Mon Roi. Ou comment Maïwenn vous prend au piège.

©StudioCanal

Ni critiques ni bande-annonce, ni sujet du film, je suis allée à cette séance de cinéma en ne sachant rien. De peur de dénaturer l’effet physique que me procurent les films de Maïwenn. Je vais donc vous parler d’un film dont je m’étais refusé toute idée préconçue. Si vous ne l’avez pas encore vu, ne continuez pas cet article, ne lisez rien à propos du sujet et allez au cinéma.

La raison de cet avertissement ? Dans Mon Roi, Maïwenn prend le pari, pour ne pas dire le risque, de monter un piège dans lequel l’actrice principale, Emmanuelle Bercot, et le spectateur se retrouvent totalement engloutis.

C’est ici que le film est unique en son genre et totalement novateur : l’avenir, la portée du film tient essentiellement sur la réaction des spectateurs. Nous nous retrouvons alors encore plus impliqués que dans Polisse. Si dans son précédent film, nous étions emportés au cœur de la brigade des mineurs par un jeu d’émotions fortes, ici, nous ne sommes pas seulement emportés, nous sommes impliqués. Au-delà de la simple description d’une relation amoureuse toxique, Maïwenn veut nous procurer les sensations de ce mécanisme. Bien que l’on ne peut qu’imaginer la souffrance vécue par l’actrice principale face à la perte de soi, on sent, en revanche, le piège se dessiner et s’emparer de nous. On le sait, mais on ne peut poser des mots sur ce qui risque de se passer. On ne peut croire à ce qui est la vérité, tout comme Tony d’ailleurs (Emmanuelle Bercot dans le rôle du personnage principal) : elle se retrouve, nous nous retrouvons, au cœur d’une relation où son amant est atteint de ce que l’on nomme la perversité narcissique. Et, en ne réussissant à prendre du recul qu’à de rares égards, nous finissons même par la comprendre.

Ainsi plus que la simple chronique d’une histoire d’amour douloureuse, Maïwenn, à mon sens, livre une véritable analyse psychologique de ce phénomène dont on connaît tous, à peu près, les mécanismes. En effet, elle évoque une pathologie dont l’usage, aujourd’hui, est souvent abusif. Nombreux sont ceux qui, au milieu d’une histoire d’amour douloureuse, arrivent à la conclusion suivante : « il/elle doit être pervers narcissique ». Or Maïwenn prend le contre-pied. Elle réhabilite le terme en l’éloignant d’un qualificatif à la mode. En effet, jamais il n’est évoqué clairement dans le film. Et pour cause ! Une personne qui subit cette pathologie ne peut poser de qualificatif sur sa situation. C’est d’ailleurs dans cette non-évocation que le film trouve son ambiguïté et que le spectateur se retrouve perdu. Je regardais la critique du film par les chroniqueurs du Cercle et j’ai été frappée par la manière dont, même après analyse, certains chroniqueurs voyaient dans cette histoire une simple histoire d’amour autodestructrice, réfutant totalement la désignation de Vincent Cassel comme pervers narcissique.

Le pari est donc réussi. La plongée dans la subjectivité est telle que le spectateur non averti doit, a posteriori, réanalyser chaque scène pour discerner les mécanismes relationnels de ce couple sinon, effectivement, trouver l’intérêt du film en devient difficile. En cela, même les critiques acerbes viennent servir l’objectif de Maïwenn.

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Pour avoir passé quelques heures devant des interviews de la réalisatrice, il est évident que choisir ce sujet n’était pas anodin. D’une part par l’évocation d’une histoire personnelle, subjective, d’autre part car on sent le travail de documentation présent derrière chaque dialogue. Chaque rapport de force répond au besoin de piéger les spectateurs, inhibant toujours un peu plus Emmanuelle Bercot. L’humour très présent qui déclenche souvent un rire spontané semble aussi participer à l’édifice de ce piège. Plus l’on rit, plus l’on aime Georgio (Vincent Cassel, son mari) autant qu’on le redoute. Le rire se transforme d’ailleurs plusieurs fois en larmes de tristesse pour l’actrice, ce qui déclenche l’atmosphère dangereuse prégnante dès que Georgio se met, avec exaltation, dans une posture ironique. Il faut préciser que si le piège est effectivement dressé par Maïwenn, ce n’est pas le piège édifié avec préméditation par Georgio. Si sa manière d’être dans une relation se rapproche de la tyrannie, ce n’est pas pour autant qu’il semble en avoir conscience. En cela, les personnages ont une personnalité complexe, instable, comme la caméra vacillante qui semble toujours sur le point de s’écrouler.

L’immense travail avec les acteurs est tangible. La meilleure preuve de mon admiration est sans doute que, pour parler des personnages, je n’ai même pas envie d’évoquer leur nom dans le film. Je parle d’Emmanuelle Bercot à la place de Tony, car le jeu semble si réel, naturel, que la frontière entre le rôle et la réalité paraît de plus en plus mince au fur et à mesure du film. Certains qualifient ce jeu de « performance », mais la notion de performance appelle un dépassement de soi souvent difficile à surmonter, je vois plutôt ici un jeu poussé à son apogée de manière naturelle par une réalisatrice qui aime et admire ses acteurs.

Au-delà de cette analyse psychologique de deux êtres amoureux, destructeurs, se dresse aussi le portrait d’une reconstruction qui place l’histoire d’amour du côté des flash-back. Petit bémol : je crois que la simple évocation de la reconstruction sans sa narration aurait suffi. Contrastant trop dans le rythme, son manque d’effervescence pourrait presque venir casser la fureur de l’histoire sentimentale. Heureusement, le fil qui maintient le rythme, bien que très fin, ne se brise jamais. Pourquoi si Maïwenn voulait nous entrainer dans ce cercle vicieux amoureux n’a-t-elle pas rendu cela encore plus violent avec une histoire racontée de manière linéaire ? Nous épargnerait-elle d’une dépression au sortir de la salle de cinéma ? Peut-être n’a-t-elle pas osé aller aussi loin ? Si. La fin du film explique la présence de ces scènes. Et sauve toute la mise en scène. Je n’en dirais pas plus.

J’en viens à la conclusion suivante : Maïwenn traite d’un sujet connu, souvent évoqué, une relation des plus communes puisqu’il s’agit d’une histoire d’amour. Les décors sont aussi banals que ce que semble être le sujet. Les acteurs sont également « normaux » pour reprendre une réplique d’Emmanuelle Bercot quand elle se demande pourquoi son mari l’a choisi elle, une « fille normale » à la place d’une mannequin. La mise en scène ne possède rien d’extraordinaire en soi comme si Maïwenn s’effaçait pour laisser toute la place à son sujet. D’habitude, cela participerait à une critique négative. Ici, aussi pour ces raisons, le film m’apparaît extraordinaire d’intelligence. Il suit le fil rouge d’un piège dressé au spectateur comme un avertissement : tout le monde peut tomber dedans. La force et les failles qui caractérisent Maïwenn et son histoire imprègnent la totalité de son cinéma, il n’est donc pas étonnant qu’une telle subjectivité puisse être ressentie. Pour autant, bien que le sujet soit celui d’un d’enfermement et d’une inhibition, on sent encore dans ce film, la profonde liberté que possède Maïwenn. Aucune idée préconçue n’habite ce film qui peut vaciller à tout moment dans une direction différente, que l’on suivra irrémédiablement. Ici réside, sans doute, le véritable travail d’un(e) réalisateur/trice, du moins celui que j’admire. Faire oublier toute la vie autour, à peine la première scène projetée. Travail, sur tous les points, magnifiquement accompli.

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