Londres, Festival Block Universe : la performance fait l’événement

block universe festival
Traja Harrell, Twenty Looks or Paris Is Burning at The Judson Church, Festival Block Universe 2016. (Crédit Adèle Guidoni)
Trajal Harrell, Twenty Looks or Paris Is Burning at The Judson Church, Festival Block Universe 2016, Sadler’s Wells. (Crédit Adèle Guidoni)

Du latin festa dies, « jours de fête », un festival de danse, de musique, de cinéma reste un moment festif et de convivialité artistique inscrit dans un espace-temps précis et partagé. Il y a quelques jours, à Londres, le festival Block Universe laissait lui aussi place aux festivités pour une semaine de programmation autour d’originales performances.

Après une première édition en 2015, le festival Block Universe proposait du 31 mai au 5 juin 2016 sa deuxième édition. Pour la fondatrice du festival, Louise O’Kelly, l’objectif reste clairement identifié, édition après édition. Il s’agit de créer avec le festival un événement entièrement dédié à la performance comme art interdisciplinaire. Selon elle, si les galeries, les centres d’art, les institutions s’intéressent de près à la danse et aux formes héritées du happening des années 60, il reste rare de trouver un lieu ou des festivals pleinement dédiés à la performance à Londres.

Ce tout nouveau festival à succès et sa toute petite équipe rendent compte des prouesses des acteurs du monde artistique londonien, créatifs et débordants d’initiatives. Block Universe livre en effet pour cette nouvelle édition, placée sous le thème « The Future Perfect », une belle programmation artistique aussi ambitieuse que diversifiée.

Le festival accueillait cette année des artistes internationaux très renommés dans le monde de la danse et de la performance comme Mårten Spångberg (le bad boy de la danse contemporaine selon The Guardian) mais aussi des artistes locaux émergents souvent encore peu connus du public tels que Erica Scourti, Philip Ewe, Raju Rage. Sept artistes au total, issus d’univers très différents, étaient invités à performer dans des lieux artistiques particulièrement emblématiques de Londres : le British Museum, la Royal Academy of Arts, ICA, Sadler’s Wells Theatre, mais aussi dans des lieux invraisemblables : un building-business avec vue sur la ville, un atelier-studio dans un quartier sud de Londres… Si certaines performances étaient réactivées à l’occasion du festival, d’autres étaient des créations ou des premières londoniennes produisant de part et d’autre l’événement. Le festival créait ainsi l’événement en invitant les différents artistes à présenter des pièces restant quoi qu’il en soit inédites puisque performances avant tout.

Alexis Blake Conditions of an Ideal Festival Block Universe
Alexis Blake, Conditions of an Ideal, Festival Block Universe 2016, Parthenon Gallery, British Museum. (Crédit Adèle Guidoni)

Si nous insistons sur ce vocable événement, c’est qu’il nous semble intéressant d’interroger précisément le rapport à l’événement avec ce festival anglais tourné vers le médium performance. Car, en effet, c’est véritablement la performance elle-même, capable de mettre en tension le rapport au présent, aux spectateurs et au performer, qui reste une action en train de se faire, l’une des premières définitions de l’événement.

La performance agit dans son essence à un niveau spatio-temporel. En relation avec le futur, au vu du thème du festival, les différents artistes invités ont tenté d’explorer les limites mêmes du présent et la relation avec l’action en train de se faire et celle qui n’est déjà plus. La performance prend sens en tant qu’elle est un événement dans l’instant que tous, nous tâchons de partager. De plus, la performance laisse place à un va-et-vient entre temporalité et spatialité dans un ici et un maintenant présents, sans précédent et passagers. Mais elle crée aussi un basculement dans des temporalités et des espaces pluriels (et irréels) par le biais des enjeux et des représentations artistiques qu’elle pointe, utilise, brise ou démolit.

Le festival Block Universe rendait compte des facettes et des singularités de la performance à la fois action éphémère et événement marquant. Il ne s’agit plus seulement de faire événement pour faire événement autour du festival, mais de montrer la spécificité même de ce qui constitue l’événement c’est-à-dire la performance elle-même. Chaque performance programmée par la fondatrice de Block Universe semblait ainsi mettre en lumière un des enjeux de l’action performance artistique entre événement, instantanéité, confrontation directe avec le public ou encore représentation d’actions et présences inhabituelles.

Avec sa performance intitulée Personal Proxies, l’artiste Erica Scourti s’interrogeait par exemple sur l’identité – soi – ainsi que sur notre construction fictive ou réelle par rapport à ce que nous pensons être personnellement. Face aux nouvelles technologies et face à l’apogée de la société numérique par exemple, quel rapport entretenons-nous (en tant qu’individu) à l’actualisation des pages web ou encore aux photos postées quotidiennement sur Instagram ? Et jusqu’où peut donc aller cette construction personnelle par le biais du numérique ? Au cours de la performance, Erica Scourti projetait par le biais d’un rétroprojecteur et à l’aide de son téléphone – véritable outil artistique – différentes choses sur les murs dans un espace presque abandonné de la somptueuse Somerset House, bâtiment datant du XVIIIe siècle. C’est autour d’images, mais aussi avec des tentatives de traduction en direct via Google ou par le biais de conversations via Skype que le nœud de la performance se déroulait. Dans une quête introspective, Erica Scourti semblait interpréter en direct ses photos, ses souvenirs, ses propos numérisés tout en s’interrogeant notamment sur ses origines grecques. Elle a également invité ses trois complices et performeuses à livrer un témoignage inédit et très personnel. Dans un espace-temps décalé, entre le 2.0 et le lieu inexistant, Erica Scourti questionnait l’ensemble des faits numériques dans une dimension personnelle. Sa proposition interrogeait ainsi le dépassement des événements (numériques) par le biais de l’événement-performance et de la présence de l’artiste elle-même.

La performance de Mårten Spångberg questionnait elle aussi à sa façon l’action et l’environnement. Rappelons d’ailleurs que l’artiste Allan Kaprow, le premier inventeur du terme « happening » dans les années 60, définissait précisément celui-ci entre l’action et l’environnement profondément inscrit dans la vie elle-même :

« J’ai nommé ce que je fais “environnement”, “happening”, ou “activité” avec des mots du langage commun. Dans les catégories de happening que j’ai défini dans les années 60, celle “d’activité” m’apparaît la plus séduisante, mais la plus risquée. C’est la moins liée à des antécédents historiques et la moins professionnelle, mais c’est aussi la plus libre. Elle permet de se confronter à la question de savoir si la vie est un happening ou si un happening est un art de la vie. »
(L’art et la vie confondus, textes réunis par Jeff Kelley, Paris, éditions du Centre Pompidou, 1996)

Mårten Spångberg, The Internet, Festival Block Universe 2016
Mårten Spångberg, The Internet, Festival Block Universe 2016

Dans un espace très coloré avec un fond de scène à rayures multicolores, les trois performeuses de Mårten Spångberg entreprenaient des discussions, puis des phrases chorégraphiques et autres actions sur fond musical. Chaque musique – parfois commerciale – était accompagnée d’un costume et d’une phrase chorégraphique répétée en boucle le temps de la chanson. Mais cette dernière pouvait elle aussi être répétée très longuement. Sur une durée totale de quatre heures de performance, les trois femmes se dévêtaient, lançaient la musique manuellement et effectuaient différents mouvements. Avec ces gestes devenant mécaniques par leur répétition, la performance ou l’action en train de se faire se constituaient autour de micro-événements (les costumes, la musique, la danse) créant une temporalité presque irréelle. L’espace, également, était mis à mal par le déplacement du public qui pouvait aller et venir comme il le souhaitait dans la salle. La performance de Mårten Spångberg inventait une sorte de boucle répétitive spatio-temporelle, environnementale, mais aussi éminemment corporelle, à la fois pleinement intégrée et détachée de la vie. La performance devenait performativité de par la durée totale de la performance et le surpassement corporel dans cet environnement où différents emprunts de costumes de personnages sociaux se profilaient : des femmes d’affaires, des vendeuses de McDonald’s, des hôtesses de l’air… Tout se passait comme si finalement l’identité des trois danseuses était mise au service de la performance comme exécution productive et comme action créant également une esthétique sociale, réelle et politique à part entière mais s’évaporant à l’instant même où elle se produisait. Le caractère événementiel de la performance était là, mais n’était déjà plus.

Mårten Spångberg, The Internet, Festival Block Universe 2016
Mårten Spångberg, The Internet, Festival Block Universe 2016, ICA. (Crédit Adèle Guidoni)

Céline Roux, docteur en Histoire de l’art et chercheuse, définit précisément la performance comme « un moment donné pour acter dans le réel une expérience artistique » (Performance, happening, art corporel… Au-delà des disciplines artistiques, revue 303 arts, recherches, créations, n°132). Dans un espace-temps situé et partagé, la performance prend en effet tout son sens pour sa nouvelle forme expressive et son inscription dans le réel. Par sa programmation artistique, le festival Block Universe rend compte de ce partage spatio-temporel et tend à montrer la performance comme médium interdisciplinaire, instantané et déplaçant les frontières de la représentation de l’action et du rapport à l’événement.

Lina Hermsdorf, A Biologically Immortal Living Being Can Still Die, Festival Block Universe 2016, Bellenden Road. (Crédit Adèle Guidoni)
Lina Hermsdorf, A Biologically Immortal Living Being Can Still Die, Festival Block Universe 2016, Bellenden Road. (Crédit Adèle Guidoni)
image_pdf
Spread the love !
  •  
  •  
  •   
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
More from Adèle Guidoni

Londres, Festival Block Universe : la performance fait l’événement

Du latin festa dies, « jours de fête », un festival de danse, de...
En savoir plus

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *