L’homme nu dans tous ses états, une provocation?

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La vision d’un bel éphèbe conquérant, le corps galbé, un teint de velours, au sein d’une forêt fantasmagorique en plastique : voici le nu masculin qui ouvre la visite et qui promeut l’exposition inédite de l’année dernière, Masculin/Masculin. L’homme nu dans l’art de 1800 à nos jours. La publicité a fonctionné, comme le prouve la foule de visiteurs s’agglutinant autour des oeuvres et se mouvant difficilement entre les murs du musée d’Orsay. L’intitulé de l’évènement comporte bien la question du genre, un genre avant tout artistique : le nu masculin. Mais ce que j’ai retenu, c’est que le genre exploré avant tout est plutôt celui qui désigne l’identité sexuelle masculine.

Le fil rouge de l’exposition : les stéréotypes de genre

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Par delà le succès médiatique qu’il a engendré, il faut souligner que le choix de cette entrée en matière, par le biais de l’esthétique brillante et tapageuse de Pierre et Gilles est un choix très significatif. Plus qu’une mise en haleine, il constitue en réalité le fil d’Ariane de l’exposition toute entière, qui semble être mise sous le patronage de ces mises en scènes kitsch : Pierre et Gilles sont vraisemblablement les artistes phares de l’exposition. Leurs oeuvres sont exposées dans presque toutes les salles, et je ne vois vraiment pas comment justifier une telle mise en valeur. Je dirais que le primat évident pour les oeuvres qui se veulent provocantes – comme les idoles érotiques de Pierre et Gilles ou de David Lachapelle (ci-dessus sa photographie Would-Be a Martyr and 72 virgins, 2008) – nuit à l’ensemble de l’exposition, dans une perspective qui serait celle d’un  visiteur désireux de réfléchir sur la question de la représentation du nu masculin dans l’art. Depuis l’éphèbe grec jusqu’à l’androgyne, en passant par les corps bodybuildés des culturistes, l’exposition passe de stéréotypes en stéréotypes pour traiter ce thème, pourtant original. L’aspect novateur du thème initial de l’exposition aurait-il inhibé ses producteurs dans leur entreprise? Derrière une apparente prise de risque, on ne trouve pas de véritable réflexion sur le nu masculin.

Pierre et Gilles, Pierre et Gilles et Pierre et Gilles

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Les thématiques dérivées de ce thème s’enchainent de salle en salle, sans qu’aucun véritable lien ne les rattache, sauf peut-être l’omniprésence des œuvres de Pierre et Gilles. Elles sont partout avec leurs esthétiques publicitaires, si bien qu’elles occultent les autres œuvres, non seulement par le caractère provoquant des figures, mais aussi par leurs couleurs très prononcées et chatoyantes. Pour moi, le principal défaut de cette exposition réside dans un problème d’affichage, de scénographie. Dans la salle des athlètes, les trois footballeurs de vive la France (2006), qui arborent un cadre parsemé de cocardes tricolores, monopolisent l’attention, que les réactions soient celle de l’amusement ou celle du rejet. Il y a bien des effets de surprise qui ont rythmé ma visite, mais cette lutte contre l’ennui se fait au détriment des œuvres, que l’exposition ne porte pas assez à regarder. L’objectif semble être plutôt celui de la provocation, de ce fait les aspects plastiques et historiques de la question semblent parfaitement négligés. De cet affichage quelque peu superficiel, résulte un problème d’équilibre entre les types d’œuvres présentées.

Quelques points positifs !

 

Hippolyte Flandrin (1809-1864) Je une assis au bord de la mer, eìtude 1836 Huile sur toile H. 98  L. 124 cm Paris, museìe du Louvre

Wilhelm von Gloeden, ÔÇÿCainÔÇÖ, c. 1900

 

Quelques éléments sont toutefois subtils et intéressants. Même si la salle qui rassemble les baigneurs (vers 1890) de Cézanne, aurait été l’occasion de confronter le nu masculin et le nu féminin, en exposant par exemple les baigneuses du même peintre, cette salle met en regard le jeune homme nu assis au bord de la mer (1855) d’Hippolyte Flandrin et la reprise du même motif par le photographe von Gloeden (Caino vers 1902). Outre la qualité esthétique de ces deux œuvres, je voudrais souligner l’intelligence de leur disposition, du dialogue entre les œuvres et leurs époques, et qui n’est pas un simple affichage – auquel l’exposition dans son ensemble semble parfois s’astreindre. De même, le choix d’artistes comme Mapplethorpe est pertinent, dans sa capacité à considérer le corps comme une matière photographique, à jouer de cette matérialité par le noir et blanc et les contrastes lumineux.

 

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Mais surtout, la sculpture Arch of Hysteria (1993) de Louise Bourgeois (la seule œuvre de l’exposition réalisée par une femme) offre une critique intéressante de l’idée qui veut que le comportement genré soit biologiquement déterminé par le sexe. A partir de l’étude du neurologue Jean Martin Charcot (1825-1893) sur les effets physiques de cette maladie, l’artiste représente un corps masculin convulsé, intensément courbé en un arc. Cette œuvre a le mérite de transgresser l’idée genrée que l’on a de l’hystérie, assignée à tort au «féminin». Elle va donc à contre-courant de l’exposition dans son ensemble !

J’ai regretté que ces éléments positifs soient si peu nombreux dans une exposition – peut-être victime de sa trop grande ambition – qui se réduit à une superposition d’œuvres parfois incohérente ou sans grand intérêt. Cette exposition est sans aucun doute divertissante, mais elle ne se révèle pas très édifiante, et n’est donc pas à la hauteur de ce qu’elle laissait présager. La relative pauvreté de la réflexion historique et artistique sur le nu masculin dans une exposition de cette ampleur est assez révélatrice : elle montre à quel point la question du genre est au cœur de l’actualité. Elle n’est pas ici la source d’une gêne prude, mais elle est développée à outrance et fait donc écran à l’aspect artistique du nu. L’exposition se concentre sur la masculinité, elle est conçue par des hommes, sur les hommes (voire même pour les hommes?). Pourtant la vision de l’homme est souvent teintée de féminité. Et j’ai eu parfois l’impression de m’être immiscée dans les pages sexy du magazine Têtu (comme en attestent les gloussements des adolescentes qui fusaient de toutes parts…). Amour de l’homme par des hommes, amour de l’homme par des femmes, peu importe ! Ce qui compte c’est surtout l’amour de l’art.

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