Loud & Proud. Festival d’utopie queer

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Loud & Proud 2017 © Sébastien Dolidon

À tous les queers, les freaks, ceux qui ne savent pas, ceux qui ne veulent pas, le Loud & Proud Festival est de retour pour une seconde édition à la Gaîté lyrique ! Le principe est simple : face à une multitude de festivals généralistes invisibilisant les artistes queers au sens très large du terme, Benoît Rousseau, Fany Corral, Alexandre Gaulmin et Anne Pauly ont pris la décision de monter le leur. Dans un endroit aussi institutionnel que la Gaîté lyrique, ils entendent questionner ces problématiques de représentation à l’origine du projet et donner une visibilité inestimable à des minorités sexuelles et racisées.

Transversal, Loud & Proud traverse les concerts, les ateliers, les projections, les performances et les rencontres pour un événement véritablement ouvert à toutes et à tous. Une programmation placée sous le signe de l’inclusivité et de l’hybridation, mais aussi de la radicalité artistique. Les artistes y sont pointus, prêts à nous faire voyager au sein de cette riche culture queer. Sans oublier avec tout ça de réfléchir dans l’espoir et le plaisir flamboyant à des thématiques parfois mises de côté, comme les enjeux du clubbing LGBTQI, ou tout simplement l’utopie. Rencontre avec deux des commissaires.

Manifesto XXI – Comment et pourquoi ce festival a-t-il été fondé ?

Benoît : Fany et moi nous connaissons depuis fort longtemps, et ça fait fort longtemps qu’on travaille dans la musique, notamment la musique actuelle. À force de se promener de festival en festival, le manque de représentation des minorités, ou surtout l’invisibilité de ces minorités dans les festivals, commençaient à être vraiment exaspérantes pour nous. C’est pour cela qu’on a eu l’idée de monter ce festival, pour donner de la visibilité à la culture queer. Je travaille à la Gaîté lyrique sur la direction artistique en musique. C’est en partant de ce constat-là et en ayant un pied à la Gaîté lyrique que j’ai proposé de faire ce projet ici, dans l’institution. Ce qui est aussi une première pour une institution française, d’accueillir un festival de culture queer.

Fany : Des trucs queers, j’en fais depuis des années. Je faisais la programmation du Pulp à l’époque, et j’ai un label qui s’appelle Kill the DJ. Le festival est arrivé après 2013, après les seaux de merde homophobes qu’on a pris dans la gueule pendant à peu près un an grâce au Parti socialiste, donc ça a été une période un peu difficile. Nous, on militait avec un collectif qui s’appelait Gouine comme un camion, à l’époque. En réponse à ça, après un an de luttes politiques, se lancer dans de l’activisme culturel, s’engager, était important.

Vous pensez que la culture peut plus faire la différence que la politique, aujourd’hui ?

Fany : Il n’y a pas de plus ou moins. L’activisme pour les minorités a plein d’angles possibles. Il y a des gens qui font de l’activisme de rue, du lobbying politique, du lobbying dans les grandes entreprises, et ça aussi, ça fait changer les choses. L’activisme culturel est un de ces angles. Il y a plein d’outils pour faire avancer l’égalité dans la société, il y a plein d’axes.

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Loud & Proud 2017 – Kiddy Smile

On pourrait penser que tout cela stagne un peu dans la sphère politique, et que la culture pourrait toucher plus de gens, et mieux.

Fany : Je pense que tout se complète. Après, chacun prend en main son champ d’action. Personnellement, faire du lobbying à l’Assemblée nationale, ce n’est pas mon truc.

Benoît : On s’est dit que la façon la plus simple de militer, pour nous, était de travailler dans un milieu que l’on connaît et que l’on maîtrise, et de réunir le temps d’un festival des artistes dont la parole engagée serait beaucoup plus portée par un regroupement dans une institution que disséminée et invisibilisée dans des grands festivals d’été, où leurs voix portent beaucoup moins.

Fany : Après, l’activisme culturel, c’est un vrai levier. Ça passe par la musique, mais aussi la littérature, le cinéma… C’est pour cela qu’on a voulu que le festival soit pluridisciplinaire, avec autant de la programmation musique que cinéma, que des auteurs, des rencontres, des ateliers, des jeux vidéo queers, un village fanzine, etc.

Benoît : On voulait un festival accessible à tous. Effectivement, il y a une billetterie pour les concerts, mais les gens qui n’ont pas de sous peuvent venir au festival d’une manière ou d’une autre, parce qu’on propose plein de choses gratuites.

Pour vous, ce festival vient d’une lassitude des festivals généralistes. On doit passer par ce genre d’initiatives pour amener une diversité ?

Fany : C’est comme la représentativité des femmes dans les festivals de musique électronique, ou en général. Chaque année, tous les magazines font des articles en disant : « À Glastonbury, il y a 12 femmes pour 280 artistes dans la programmation ». Ils mettent le doigt sur la sous-représentativité des femmes dans la musique. Il faut que tous les ans, ça matraque dans la presse, qu’il y ait des voix qui se lèvent, pour qu’à un moment ça finisse par bouger. Ça bouge un petit peu : au lieu d’en avoir douze, il y en a quatorze, super. Mais ça bouge. Avoir un festival comme ça, ça nous a aussi permis de prendre la parole auprès du milieu de la musique.

Benoît : Qui reste malgré tout très blanc, masculin, hétérosexuel, que ce soit sur scène ou parmi les programmateurs et organisateurs. Il faut être réaliste, il y a encore assez peu de femmes programmatrices de salles de concert, directrices. On ne parle même pas des queers et des femmes racisées.

Fany : Les femmes blanches n’y sont pas, alors les femmes racisées… En faisant ce festival la première année, on l’a axé sur cette idée-là, que la programmation et le milieu de la musique en France étaient tenus par des hommes blancs hétérosexuels assez vieux, et que ces gens-là ne donnaient pas de place aux minorités. Ils ont toujours des concerts exotiques par rapport aux minorités racisées, mais ça ne va pas plus loin.

Il y a quelques programmateurs de salles intelligents qui nous ont dit : « Vous me faites réfléchir », qui ont reconnu et entendu qu’il y avait une espèce « d’impensé ». Ils ne calculent pas. Ils ne s’en rendent pas compte. Et puis finalement, ils regardent leur programmation à l’année, et ils font : « Merde, c’est vrai, il n’y avait que des mecs ».

Benoît : Ou alors, ils ont pris Amadou et Mariam, et ça a rempli le quota pour l’année.

On met beaucoup de choses sous l’appellation queer. Pourriez-vous me donner votre définition ?

Benoît : Pour nous, le terme queer est une grille de lecture pour comprendre les mécanismes de domination à l’œuvre dans la société. Que ce soit la domination de classe, de race ou de genre. Ce n’est pas qu’une question LGBTQI, ça va au-delà.

En France, tout le modèle d’intégration est basé sur l’uniformisation et n’aime pas trop les gens qui ne sont pas dans des catégories bien définies. Comment se place-t-on quand on est un festival queer ?

Fany : On se place contre. On est obligés. C’est un vrai problème. La France a une politique d’intégration qui implique que tout le monde soit pareil, logé à la même enseigne. Quand tu es queer, c’est compliqué de te conformer à ce système.

Benoît : L’avantage de le faire dans un lieu comme la Gaîté lyrique, c’est que l’on est très visibles. Ça nous permet d’atteindre une visibilité plus importante. On n’a inventé ni les soirées queers, ni les festivals, ça existe depuis tellement longtemps à Paris. L’avantage qu’on a, c’est de pouvoir le faire à la Gaîté lyrique et de sortir un peu des endroits où les queers se retrouvent.

Fany : J’ai organisé beaucoup de soirées, autant dans des lieux institutionnels que des lieux beaucoup plus underground. J’ai apprécié les deux, mais c’est vrai qu’après quinze ans de soirées dans ces réseaux-là, ça a une autre résonance, d’un seul coup. C’est comme le jour où on nous a dit : « Ça y est, la loi pour le mariage a été votée ». D’un seul coup, tu es comme les autres. Je m’en souviens, quelqu’un a dit le jour du mariage : « Aujourd’hui, la République vous a acceptés en son sein ». Et moi, ce jour-là, ça m’a bizarrement touchée. Le fait que ça se passe à la Gaîté lyrique, établissement de la mairie de Paris, payé par nos impôts, est important, ça veut dire quelque chose. Toi aussi, tu as le droit de venir à la Gaîté lyrique pour faire la fête tout nu avec une crête bleue si tu en as envie.

Il y a eu le Mariage pour tous, mais aussi la Manif pour tous. Qu’est-ce que ça vous inspire d’être dans un pays où on peut avoir les deux ?

Fany : La France est un pays profondément rétrograde au niveau des mœurs. Chaque année, le 8 mars, pour la Journée internationale des droits des femmes, il y a des listings des postes de pouvoir occupés par des femmes, etc. La France est à la traîne. Pareil, Cécile Duflot arrive en robe à l’Assemblée nationale et tout le monde la siffle… Il y a énormément de travail à faire. On nous fait croire que c’est le pays des Lumières, mais la lumière est éteinte depuis longtemps. (rires) C’est très trompeur.

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Loud & Proud 2017 – Rebeka Warrior

Vous avez un atelier créatif sur les utopies. Quelle serait la vôtre ?

Fany : C’est vaste. C’est pour cela que l’on fait un atelier pour y réfléchir. (rires) Mon utopie, ce serait un monde où il y aurait de la place pour l’utopie, justement. Je trouve que dans le monde dans lequel on vit, il n’y a pas de place pour l’utopie. Toutes les séries TV américaines sont des dystopies que l’on bouffe depuis quelques années, ou alors des trucs où on est fascinés par le mauvais côté des gens.

Une série comme Sense8, qui est ce qu’elle avec ses qualités et ses défauts, est une vraie série queer. Le message de la série, c’est : « Quoi qu’il t’arrive, tu n’es jamais seul ». Il y a toujours quelqu’un pour t’aider, aussi freak que tu sois, il y a plein de gens comme toi, il suffit de les trouver. Ça, c’est une utopie. L’utopie, c’est très queer, en fait. Rêver, se dire que l’on peut construire un monde meilleur malgré le cynisme ambiant.

La thématique de l’appropriation culturelle est assez délicate. Comment allez-vous l’aborder ?

Benoît : Par un atelier dansant, notamment.

Fany : C’est une conférence dansante, à la différence d’une conférence dansée. Une conférence dansée, c’est quelqu’un qui danse et tu le regardes, alors que là, tout le monde danse. Énormément de danses viennent de minorités. Par exemple, la techno et la house sont nées dans les ghettos noirs américains à Détroit, à Chicago, à New York. On était à Sónar la semaine dernière, il n’y avait que des Blancs. Ces danses qui ont été déformées. Pareil pour le twerk ou le bounce, qui viennent de La Nouvelle-Orléans : à partir du moment où Miley Cyrus l’a fait, c’est devenu la danse de Miley Cyrus.

Benoît : Pareil avec le voguing et Madonna.

Fany : L’idée de cette conférence, c’est de réassigner les gestes premiers, de les rejouer, de les danser nous-mêmes pour comprendre d’où ça vient et redonner, recontextualiser les danses populaires d’aujourd’hui. Faire faire aux gens le geste original.

Benoît : L’idée est que ce soit fun, que les gens prennent aussi du plaisir. C’est important de faire les choses tous ensemble.

C’est extrêmement participatif.

Benoît : Même dans la campagne de communication, on avait aussi envie que les gens s’approprient le festival. Quand on a lancé le festival et que l’on a annoncé la première partie de la programmation pour les concerts, on a proposé au public de venir à la Gaîté lyrique, on a organisé un shooting photo, et les gens pouvaient se faire photographier et repartaient avec leur propre affiche du festival. On sait que grâce à la Gaîté lyrique, cet affichage peut être assez massif, et que les gens allaient se retrouver dans le métro et qu’on allait pouvoir voir dans l’espace public des corps différents de ce que l’on peut voir dans la pub et dans la représentation habituelle.

Fany : D’ailleurs, ça marche tellement bien que les affiches se font vandaliser. Elles se font déchirer, avec des tags partout. Il y a une station où on l’a recollée six fois.

Benoît : Après, ça part sûrement d’une minorité de gens, dont la vue de ces corps différents fait péter les plombs. J’ai l’espoir que la majorité des gens ne sont pas choqués par nos affiches. Ça nous détermine d’autant plus. Le mec qui va nous dire : « Mais non, vous les queers tout le monde vous adore, il n’y a pas de problème, tout se passe bien », là tu peux dire que non, ce n’est pas si évident que ça. Ça renvoie certaines personnes à leur propre sexualité, et c’est là que ça pose problème. D’où la nécessité très forte d’avoir un festival queer visible. Et il faudrait qu’il y en ait plus.

Fany : J’ai longtemps organisé des soirées dans des petits clubs où tu n’as pas de moyens. D’un seul coup, on te donne les moyens, et ça permet aussi aux artistes de se professionnaliser, de sortir du stade amateur. En France, de nombreuses SMAC de grandes villes, établissements publics, devraient avoir un festival consacré aux cultures queers, ou au moins une soirée consacrée à ça. Accompagner tous ces jeunes pour devenir professionnels, ça, c’est le rôle du service public.

Il y a des artistes français mais aussi beaucoup d’artistes étrangers. C’est assez révélateur de la scène queer française.

Benoît : Les artistes français, il y en a. Mais les Anglo-Saxons, notamment, ont un train d’avance sur la création. Le but du festival est aussi de programmer une nouvelle génération d’artistes. On aurait pu ressortir des vieilles gloires LGBTQI, mais ce n’était pas du tout l’intention du festival. On a quand même quelques Français, je pense notamment à Rebeka Warrior, Kiddy Smile ou Jennifer Cardini. On est aussi allés chercher des artistes dans des territoires que l’on attend moins, comme Deena Abdelwahed qui est tunisienne, qui est vraiment une des premières artistes queers à émerger dans les pays arabes et qui a en plus une pratique hyper intéressante.

Fany : C’est quelqu’un qui secoue les pratiques artistiques, et c’est ce que l’on cherche aussi. Des gens comme Chino Amobi ou Moor Mother, aussi. Ce sont des choses qui sont assez pointues artistiquement. Ce sont des gens qui font bouger les choses par rapport à la queerness mais aussi artistiquement parlant.

Vous sentez quand même un manque d’artistes queers français ?

Benoît : Oui. Mais en même temps, ils n’ont pas d’accompagnement. Ils ne peuvent pas être programmés, on ne leur ouvre pas les portes pour qu’ils puissent jouer. Encore aujourd’hui, l’entourage pour se professionnaliser conseille aux artistes de cacher leur queerness. On l’a senti sur le festival, on a voulu booker certains artistes et on nous a dit : « Attention, c’est segmentant pour son public ».

Fany : Le vrai problème, c’est que personne n’ouvre la porte à ces gens-là. Tu ne peux pas émerger tout seul dans ta chambre. S’il n’y a personne pour t’accompagner, tu restes au stade amateur.

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Loud & Proud 2017 © Sébastien Dolidon
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