Lesbiennes pour hommes à vendre. La boulette de Taschen

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« Les hommes hétéros ont toujours eu un faible pour les lesbiennes, ou plutôt pour les femmes hétéros disposées à satisfaire d’autres femmes pour le simple plaisir des hommes qui les regardent. Quand un homme voit deux femmes ensemble, il ne ressent absolument pas la même jalousie qu’il pourrait éprouver à la voir désirée par un homme, comme dans un porno hétéro classique : il connaît un plaisir décuplé à contempler en double ce qu’il aime déjà en simple, et son rêve éternel est d’être invité par ces femmes à les rejoindre. Bien sûr, ce rêve n’est pas réaliste, mais il n’en est pas moins universel, et les photographes le savent bien, qui ont immortalisé ces faux couples homosexuels depuis plus de 100 ans. »

En arpentant le web, je suis tombée sur le pitch de cet ouvrage publié en avril 2016 par Taschen, Lesbians for MenUne introduction ambiguë qui se termine sur une volonté de « questionner » ce fantasme. Nous pourrions nous attendre donc à un angle critique et contestataire de la part de l’auteure, mais ce n’est pas la véritable intention de la manœuvre éditoriale. L’objectif est bien de rendre hommage à « ces femmes dévouées qui ont embrassé, caressé et finalement satisfait ce goût des hommes pour les bisexuelles ». 

Ne croyant pas que l’illustre maison d’édition puisse avoir accouché d’une œuvre à ce point insultante et, somme toute, futile, j’ai voulu y voir un essai sociologique. Un article d’AnOther Magazine donne en effet une vision intéressante de l’œuvre et laisse espérer une approche moins « déconne au pub avec ses potos » que la quatrième de couverture de Taschen.

C’est en me renseignant sur l’auteure, Dian Hanson (qui a contribué à plusieurs magazines masculins et travaillé dans l’industrie pornographique), que mon ressenti initial a été non seulement confirmé, mais s’est empiré.

Le potentiel commercial étant évident, il est connu que Taschen publie des ouvrages coquins de temps en temps, mais comment un livre à l’intention si peu profonde et réfléchie a-t-il pu passer entre les mailles du filet ? À quel point faut-il être à côté de la plaque pour ne pas capter qu’il y a plusieurs points choquants dans cette affaire ?

Avant toute chose, il faut préciser un point : le fantasme est évidemment licite et à chacun le sien. Il ne s’agit pas ici de tenir un discours moralisateur sur les fantasmes. Simplement, dans la réalité, les parties impliquées sont bien vivantes (généralement) et il semble évident que les notions de liberté et de consentement devraient être respectées, peu importe l’orientation sexuelle de l’individu.

Afin de comprendre ce qui se cache derrière cette boulette éditoriale, il nous faut décrypter l’interview de Dian Hanson par Konbini USA.

Cette lecture m’a en effet plongée dans la consternation la plus totale. C’est une catharsis de l’idiotie : il y a plus de féminisme dans un discours de Marine Le Pen que dans la bouche de Dian Hanson.

Au début de l’article, l’auteure explique avoir voulu créer une œuvre « factuelle », un livre questionnant ce fantasme existant « depuis la nuit des temps ». Noble intention mais gênante tout de même.

Si ce fantasme a pu s’affirmer autant en art, c’est sûrement parce que, « depuis la nuit des temps », la sexualité masculine a pu s’exprimer ouvertement tandis que la sexualité féminine a été réduite au silence.

De plus, ce n’est pas parce que cela existe « depuis la nuit des temps » que c’est juste. Des choses se sont passées « depuis la nuit des temps » qui font qu’une maison d’édition comme Taschen pourrait tenter de publier des œuvres disons – avec un euphémisme – un peu moins ancrées dans une société patriarcale.

Sans euphémisme : être rétrograde apporte sûrement beaucoup d’argent à Taschen, mais ce n’est pas parce que le papier est mourant qu’il faut le remplacer par le PQ.

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Tony Stamolis, « Sam and River » © Tony Stamolis / TASCHEN

La suite de l’interview nous offre de rares pépites. Konbini accomplit une acrobatie journalistique en posant la question du siècle : « Beaucoup de ces images sont coquines. À quel point la coquinerie fait-elle vraiment partie de la vie des lesbiennes ? ». WOW.

Je sens que cette journaliste a besoin de quelques éclaircissements : 1. la sexualité lesbienne ne se résume pas à se toucher les coudes et à réciter des poèmes ; 2. je te propose de poser cette question à une vraie lesbienne, cela fera moins « documentaire animalier » ; 3. j’espère sérieusement que tu ne t’attends pas à ce qu’il y ait eu une étude sur ce sujet.

Je me trompais : l’interview vire au drame, cette étude existe bel et bien et notre Dian Hanson la ressort promptement.

L’étude donc, menée par on ne sait pas qui à New York il y a trois ans, démontre deux théories d’envergure :

1. Les comportements coquins et exhibitionnistes sont plus répandus parmi les bisexuelles (la bisexualité féminine n’est donc pas considérée ici comme une vraie sexualité mais plutôt comme une mise en scène au service des êtres dotés de phallus).

2. Les lesbiennes sont en général moins coquines que les hommes. D’ailleurs, elles attendent toutes le Messie phallocrate qui leur expliquera comment jouir en son absence (je ne veux provoquer aucune gaule impromptue, mais une étude que j’ai conduite à Paris dans des endroits non précisés auprès d’un panel de gens anonymes montre que les lesbiennes peuvent même avoir plusieurs orgasmes à suivre, l’organe sexuel à rechargement n’étant pas un obstacle pour elles).

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Jan Hronsky, « Getting Ready For Dinner » © Jan Hronsky / TASCHEN

Madame Hanson, néanmoins, n’a pas fini de nous surprendre avec sa clairvoyance. Plus loin dans l’interview, elle nous fait cadeau de cette réponse au sujet de la bisexualité : « La bisexualité est comme l’alcoolisme, auto-déclarée et auto-déterminée. Ainsi, il est difficile de dire combien de bisexuels il y a. […] Mais je sais, par mon propre comportement, que souvent [la bisexualité] n’était autre qu’un manque de répulsion [envers le fait de coucher avec le même sexe] ».

Pour résumer, il est agréable de coucher avec une autre femme mais cela ne fait pas de nous des bisexuelles. Eh oui, Katy Perry l’avait d’ailleurs très bien dit il y a quelques années.

L’interview continue et les réponses s’enchaînent dans une éjaculation irréfrénable de gaffes.

Pense-t-elle que la sexualité féminine est moins représentée que la sexualité masculine ? Oui, et la faute revient aux femmes qui ne sont pas aussi explicites et désireuses que les hommes. Ici, nous touchons presque au principe darwiniste de « femelle timide-mâle ardent » (pour info, Darwin avait cru prouver biologiquement l’infériorité des femmes face aux hommes).

Finalement, devant un homme en érection, en proie à sa virilité, la femme pensante disparaît. Sa sexualité, ses envies, sa personnalité s’effacent pour ne laisser place qu’à… une poupée gonflable. Et c’est précisément le but : la femme dans les pornos est un être dépourvu de sexualité, son unique rôle devant être celui de combler le « mâle ardent » de Darwin.

Et à la question « les lesbiennes jouissent-elles plus que les autres femmes ? », Madame Hanson répond que non, que ses amies lesbiennes qui n’arrivent pas à orgasmer n’osent pas le dire car c’est la honte d’être une femme, d’aimer les femmes et de ne pas venir systématiquement (« entre filles c’est plus simple, tu sais où mettre les mains, non ? ». Bienvenue au Moyen Âge du sexe, les amis).

De plus, permettez-moi d’exprimer mes doutes quant au fait que pour atteindre un orgasme, il suffit d’avoir « un bon doigté » : une telle réponse omet la question de la volonté et de la sexualité des sujets. Dit autrement : j’espère que quand vous faites l’amour, vous en avez avant tout envie.

Mais allons plus loin : est-ce qu’il y a chez les femmes un fantasme similaire en version porno-gay masculin ? La réponse est que oui, mais dans une moindre mesure : c’est juste parce que les homos sont plus beaux gosses que les hétéros dans les films. Et puis l’homosexualité n’a rien à voir avec tout cela : les hommes veulent des fausses lesbiennes, non pas des vraies (faut-il expliquer à Madame Hanson que, simplement, les femmes seraient probablement susceptibles de se régaler avec du porno entre garçons si ce n’était que ce produit est, encore une fois, réservé à un public masculin ?).

Elle le dit finalement : « Le livre n’a rien à voir avec les lesbiennes ». Mais alors, Madame Hanson, pourquoi le faire ? Pourquoi ne pas le titrer 300 photos pour une bonne branlette entre potes, sans entraîner les lesbiennes là-dedans ?

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Bruno Bisang, « Margareth and Prisca » © Bruno Bisang / TASCHEN

Accablant constat : la lesbienne reste invisible aux yeux de l’homme hétérosexuel qui, ne pouvant pas la traîner dans son lit, ne voit pas l’intérêt de tisser une relation humaine avec elle. En résumant, si le raisonnement est poussé jusqu’au bout : les liens sociaux se font avant tout par les pulsions sexuelles que nous éprouvons les uns pour les autres.

Heureusement, j’ai la chance d’évoluer dans une communauté dans laquelle garçons hétéros et filles lesbiennes s’aiment et se comprennent. Cela mériterait un documentaire inédit ! Vite, qu’on appelle Arte.

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Irving Klaw, « Bettie Page triumphantly straddles her vanguished opponent in a wrestling match for Irving Klaw », vers 1955 © Irving Klaw / TASCHEN

Plusieurs points donc pour conclure cette amère analyse.

Premièrement, arrêtons de traiter les hommes comme des porcs et les femmes (lesbiennes) comme de la nourriture animale. « Ce n’est en rien jouissif de voir ta copine te tromper avec une femme, ça ne l’est déjà pas avec un homme donc je ne vois pas pourquoi ça passerait mieux » : réponse moyenne que mon palmarès d’animaux sans retenue (= hommes hétérosexuels) interviewés m’a donnée.

Deuxièmement, ce livre stigmatise un groupe d’individus auquel on ne s’intéresse aucunement et dont on imite le comportement en le caricaturant afin d’assouvir un plaisir que l’auteure nous fait passer pour une nécessité (= se vider les couilles). Quel sera le prochain ? Asiatiques pour hommes ? Brunettes versus blondes ? Les plus beaux nus de femmes de l’Est ? La branlette espagnole en photos ? Autant de titres qui feraient de Taschen un concurrent direct de Pornhub.

Troisièmement, Madame Hanson ne s’est-elle pas dit que justement, il n’est pas normal que le seul endroit où les (fausses) lesbiennes sont mises à l’honneur est dans le porno, sans parler des dérapages du cinéma français, toujours prêt à prendre le spectateur pour un coincé s’il ose dire qu’on est allés trop loin dans le voyeurisme ?

Quatrièmement, est-ce qu’on peut espérer en 2017 que l’on cesse de nous rabâcher des discours du type « les hommes aiment ça et pas les femmes », « les femmes font ça et pas les hommes » et que l’on tente d’aller un peu plus en profondeur avec les gender studies ? 

Cinquièmement, je vous vois venir. « Mais c’est de l’art gna gna gna ». Je pense à ce jeu révélateur sorti il y a quelques années : Fashion or Porn?. Le principe : deviner si une photo érotique était shootée dans le cadre d’une campagne de mode ou du tournage d’un porno. Jeu véritablement casse-tête prouvant que l’art a peu à voir là-dedans. Un cul, ça vend mieux que des mots. N’essayons pas de transformer la merde en chocolat.

Taschen, cette référence absolue dans le domaine de l’édition artistique, vendra cette chose à quarante euros environ sous prétexte que « c’est de l’art » (ou de la sociologie, au choix). Même si mes performances sexuelles sont, apparemment, de véritables chefs-d’œuvre, je préfère tout de même qu’elles restent dans ma chambre.

Merci Taschen.

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