Ludovic Winterstan, entretien sans filtres avec un designer engagé

© Florian Saez

Loin de l’image que l’on se fait du modeux parisien prétentieux, nous avons eu l’occasion de rencontrer Ludovic Winterstan, designer aussi talentueux qu’humble et lucide sur son milieu. Autour d’un café sur le parvis de Beaubourg, il a partagé avec nous son univers, ainsi que son regard éclairé sur la mode. À travers la présentation de son travail, il nous dépeint également un milieu et ses zones d’ombre, le tout sans autocensure, dans un climat de franchise et de sincérité.

Manifesto XXI – Peux-tu nous parler de tes collections ?

J’ai beaucoup galéré avant d’en arriver là, après le bac on m’a refusé toutes les écoles publiques de mode et je n’avais pas les moyens de faire une école privée. Plusieurs années plus tard, j’ai fait une formation de modélisme via l’AFPA, prise en charge par l’État. Ça m’a sauvé la vie. Par la suite j’ai lancé des mini-collections, rencontré des gens, gagné des concours… Et puis je suis venu à Paris pour me faire le réseau qu’il me manquait. En 2014 j’ai monté mon entreprise et j’ai commencé la première collection, « Noir », avec les masques brodés, dans laquelle j’ai mis mes dix années de galère, de frustration, d’envie… C’était une collection d’accouchement de l’âme. Pour la deuxième collection, « Rupture », on a eu une super salle, de super partenariats, on a commencé à travailler avec Swarovski, ou encore les denteliers de Caudry. Après cette collection, toutes les portes se sont ouvertes. On a travaillé sur un triptyque autour du noir sur les trois premières collections. Là on va surement travailler sur un nouveau triptyque plus axé sur le graphisme, avec un revirement au niveau du style. Même si on restera sur les couleurs maîtresses de l’âme de la Maison – le noir, le blanc, le rouge – ce sera beaucoup moins dark et plus lumineux.

Manifesto XXI – Comment travailles-tu ?

Je travaille avec mon assistante et des stagiaires. Ce ne sont pas des stagiaires machine à café, ils ont les mêmes responsabilités que nous. Je veux qu’ils portent la collection, qu’ils soient motivés. Je suis ouvert aux propositions, c’est riche d’avoir d’autres personnes qui apportent des pierres à l’édifice. Ils sont plus jeunes que moi, c’est important et très enrichissant d’avoir cette âme fraîche.

Manifesto XXI – Quel est ton rapport au luxe ?

Il y a deux versants. D’un côté il y a le luxe magazine qui est cet espèce de luxe un peu puant, qui ne s’adresse qu’aux riches et qui donne de fausses envies aux moins riches, et qui mène à la surconsommation. Le deuxième versant du luxe, qui me tient à cœur, c’est ce travail d’artisanat, c’est ce regard sur les ateliers français. Quand j’ai signé le partenariat avec la dentelle de luxe de Caudry, le but était de la mettre en avant, ça n’était pas pour faire de la super bonne presse ou me faire de l’argent sur leur dos. En France, l’artisanat est à sauver, et si les jeunes créateurs ne s’y intéressent pas aujourd’hui, il n’y aura plus de travail dans des domaines qui sont les fleurons de notre artisanat. Ici, tout est fait dans des ateliers à Paris. Ça me tient à cœur. La vraie version du luxe et de la Haute Couture en France, c’est cette possibilité de travailler avec les artisans de son pays sans même avoir besoin de chercher ailleurs rapport qualité/prix. Ils ont besoin d’être mis en avant, sinon dans cinq ans il n’y aura plus aucune entreprise française, elles seront là mais elles seront chinoises, américaines, russes… Je reçois beaucoup de CV d’étudiants étrangers de grandes écoles de mode, dont je sens très bien qu’ils sont là pour apprendre les techniques et repartir travailler ailleurs. Je préfère prendre des gens pas forcément français, mais qui ont pour but de rester travailler en France. Si on veut sauver l’artisanat en France, ça ne passe que par ce terrain-là.

© Florian Saez
© Florian Saez

Manifesto XXI – Que penses-tu des écoles de mode ?

Déjà je pense que la starification des stylistes est en train de crever, parce qu’ils se sont rendu compte dans les années 90 qu’en starifiant les stylistes, le nom des maisons s’effaçait derrière celui des designers. Ce qui me pose problème dans l’enseignement de la mode, c’est qu’on est en train de scléroser les écoles publiques pour ne laisser la force de frappe qu’aux écoles privées. On ne forme que des stylistes, plus personne en modélisme. La formation que j’ai faite à l’AFPA a été fermée, certains BEP couture dans les écoles aussi, parce qu’ils considèrent qu’il n’y a pas assez de travail. J’ai eu des stagiaires qui arrivaient d’écoles à 50 000 euros l’année et qui ne savaient pas en troisième année ce qu’était un droit fil ! Souvent ce sont des profs qui ont d’autres activités à côté, qui sont eux-même petites stars dans leur domaine et qui finalement ne vont pas jusqu’au bout de l’enseignement. Ce sont des écoles qui coûtent une fortune, donc ça fait un tri sur le volet tout de suite. Il n’y a que des fils à papa qui peuvent y entrer, généralement même pas par passion, mais juste parce qu’ils peuvent se payer une école, ou alors des gens qui vont se saigner en faisant des prêts étudiants et des petits boulots à côté. Ils se fichent de savoir si la personne est motivée pour ne laisser la place qu’à des gens qui ne sont là que parce qu’ils ont de l’argent. Forcement ça amène à des stylistes stars, et ce sont des mecs qui ne savent même pas ce qu’est une couture anglaise. Les élèves doivent acheter leur propre matériel, ceux qui ont moins de moyens ne peuvent pas acheter des matières de super qualité, du coup ils sortent des collections moins fortes, non pas parce qu’ils sont moins talentueux, mais parce qu’ils ont moins d’argent. C’est du capitalisme.

Manifesto XXI – Et de l’enseignement même ?

Je déteste cette vocation qu’ont les écoles à pousser tout le monde à faire du concept et à couper l’herbe sous le pied aux gens qui ont envie de faire de l’esthétique, du beau, revenir à des robes à la Elie Saab, à du travail fait main. C’est très mal vu, et pourtant demain il n’y aura pas que des mecs qui feront des épaules carrées avec des pantalons qui tombent jusqu’au sol. Il y a de la place pour tout le monde et des clients partout, surtout dans des pays où on aime cet artisanat. Cette année j’ai été invité à présenter mes premières collections à la Fashion Week de Tunis, on a adoré le travail fait main alors qu’à Paris on me dit de ne pas m’enfermer dedans et de faire du concept. Mais non ! L’artiste a besoin d’être en adéquation avec son esthétique première. Aujourd’hui dans les écoles il faut suivre les tendances parce qu’ils ont une vision commerciale des choses. On ne forme plus des artistes, on forme des commerciaux. J’ai rencontré de gens qui ont dit merde à l’école, n’ont pas eu leur diplôme, et qui aujourd’hui continuent en tant que jeunes créateurs à proposer ce qui les branche eux. Le combat c’est de ne surtout pas céder. On m’a refusé aux Beaux-Arts en me disant « On ne fait pas de maïeutique ici, on n’accouche pas les âmes, on veut des techniciens ».

Manifesto XXI – Tu travailles beaucoup avec des mannequins de couleur, c’est rare. La mode est-elle raciste ?

Pour moi c’est instinctif. Dans le dernier défilé, « Sanctuaire », on a ouvert avec une mannequin noire, rasée, tout simplement parce que cette collection tournait un peu autour de la sorcellerie, avec quelque chose de chamanique. On ne s’est jamais dit qu’elle serait noire, on voulait une nana avec un caractère puissant qui allait ouvrir le show et imposer tout de suite l’esthétisme. La personnalité est essentielle. Les agences ont aussi un rôle, elles n’envoient peut-être pas assez de mannequins de couleur. On a très peu d’Asiatiques dans les castings, alors qu’elles sont magnifiques. Quand on est allés à Tunis, on a défilé qu’avec des Tunisiennes, formées sur le tard mais avec une volonté ! Elles marchent tout de suite très bien, elles comprennent très vite ce qu’on leur demande. Et ça n’est pas forcément le cas avec certaines mannequins qu’on nous envoie ici. Il y a aussi une histoire de mensurations, les Tunisiennes vont faire un peu plus en tour de hanches, et sur les castings à Paris ça ne passe pas. Sur mon premier show, on m’a accusé de faire défiler des filles qui étaient grosses alors qu’elles faisaient du 36. Il a fallu que je prenne des filles plus minces pour le deuxième show… Oui on en est encore là.

Manifesto XXI – C’est une obligation de travailler avec des mannequins très fines ?

J’ai le choix, mais quand sur un casting de quinze filles, il y en a douze qui font 88 de tour de hanches et trois 92, sur les photos et la vidéo ça se voit tout de suite et elles paraissent grosses parce qu’elles sont mises à côté de filles plus minces, alors qu’elles ne le sont pas. Il y a aussi un souci de cohérence par rapport à l’ensemble, c’est pareil pour la hauteur en taille. Sur le premier show j’avais pris des filles de tailles différentes, et sur le final ça se voit, il faut uniformiser un minimum. C’est quelque chose que je pensais ne pas faire d’ailleurs. Mais si on veut une cohérence globale sur le show, c’est mieux.

Manifesto XXI – Est-ce que tu ressens une pression pour pouvoir entrer dans le milieu fermé qu’est la mode, est-ce qu’il faut s’adapter ? 

Honnêtement oui. Je travaille pour intégrer le calendrier officiel en tant que membre invité. Je suis un grand fan des années 90, des défilés de Thierry Mugler. Sur les podiums on avait des femmes, et surtout des personnalités, on avait des shows qui étaient des shows. Mon travail n’est pas classique, on est sur de l’expression, et je pense qu’il aurait plus de force s’il était présenté avec des filles différentes et de caractère. Apporter une mixité amènerait plus de force. Jusque-là on m’a interdit de le faire, avec la peur que la Fédération ne me prenne pas au sérieux. Il y a une certaine pression d’en haut. Ce sont quelques années où je me plie un peu aux règles et peut-être qu’ensuite je commencerai à vraiment m’imposer. Mais il y a une révolution qui arrive, les jeunes designers que je rencontre sont saoulés du système dans lequel on évolue. La Fédération intègre de moins en moins de personnes au calendrier officiel, et de moins en moins de Français, alors qu’il y a un vivier incroyable de jeunes créatifs motivés en France, avec peu de moyens, et qui méritent qu’on les aide. Je crois qu’il y a un système à casser complètement, et on ne casse pas un système de l’extérieur.

Manifesto XXI – Tu disais que, plus jeune, tu étais très inspiré par le milieu du street art, c’est le cas encore aujourd’hui ?

Complètement. J’ai une formation en histoire de l’art, mon inspiration vient essentiellement de là, moins des grands créateurs. Soulages a énormément inspiré ma première collection. C’est essentiel de se nourrir des autres arts et artisanats, pour se remplir. J’ai des amis designers, mais très peu, parce qu’il y a une sorte de guéguerre ridicule, par contre j’ai beaucoup d’amis qui font de l’art, des peintres, des sculpteurs… Surtout depuis que j’ai intégré Le Lavoir, une résidence d’artistes. Dans chacune de mes collections je travaille avec des artisans dans différents domaines. Sur la deuxième j’ai travaillé avec Pascal Jacques qui travaille le métal, pour les casques. Sur la troisième j’ai travaillé avec L’Alambik qui travaille avec l’os, le bois, le cuir. Pour la prochaine, qu’on veut beaucoup moins chiadée dans le détail, mais beaucoup plus brute et graphique, je vais travailler avec un tatoueur, un mec qui fait du street art, un peintre, des graphistes, des illustrateurs, et je vais continuer à travailler avec Jimmy Becmeur pour les chaussures. J’aime travailler avec des artistes, sous forme de collectif. Ce ne sont pas forcément des artistes connus, et c’est bien de leur apporter comme on peut un peu de lumière. Il y a une solidarité qui se crée entre nous et on s’entraide ensuite. Ça me fait penser au début du XXe où les mecs refoulés de l’Exposition universelle se sont réunis pour monter un off. Je crois qu’on a besoin de ça aujourd’hui, tout le monde se plaint du système, mais si on ne fait rien à côté, il ne se passera rien. Pour la musique, sur le premier triptyque j’ai travaillé avec Lloyd Project qui a composé les trois morceaux. J’aime travailler avec des artistes. On travaille main dans la main. Et quand on les laisse libres, c’est plus personnel, donc plus fort.

© Pascal Latil
© Pascal Latil

Manifesto XXI – Que penses-tu de l’engouement qu’il y a pour les mêmes marques ?

Le problème ne vient pas de ces marques, le problème vient de la presse. Quand tu as des relations, tu as tous les honneurs, mais souvent c’est de la poudre aux yeux. On devrait faire des battles de technique, pour voir qui vaut le coup ou non, et ne pas tout miser sur un journaliste qui va écrire un bon papier et le lendemain en écrire un mauvais. C’est aussi tout un système qui ne joue pas le jeu. Dans la presse en général, une fois qu’il y en a un qui aura dit quelque chose de bien, tout le monde veut avoir le même papier qui va faire mouche. La presse peut faire ou défaire quelqu’un aujourd’hui.

Manifesto XXI – La presse parle constamment des tendances de telle ou telle saison, est-ce qu’elles sont importantes pour toi ? 

Si je suivais les tendances, je ferais du prêt-à-porter de luxe. À aucun moment on n’a essayé de savoir ce qui allait fonctionner. C’est à double tranchant parce qu’on perd de la presse, on perd des acheteurs, mais on gagne en crédibilité sur notre identité propre puisqu’on est cohérent dans nos propositions. Évidemment je regarde ce qui se fait autour, mais le respect des tendances c’est un peu une connerie ; si tout le monde les respecte, personne ne va proposer quelque chose de novateur. Bien sûr il y a Viktor&Rolf, Hussein Chalayan, Iris van Herpen qui font de vraies propositions, et ce sont eux qui peuvent sauver l’histoire. S’adapter aux tendances c’est bien quand on fait du prêt-à-porter. Moi je suis sur de la couture, donc en vérité je ne suis pas soumis aux tendances. Au contraire j’ai l’impression qu’il faut démontrer une force d’univers plutôt que de rentrer dans le moule.

© Florian Saez
© Florian Saez

Manifesto XXI – Pour toi qu’est-ce que le futur de la mode ? 

Ce que j’aimerais le plus c’est qu’il y ait plus de prises de risque de la part des gens influents. Bien sûr il faut continuer de se focaliser sur les grandes maisons parce que ce sont des fleurons de l’artisanat français, mais la Fédération doit laisser plus de place à la génération montante. Il y a des gens qui ont une force de proposition hallucinante et à qui on ne laisse pas la chance de pouvoir s’exprimer. C’est dommage, on finit par tourner en rond. C’est un milieu qui paraît très ouvert mais qui finalement ne l’est pas du tout, notamment parce qu’il se veut de plus en plus rentable et par ce souci de rentabilité laisse de moins en moins de place au nouveau. Mais, contrairement à ce qu’on dit, ni la mode, ni la Haute Couture ne sont mortes. Et tant qu’il y aura des gens pour avoir des idées et pour créer, il y aura du travail.

Manifesto XXI – Comment changer cette superficialité dans la mode ? 

Au niveau commercial, arrêter de penser aux actionnaires, faire des prix cohérents avec la réalité de ce qu’est le prix d’un produit pour que la classe moyenne puisse y accéder sans économiser pendant une éternité. Des prix incohérents créent frustration et inégalité, ça enferme le milieu dans quelque chose de très superficiel, d’inatteignable. Il faut que les gens puissent se reconnaître dans ce milieu qui ne leur est pas fermé. On est tous des artisans finalement.

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