Macha Gharibian, jazz d’ici et d’ailleurs

© Richard Schroeder

Autour d’une tasse de thé à la menthe, place du marché à Montreuil, nous avons discuté jazz avec Macha Gharibian. Un voyage entre Paris et New York, en passant par l’Arménie et ailleurs…

Manifesto XXI – Comment et pourquoi t’es-tu passionnée pour cette esthétique musicale particulière qu’est le jazz ? Raconte-nous un peu.

Macha Gharibian : Ça a été une vraie rencontre à New York. Je venais vraiment de l’univers classique en tant que pianiste, et puis plutôt des musiques du monde de la famille dans laquelle j’ai grandi. À 25 ans, j’avais besoin d’autre chose, j’avais besoin de quitter Paris, tout ce qui peut-être me retenait et contenait quelque chose en moi. J’étais fascinée par New York, j’ai eu envie de partir et c’est là que vraiment tout a commencé pour moi. Même si avant j’avais fait vingt ans de musique classique, j’ai l’impression que ma vie de musicienne a véritablement commencé à New York quand j’ai découvert le jazz, l’improvisation et que j’ai rencontré plein de musiciens géniaux.

Le mix d’influences marque vraiment ton style. Comment décrirais-tu ta musique ? Est-ce que tu te ranges complètement derrière cette étiquette du jazz ?

J’aime bien cette famille parce que ce que j’aime dans le jazz, c’est la liberté, ce que chacun peut apporter dans un morceau. Un même morceau joué par Coltrane, ou par Monk, eh bien ça fait deux versions différentes. C’est pour cela que je fais appel à des musiciens qui ont des personnalités très fortes, pour que ma musique soit imprégnée de leur univers aussi. Je dirais que le jazz est un socle, c’est ce qui permet de mélanger toutes mes influences sans limitations.

Avec le recul, que t’a apporté ta formation classique ? Quels sont peut-être les reproches que tu pourrais faire à cet enseignement ?

J’ai eu la chance toute petite d’avoir un excellent professeur qui m’a appris les bases au piano et qui a développé mon oreille, ma culture musicale. C’est comme cela que j’ai découvert tous les grands compositeurs. Enfant, je pense que toute ma culture musicale s’est faite à travers mon père, ma famille musicale mais aussi mon parcours classique… Donc tous les grands compositeurs : Mozart, Bach, Beethoven, Rachmaninov, Mendelssohn… Et puis après, plus tard, quand j’ai commencé à jouer de la musique contemporaine vers l’âge de 17-18 ans, Messiaen, Dutilleux. Je crois que ça a été le début de mon ouverture vers une harmonie plus ouverte et finalement assez proche du jazz. Donc le classique m’a vraiment construite en tant que pianiste, musicienne, et c’est ce qui fait qu’aujourd’hui je peux jouer plein de choses. Après… La vie, c’est une histoire de rencontres, et j’aurais aimé rencontrer les musiciens que j’ai rencontrés à New York plus tôt. Mais c’est comme ça, pas de regrets, chacun fait sa vie au fil des rencontres.

Le voyage, les rencontres imprègnent ta création. On le voit aux titres de tes albums, Trans Extended et Mars. Peux-tu nous en dire un peu plus sur ce que ça signifie ?

Mars, c’était un moyen très imagé de parler de ma découverte, de moi-même, du jazz, des musiciens. C’est ma façon d’explorer la musique. J’envoie des sondes avec mes morceaux, et je découvre plein de choses, qui je suis et qui sont les musiciens avec qui je joue. Et ensemble, on arrive à raconter une histoire. Trans Extended, c’est vraiment ça, parce qu’on est huit musiciens sur cet album, et puis « Trans » parce que tout se croise, finalement. Il y a à la fois l’idée de la transformation et puis celle de la transmission. On est ce qu’on nous a laissé, le fruit d’une histoire, d’une culture, de rencontres, et nous aussi on va laisser quelque chose.

Tu es d’origine arménienne et tu as en partie étudié à New York, comment les différentes cultures, arménienne, française, américaine, t’influencent-elles au quotidien ?

Alors en fait, je m’appelle Gharibian, mais il se trouve que déjà ma mère est née à Tunis. Donc je suis mélangée. Je porte le nom arménien, et je véhicule beaucoup cette culture parce que c’est une culture dont je suis proche, qui me touche. J’adore chanter en arménien et c’est une influence majeure dans ma musique. Mais je suis mélangée dans mes racines, donc il y a ce truc naturel de croisements. Après, la première fois que je suis partie à New York, je me suis rendu compte que j’étais française, arménienne c’était secondaire parce qu’on a beaucoup de croisements à Paris, en France. À l’étranger, on se rend compte de sa culture… Je me suis aussi aperçue que j’étais très imprégnée de la culture américaine avec le Cosby Show, Will Smith. La première fois que je suis sortie du métro, c’était à Harlem, c’était comme dans les films. On est tous imprégnés de la culture américaine, elle a une grande influence partout. Finalement, être là-bas a complètement légitimé mon envie de croisements. Et beaucoup de gens m’ont dit qu’il y avait un complexe des Français, par rapport au jazz, et moi je n’ai jamais ressenti ça.

C’était la question suivante justement ! Est-ce que tu as pu observer des différences entre l’enseignement et la façon de jouer le jazz en Amérique et en France ?

Oui, effectivement je pense qu’il y a une différence dans l’enseignement parce que le jazz fait partie de leur culture. L’American Songbook, tout le monde connaît ces standards… Ce qu’on n’a pas ici. On a eu une vraie culture de la chanson populaire en France mais qui s’est perdue. Aujourd’hui, personne n’est capable de chanter une chanson d’Édith Piaf en entier. Aux États-Unis, étonnamment, ces chansons populaires, ce sont des mots très simples, pas de la grande littérature, mais qui touchent beaucoup les gens. Pour revenir à l’enseignement, j’ai eu la chance de rencontrer des musiciens qui ont dépassé l’école traditionnelle du jazz et qui m’ont décomplexée, qui m’ont poussée à dépasser les limites que parfois on se fabrique soi-même. C’est à mon retour à Paris que j’ai mis du temps à trouver un professeur avec qui travailler, et j’ai rencontré Émile Spani qui m’a donné envie de creuser dans les standards. Et à partir de là, vraiment connaître mon piano parce que tout est là pour improviser, avoir un vocabulaire. Et puis assez vite, je me suis détachée de ça pour trouver mon identité, sans coller à aucun style. À partir du moment où on enseigne des bases et où on enseigne à l’élève de vouloir se dépasser, eh bien l’enseignement est bon.

Quel rapport as-tu avec les codes de ce genre qui sont réputés hyper rigides ?

Pour moi, il y a autant de définitions du jazz qu’il y a de musiciens puisque par essence, ce sont les musiciens qui font le jazz. À partir du moment où on improvise, et où on laisse une part de liberté à chacun, pour moi c’est du jazz. Après, il y a encore des gens qui sont traditionalistes et conservateurs, qui disent que le jazz, c’est les années 1950, le swing… Et ça fait partie de l’histoire du jazz, c’est un pan du jazz, on ne peut pas le nier. Mais entre-temps, il y a eu les années 60, 70, 80, 90, il y a eu Michael Brecker, Gregory Porter aujourd’hui. C’est tellement immense ! Et puis on s’en fiche au final, de ce que c’est le jazz. Je crois au contraire qu’il faut s’ouvrir, on vit dans un monde qui veut nous enfermer. On vit dans un monde qui ouvre les frontières mais les referme en même temps… Je pense que même John Coltrane, entre le début et la fin de son parcours, n’est pas le même musicien. Même pendant les années 1950, il y a des contradictions. Il y a toujours eu des gens qui se revendiquent de quelque chose, qui ont revendiqué la propriété, mais ça n’appartient à personne. La musique, elle, n’appartient à personne.

Si tu composais une chanson comme on compose un cocktail, quelle dose de chaque culture mettrais-tu pour avoir le mix parfait ? En tout cas, le plus représentatif de tes influences à un instant T.

Ah, c’est dur ! Ça dépend de la langue dans laquelle je chante, déjà. Je suis très imprégnée de la culture arménienne et plus largement du Caucase parce que j’ai été nourrie de ça. Et ça va jusqu’aux Balkans. Je suis très proche de certaines cultures, notamment serbe, macédonienne, bulgare… Mais le côté tradi tradi, ce n’est pas ce qui m’intéresse. J’adore quand au sein d’un morceau il y a 50% de modernité, d’harmonie ou de sons. J’aime beaucoup avoir basse/batterie sur scène, et ça, c’est une coloration très américaine. Je crois que ce qui est bon dans la musique arménienne, les Balkans, c’est la danse. Ce sont des musiques qui font que tu ne peux pas rester sur ta chaise. Je ferais du 60-40, 60% américain et 40% Arménie-Balkans. Mais en même temps, c’est très réducteur… J’ai envie de plus en plus d’explorer le côté soul américain, donc si ça se trouve, dans le prochain album, il n’y aura plus du tout ce côté tradi !

Pour reprendre la métaphore du cocktail, dans ton travail de composition, comment veilles-tu à garder un certain équilibre entre les ornements et la mélodie ?

Tout ça se fait naturellement. On n’est que deux à venir de traditions, finalement. Avant d’aller en studio, je me pose et je fais toujours une sorte de tableau parce que j’ai envie qu’il y ait un équilibre, pour voir à quel moment quel musicien intervient. Moi, j’essaie de faire un truc démocratique finalement ! J’écoute tout ce que je fais, je m’analyse beaucoup. Tout est une histoire de dosage.

Quels sont les artistes contemporains qui t’inspirent ?

Y en a beaucoup, là en ce moment je réécoute Alicia Keys. Gregory Porter, j’écoute peu mais j’aime beaucoup, il y a une élégance, une retenue. J’ai découvert récemment Roberta Flack, chanteuse-pianiste des années 1970. Il y a Ivo Papazov, un clarinettiste bulgare ; un groupe qui s’appelle Farmers Market, qui est multi-instrumentiste, c’est de la fusion mais belle fusion…. Dans le jazz américain, il y a mon prof et le fondateur de l’école dans laquelle j’ai fait mon stage à New York, Ralph Alessi, qui est un trompettiste que j’aime vraiment beaucoup. Craig Taborn aussi, dans le jazz new-yorkais actuel. Alors lui, c’est vraiment un OVNI ! En ce moment j’écoute Paul Simon, c’est une découverte récente et waoh ! (rires)

Tu t’es aussi investie dans le théâtre, en quoi cette pratique a-t-elle pu influencer ou interagir avec ta création musicale ?

J’ai pu aller à New York grâce au théâtre parce que j’avais écrit la musique d’une pièce de théâtre mise en scène par Simon Abkarian. Je me suis retrouvée embarquée avec une troupe de comédiens et on répète pendant trois mois. Et j’ai découvert que je pouvais créer, improviser surtout dans l’échange, le souci du sens, comment on se déplace… Le théâtre m’a appris ça, ce qu’on est sur scène. Notre corps raconte beaucoup. D’avoir travaillé cette approche du plateau, du texte, ça a fondamentalement ancré ma musique quelque part. J’ai besoin que les choses aient du sens. C’est important comment on est placés sur scène, plein de musiciens ne se posent pas la question mais pour moi, c’est hyper important comment les choses circulent entre nous. Le théâtre m’a appris ce travail de creuser, de chercher le sens sans vouloir reproduire. Tous les soirs c’est différent, on ne peut pas reproduire. Comme dans le jazz, on ne peut pas répéter ce qui a été fait la veille, il faut le recréer, le réinventer. Le théâtre m’a énormément apporté.

Prochaines dates :

3 février – Le Comptoir, Fontenay-sous-Bois

24 et 25 mars – Le Duc des Lombards, Paris (à confirmer)

8 avril – Cavajazz, Viviers

20 avril – Le Senghor, Bruxelles

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