-conformisme et une simplicité négligée, qui se décline autour de coupes classiques, couleurs unies, jeans délavés, basiques, pulls ressortis du placard de grand-pa…

Ce concept esthétique de la normalité, synthèse de « normal » et « hardcore », aurait pu être impulsé par la coolitude négligée de Steve Jobs. Coolitude qui fut normalisée le 25 février par Fiona Duncan qui reprend, dans son article pour le New York Mag, le concept du collectif K-Hole. Cette agence de tendances utilise ce terme pour désigner non pas un look particulier mais plutôt une philosophie de vie qui consisterait en le rejet de l’extravagance au profit de la mise en valeur d’une attitude « ordinaire ».

Le banalisation du hipster, la montée du normcore

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http://eatnsleepblog.com/2014/09/24/hipster-vs-normcore/

 

A première vue, le look normcore pourrait ressembler à une évolution du hipster. Ce dernier, se distinguant par un refus maladif de la culture mainstream et la recherche d’un style indépendant, puise son inspiration dans des codes vestimentaires et culturels préexistants, qui, associés avec le street style contemporain, deviennent « hype ».

Mais ces derniers, victimes de leurs succès, cherchent à présent à se démarquer dans une quête de la normalité, une course à la distinction, par l’identique…

Bénie soit cette nouvelle tendance ! Tolérance et liberté sont enfin à l’honneur dans cette « fashion sphère » pourtant si décriée pour ses diktats. La volonté reprendrait complètement le pas sur les prescriptions, qui vont parfois à l’encontre de nos choix respectifs !…Méfiance, cette tendance peut être qualifiée de retour aux sources et à l’essentiel face à une éventuelle exubérance vestimentaire, mais il ne suffit pas de filer chez Decathlon acheter un K-way couleur smarties passé, ou de s’inscrire aux ventes-privées Petit Bateau pour y adhérer…

Atteindre les sommets de cette étrange compétition est bien moins simple que ce que l’on peut imaginer, et ce concept est aussi codifié que le mode de vie attribué aux hipsters… l’honnêteté intellectuelle de la négligence vestimentaire des hipsters est à questionner, tout comme celle du mouvement normcore.

Volonté de se démarquer : la recherche extrême de la simplicité

A cette apparente déconstruction de la mode au sens d’ « affirmation du moi par l’apparence » ne s’ajoute pas un relâchement des pressions sociales normatives.

La promotion de l’originalité passe paradoxalement par une recherche extrême de la simplicité, dénaturée, parce que partagée par tous les adhérents à cette tendance. La volonté de se démarquer toujours plus persiste, ce qui complexifie la tâche.

Car en effet, si la finalité est de s’effacer avec raffinement et de s’habiller comme tout un chacun, les adeptes du normcore forment bel et bien une communauté, et cette tendance minimaliste ne signe pas l’abolition des frontières entre ceux qui suivent attentivement les tendances, et les 33% de français qui ne les placent pas dans leurs priorités (enquête NellyRodi x Opinio’ Way – L’observatoire des styles).

Le normcore reste donc l’uniforme d’une sphère d’entre soi. Dans celle-ci, il serait possible de distinguer au premier coup d’œil « ceux qui en sont ». En effet, ce n’est pas un simple retour aux basiques, que certains privilégient depuis toujours, mais une recherche fine, et aussi normative que les tendances les plus exubérantes. La groupie du basique recherche la qualité et le confort ; l’adepte du normcore exprime son style dans un cadre bien défini, teinté de perfectionnisme, pour trouver LA sneaker ou LE sac à dos, qui, véhiculés par un selfie, seront tel un passeport pour être validé par la communauté. Et oui, jusqu’à présent aucune tendance se voulant « nostalgique du style d’antan » et adepte du back to basics n’a proposé une trêve de la technophilie…

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Une fausse rébellion

Cette apparente négligence, cette fausse zénitude, n’est donc pas une rébellion face au monde de la mode, mais bien un de ses prolongements, un concept parmi d’autres dans l’éternelle quête à la distinction, par l’adoption des mêmes codes que les membres de notre communauté Quechua. Cet art affiche un minimalisme trompeur qui cache une recherche d’alchimie poussée, aussi travaillée que le coiffé décoiffé.

Cette tendance pourrait d’ailleurs être mise en parallèle avec celle qui consiste à adopter les mêmes codes que les autres, et suivre les normes, tout en se les réappropriant par la suite pour les adapter à l’identité de chacun : iPhone avec coques personnalisées ; vans customisées ou même vaisselle Ikea rehaussée de touches persos.

Pour une adepte de la mode, il est bien triste de constater que même la sphère de la simplicité et du « normal », autrefois apanage de l’expression sincère d’une volonté de créer soi-même ses propres tendances, est à présent investie par les critères normatifs ; déstabilisant un univers qui évoluait jusque là à son rythme et selon la personnalité de chacun.

Ce qui rapproche le mouvement hipster du normcore est le processus qui semble avoir généré ces trends. Inséré dans un cadre normatif oppressant, enfant d’une société individualiste où le groupuscule prend le dessus sur la communauté, le citoyen urbain veut se démarquer. Il souhaite affirmer sa différence…sans pour autant parvenir à briser les règles qui bâtissent le système. Pris entre rébellion et consommation, l’individu affiche un style vestimentaire non conventionnel qui pourtant rentre complètement dans la sphère des conventions (exemple pratique : l’homme habillé en normcore accro de la marque Apple). N’oublions pas que les modèles communément choisis pour décrire le normcore sont Steve Jobs et Mark Zuckerberg, le symbole est fort.

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Le normcore est-il minimaliste ?

Ce mouvement, que certains rapprochent du « manger local », traduit-il aussi une volonté de se retrouver, de revenir à l’essentiel et à la proximité comme le ferait le minimalisme ? De rapprocher l’esprit des podiums avec celui de la rue? Rien n’est moins sur, même si cette aspiration à la simplicité se traduit aussi dans le maquillage et les modes de consommation.

La suspicion peut être poussée bien loin, mais à l’instar du normcore, il s’avère complexe de distinguer ceux qui se soucient de l’éthique et de l’écologie par réel respect de la planète et souci de revenir à l’essentiel et de se débarrasser du superflu ; de ceux qui suivent un mouvement en pleine effervescence, pour se donner bonne conscience et épouser les normes.

Le minimalisme est un état d’esprit qui a fait de la légèreté son manifeste, en réaction à la démesure, à l’excès. Il traduit une recherche d’essentiel, face à des contextes de crise. Incarné par Calvin Klein ou Jil Sander, il permet dans les 90’s de se retrouver face à un consumérisme excessif. Le normcore s’inscrit-il dans un minimalisme contemporain ? Il ne me semble pas. L’apparente sobriété ne cache pas de revendication idéologique comme pouvait le faire le mouvement anti-fashion et encore moins un rejet du consumérisme, puisque si le minimalisme fait de la légèreté son cheval de bataille, la complexité qui se cache derrière la recherche d’un style simple va à l’encontre d’une quelconque volonté d’essentiel ; le fond contredit la forme apparente.

Si le minimalisme des podiums prône un retour à l’essentiel, la sneaker qui remplace l’escarpin ne signifie pas pour autant que les normcore ou même les hipsters sont mieux dans leurs baskets. Mais même si cette tendance du normcore ne traduit pas la pureté d’un retour aux valeurs essentielles, à la simplicité et l’acceptation de soi, l’on ne peut contester que nos petons sont bien contents de se glisser dans des chaussures conforts, et que nos cuisses « nagent dans le bonheur » dans un 501.  

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November magazine

 

Devrions-nous nous réjouir de la montée d’un style décomplexé et décomplexant ? A mon sens, il est regrettable que le normcore ne traduise un réel accord avec sa personnalité propre, et n’annonce pas de révolution sociale par le vêtement, même s’il pourrait en avoir l’allure.

La personnalité apparemment valorisée par un retour aux sources semble en fait dénaturée car ce mouvement n’est que le reflet d’une trop faible acceptation de soi, qui nous pousse à chercher des repères nous permettant de stabiliser nos attentes et nos volontés. Rejeter le normcore serait irrationnel : il est le résultat d’une société qui ne valorise pas assez les expériences individuelles. Renforçons-nous, donc, et écoutons-nous, ce qui aboutirait enfin à une mode qui épouse nos aspirations, plutôt que d’adopter un style qui ne traduit pas une idéologie de l’essentiel, mais nos doutes et fragilités.

Mathilde Le Meur

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