L’insoutenable nécessité de dormir

Fight Club, David Fincher, 1999.

Je rêve d’un monde où l’on n’aurait plus besoin de dormir. Il est 21h au moment où j’écris ces lignes, et la perspective de n’avoir plus que quelques heures devant moi avant de devoir me plier à cette contrainte biologique qui veut que je doive dormir pendant un tiers de ma journée, sous peine d’avoir les capacités cérébrales d’une larve de mollusque demain matin, ne me réjouit pas. Pas du tout.

Imaginez un peu. Si l’on n’avait plus besoin de dormir. Vous vous rendez compte de tout ce que l’on pourrait faire ? En ce qui me concerne, le choix est très vite fait. Pour commencer, je passerai ma nuit à regarder la saison 3 de Dexter, à monter ce meuble Ikea qui traîne dans son carton béant depuis quelques jours et à réfléchir au sens de la vie (comment ça, je fais une fixation là-dessus ?).

Et après tout, pourquoi dormons-nous ? Pourquoi gâchons-nous un tiers de notre journée à dormir, c’est-à-dire à être complètement inactifs et improductifs – pire, à être totalement inconscients ? C’est la question que s’est posé le biologiste Paul-Antoine Libourel, du Centre de recherche en neurosciences de Lyon. Dans un article publié sur le Journal du CNRS en octobre, « Pourquoi dormons-nous ? », il écrit dès les premières lignes :

Pourquoi dormir ? Cet état d’inactivité entre en compétition directe avec le temps alloué par les animaux à la recherche de nourriture et de partenaires. Si cette période de vulnérabilité n’était pas utile à la survie des espèces, la sélection naturelle l’aurait certainement éliminée. Le sommeil doit donc avoir un rôle bien défini. Mais, malgré des dizaines d’années de recherche dans le domaine, pas de réponse unanime. Des travaux récents ont certes montré le rôle du sommeil, chez les mammifères terrestres et les oiseaux dans la consolidation de la mémoire, la gestion des émotions, la synthèse de molécules métaboliques ou encore dans l’optimisation du système immunitaire. Mais pourquoi ces activités ne se feraient-elles pas uniquement pendant l’état éveillé ? Alors, prenons le problème à l’envers : et si le sommeil n’avait pas de fonction unique. Et s’il avait plutôt été utilisé par l’évolution afin de mettre en place différents mécanismes propres à certaines espèces ?

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Fight Club, David Fincher, 1999
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On le sait, dormir est nécessaire. Comme le dit Paul-Antoine Libourel, si nous pouvions nous en passer complètement, cela fait longtemps que la sélection naturelle aurait enlevé cette option de notre programme biologique. Même si nous usons de nombreux moyens pour repousser nos limites et réduire nos besoins en sommeil, à coups de café, de thé et de boissons énergisantes, nous savons qu’à trop forte dose, le manque de sommeil est dangereux. Certains ont essayé de voir jusqu’à quel point ils pouvaient se passer de dormir, comme Julien de Neon magazine, qui est resté éveillé pendant quatre jours et trois nuits et a raconté son expérience dans deux articles (ici et ), et la conclusion est qu’il vaut mieux éviter de se priver de sommeil, vu les troubles physiques et psychologiques que cela engendre.

Le fait est que la majorité des gens dort de moins en moins : d’après l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), « en 2010, les personnes dorment en moyenne 7 heures et 47 minutes par nuit. On dort moins la nuit aujourd’hui qu’il y a 25 ans : la baisse est de 18 minutes chez les 15 ans ou plus mais elle atteint 50 minutes chez les adolescents ». Se basant sur une étude de l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (Inpes), Le Monde indique que cette évolution n’est pas biologique mais causée par « des facteurs environnementaux ou sociaux », idée que reprennent Anne Laffeter et Olivia Müller dans leur article pour Les Inrockuptibles : « en dix ans, les moins de 30 ans ont perdu près d’une heure de sommeil par nuit », une évolution qui serait due à « deux bouleversements majeurs : des avancées technologiques addictives et des transformations du monde du travail qui poussent au culte de la performance ».

College balance
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Nous augmentons progressivement notre charge de travail et nos loisirs, et le temps que nous n’avons plus la journée pour nous y consacrer, nous le prenons là où il se trouve : durant la nuit. Alors oui, bien sûr, nous savons que c’est mauvais pour notre santé physique et psychologique, mais nous le faisons quand même. Je reste persuadée qu’arrivera un jour où nous pourrons nous passer de dormir. Par quel moyen, je n’en sais rien, mais les nouvelles technologies et le transhumanisme, défini par Johann Roduit comme un « courant intellectuel qui cherche à utiliser les technologies actuelles et futures dans le but d’améliorer certains aspects de l’être humain, tels que la mort et le vieillissement » dans son article pour Le Huffington Post, seront probablement ce qui nous y amènera. Le transhumanisme ne fait cependant pas l’unanimité : Alain Damasio, notamment, penche pour l’idée qu’il vaut mieux être « très-humain plutôt que transhumain », dans le sens où cette idée d’améliorer l’humain, en partant de l’idée qu’il serait défectueux, incite à préférer, lorsque l’on vise l’immortalité particulièrement, le quantitatif au qualitatif (à propos du très-humanisme/transhumanisme, vous pouvez écouter Alain Damasio ici). Après tout, si l’on devenait immortels, la vie perdrait de sa saveur, une saveur due à son caractère éphémère : si la vie durait plus longtemps, nous en profiterions moins intensément ; si nous cherchons à rendre notre vie dense et intense, c’est parce que nous savons, au vu de notre courte espérance de vie, que nous ne pouvons pas nous permettre de gaspiller le temps qui nous est imparti.

Finalement, peut-être vaut-il mieux préférer une vie dont un tiers nous échappe à cause du sommeil, nous incitant à mieux profiter des moments où nous sommes éveillés, à une vie où le sommeil n’existe plus et où la nuit n’a plus de saveur, où les activités diurnes et nocturnes se confondent et fusionnent. Il s’agirait d’une vie où ne nous pourrions plus savourer la nuit comme une parenthèse hors du temps, comme des moments volés à l’injonction de notre horloge biologique voulant que nous ne sommes pas des animaux nocturnes, une vie où les nuits blanches passées avec ses ami(e)s ou amant(e)s n’auraient plus la saveur d’une aventure, la saveur de moments volés au temps.

Suzy PIAT

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