L’Origine du Monde : tous à poil!

L'Origine du Monde, Gustave Courbet, 1866, huile sur toile, 46x55 com, musée d'Orsay, Paris - image extraite de wikipedia.org
L’Origine du Monde, Gustave Courbet, 1866, huile sur toile, 46×55 com, musée d’Orsay, Paris – image extraite de wikipedia.org

2014. La Poste refuse d’éditer des timbres sur lesquels figurerait « L’origine du Monde » de Gustave Courbet, peinte en 1866. Le motif évoqué dans le communiqué de presse serait de « ne pas heurter la sensibilité des jeunes enfants », tout en évitant le « jugement de valeur ». 46x 55 cm ou beaucoup moins en version timbre, relativement petit mais toujours aussi sulfureux.

 « Cet obscur objet de désir »

Voici le titre de l’exposition temporaire qui ramène une des plus scandaleuses œuvres d’art dans la bourgade qui fut le berceau de l’artiste. Si cette œuvre est surprenante par le sujet représenté, elle l’est aussi par le cadrage choisi bien loin des standards du portrait classique. La conception même de l’œuvre en fait un objet singulier chargé de désir. L’œuvre n’a jamais été exposée au public, ni même conçue pour lui. Son commanditeur est l’ambassadeur de l’Empire Ottoman, Kalil-Bey également acquéreur du « Bain turc » de Jean-Dominique Ingres et collectionneur bien connu d’œuvres érotiques… Les prochains propriétaires du tableau, le baron hongrois de Hatvany et le couple Lacan, utiliseront un même procédé pour dissimuler l’œuvre licencieuse derrière une autre et ne la faire apparaître qu’aux initiés. Ce n’est qu’en 1988, lors de l’exposition « Courbet à New York » que ce pubis est publiquement exposé avant d’être acquis en 1995 par le musée d’Orsay.

Le Bain turc, Jean-Auguste-Dominique Igres, 1862, huile sur bois, 108x108 cm, musée du Louvre, Paris
Le Bain turc, Jean-Auguste-Dominique Igres, 1862, huile sur bois, 108×108 cm, musée du Louvre, Paris

Un manifeste de pornographie réaliste ?

L’histoire de l’œuvre nous rapproche donc de l’éthymologie et la définition que l’on pourrait avoir le de la pornographie : du grec porné, la prostituée et graphein, l’écriture, la représentation du sexe, de ce qui devrait rester caché. Et de fait, cette représentation peu académique pour l’époque de l’anatomie féminine choque, intrigue, excite les sens du visiteur qui a cette impression de regarder « par le trou de la serrure ». Ce sexe charnu qui s’expose entre deux cuisses plantureuses, suggère une jeune femme voluptueuse. Comme les aimait Courbet, que l’on sait coureur de jupon aussi bien que provocateur. 1866 est une année productive pour Courbet. Produit et maintenu dans le secret, l’on ne sait pas qui est le modèle de ce tableau. Vraisemblablement il semble que ce soit la maîtresse du peintre, la rousse Joanna Hiefferman, dite « Jo ». 

La femme au perroquet, Gustave Courbet, 1866, huile sur toile, Metropolitan Museum of Art, New York
La femme au perroquet, Gustave Courbet, 1866, huile sur toile, Metropolitan Museum of Art, New York

La même année, « Jo » pose pour « La femme au perroquet », nu peu académique ou encore plus sulfureux « Le sommeil », connu sous le titre « Les Dormeuses » pour les contemporains.

Le Sommeil ou Les Dormeuses, Courbet, 1866, huile sur toile, 135x200 cm, Petit Palais, Paris
Le Sommeil ou Les Dormeuses, Courbet, 1866, huile sur toile, 135×200 cm, Petit Palais, Paris

Homme de son temps, Courbet est un républicain opposé à Napoléon III. Cette opposition politique est tout aussi esthétique. Trois ans avant L’Origine, en 1863 Napoléon III achète La Vénus d’Alexandre Cabanel alors que l’Olympia de Manet est conspuée.

La Naissance de Vénus, Alexandre Cabanel, 1863, huile sur toile, 130x225 cm, musée d'Orsay, Paris
La Naissance de Vénus, Alexandre Cabanel, 1863, huile sur toile, 130×225 cm, musée d’Orsay, Paris

Le nu reste au XIXème siècle, cantonné aux sujets mythologiques qui figurent une nudité correspondant aux critères de l’art académique, l’art pompier comme le nomment ses détracteurs. Peau d’une blancheur immaculée, pas de cellulite apparente, minou épilé de près… Bref, Photoshop avant l’heure. Diktat d’un jour, diktat toujours, nous refusons toujours le réalisme avec une industrie du porno qui nous présente des monts de Venus bien lisses. Grossière erreur car les poils plubiens, jouent un rôle bien particulier dans l’acte sexuel.

L'Olympia, Edouard Manet, 1863, huile sur toile, 130,5x190 cm, musée d'Orsay, Paris
L’Olympia, Edouard Manet, 1863, huile sur toile, 130,5×190 cm, musée d’Orsay, Paris

La source d’inspiration ultime

Si l’œuvre fascine tant, c’est qu’elle est une charnière dans l’histoire de la peinture, un point particulier. Cependant, une surprenante découverte faite chez un antiquaire en 2010 suggère que L’Origine pourrait n’être qu’un morceau d’une œuvre plus large. L’œuvre reste encore entourée de mystère, mais peut-être que chercher à savoir qui est le vrai modèle de cette œuvre, ou s’il s’agit d’un détail est le véritable acte de voyeurisme. Car ce que donne à voir Courbet c’est in fine un moment d’universalisme. La toison représentée est brune, couleur commune, identifiable par toutes et tous. Le titre suggère que Courbet ne fait qu’exposer la nature dans son état le plus pur, le plus brut. L’Origine est le début de tout, le moteur des activités humaines mues par le désir sexuel, ce besoin des autres qui nous renvoie à des dimensions bien plus profondes que celles de l’interprétation pornographique (au sens où nous l’entendons actuellement). Le photographe Jean Daubas (qui expose en ce moment à Besançon avec d’autres artistes inspirés par l’œuvre) souligne le rapport à la nature qu’entretenait Courbet. 

La Source, Courbet
La Source, Courbet

Force est de constater que la richesse du geste de Courbet reste encore sous-estimée. La performeuse Deborah de Robertis l’a appris à ses dépends en tentant de prolonger l’œuvre : les visiteurs du musée d’Orsay ont vu sa performance, ouvrant le sexe fermé de Courbet, interrompue par les gardiens d’une époque. Cette mise en abyme souligne l’hypocrisie assez constante du jugement porté sur la nudité, surtout féminine, alors que l’industrie du porno, le commerce du sexe est comme au temps du Second Empire plus que florissante… L’Origine est une source d’inspiration prolifique, peut-être même une métaphore de l’inspiration du peintre et c’est probablement la plus belle interprétation que l’on puisse faire de cette œuvre, la plus proche de la nature de son peintre.

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Apolline Bazin 

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