Les ruines survivent à la décadence

Crédits photos : Aurore Gosselin

Qui dit ruines, dit ruiné, dégradé, délabré, disloqué, altéré, détruit, passé. La contemplation de vestiges appelle souvent  l’image mémorielle de temps plus fastes, plus lumineux, plus vivants. Est-ce à dire qu’épaves et bâtisses abandonnées suggèrent la décadence ? S’il est caractéristique de la décadence de tendre vers la ruine, celle-ci n’est pas pour autant un état de néant.

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La décadence est un mouvement de perte, de dépossession, de perdition. Ce que l’on croyait acquis se dérobe à jamais car l’expérience de la décadence affecte, transforme, bouleverse, de sorte que « ce ne sera plus jamais comme avant ». Les vestiges antiques, les fabriques désaffectées, les friches et terrains vagues,  les cimetières navals… sont le témoignage d’une civilisation éteinte, d’une activité abandonnée ou tout simplement d’un essoufflement nécessaire des choses.

Les ruines – en s’imposant matériellement à notre vue – nous empêchent d’enfouir ce passé plus ou moins regretté. Il s’agit d’un héritage avec lequel il faudra composer. Plus qu’un héritage, elles s’offrent comme une source d’inspiration. S’il est difficile de rester de marbre dans ces espaces chahutés par le temps, certains en ont fait leur véritable terrain de jeu artistique. Peintures romantiques, littérature…et clichés de la mouvance « Urbex ».

Par Urbex, entendez « exploration urbaine ». Clandestinement, des passionnés de photographie s’immiscent dans des bâtisses désaffectées pour y laisser batifoler leurs grands yeux écarquillés. Appareil photo autour du cou, le cœur serré et le pas prudent, les « urban explorers » se piquent d’immortaliser sur papier glacé ces lieux que l’on pourrait croire « morts ». Joli défi !

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A travers leurs clichés, les « urbexeurs » réhabilitent en quelque sorte l’existence des ruines, non seulement en négatif comme fragment de ce qui a jadis été « grand », mais aussi en positif comme œuvre à part entière. Ils savent mettre en valeur ce qui, à première vue, n’en aurait pas. Dans cette veine, l’analyse de la philosophe Sophie Lacroix est percutante : « le « charme » de la ruine – nous dit-elle – procède de la nature du fragment, entre-deux, entre totalité perdue et reste précieux ». La ruine peut donc être considérée pour elle-même et non pour la décadence à laquelle elle renvoie. En ce sens, elle est bien plus un commencement qu’une fin, l’Urbex en est l’illustration.

Plutôt que de spéculer sur les motivations de ces photographes aventureux, je suis allée pour vous à la rencontre d’Aurore Gosselin, étudiante en arts graphiques à Rennes et jeune urbexeuse à ses heures – inutile de vous préciser que ces heures sont tout sauf des heures perdues ! Installées côte à côte au Waxx – café-galerie dans lequel elle inaugura sa première exposition en février dernier – nous nous interrogeons sur sa passion pour l’exploration urbaine.  Aurore pratique l’Urbex pour l’Urbex et avant tout pour elle-même. Comme tout passionné, quel que soit l’objet du hobby, elle s’applique davantage à vivre sa passion qu’à la rationaliser. C’est donc en quelque sorte un travail d’introspection que je lui propose. Je lance des mots à mon interlocutrice : adrénaline ? recueillement ?  transgression ? échappatoire ? reconnaissance ? inconnu ? silence ? mise en scène ? danger ? parti pris ?  Plus que ses paroles, je scrute l’expression dans son regard. Certains mots ne suscitent chez elle aucune émotion. Mais au détour de quelques hypothèses ses yeux s’illuminent comme pour les valider :

 -EMERVEILLEMENT- Parfois véritable parcours du combattant, ses expéditions ont un air enfantin particulièrement touchant. Il y a quelque chose de l’enfance, une humilité, dans ses immersions entre les vieux débris, les carcasses rouillées et les vitres brisées. Pister un spot, s’y frayer un chemin et s’émerveiller de ce qu’il donne à voir. Le souvenir des chasses au trésor et des cache-cache n’est pas très loin.

-VECU- « Sentir l’odeur de la poussière, l’écho de tes pas, percevoir la lumière révéler les imperfections de ce lieu qui en est truffé ». Elle me présente son œuvre – une collection très personnelle d’une cinquantaine de clichés – avant tout comme le témoignage de ses différents périples. Nous nous arrêterons ainsi sur le qualificatif de « visiteur-photographe » car acteur-artiste, l’urban explorer est aussi contemplateur.

Découvrir des ruines c’est s’ouvrir à l’inconnu et non s’apitoyer sur ce que l’on observe. 

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– TEMPS SUSPENDU dans un HORS LIEU – Ses expéditions permettent à Aurore de se soustraire au tumulte du quotidien. « Plus joignable, tu n’es plus là » résume-t-elle. Ainsi l’Urbex est un art des ruines: elles figurent ce qui n’est plus et invitent le contemplateur à s’extraire du temps présent. Pas exactement me contredirait Aurore pour qui les moments d’explorations sont au contraire des instants pleinement vécus. La conscience de son environnement est en effet aiguë lorsque l’on se trouve au cœur d’endroits improbables ! Les zones désaffectées, les décombres sont donc des éléments considérés pour ce qu’ils sont hic et nunc.

-RE-APPROPRIATION- Dans ces recoins dévastés de nos villes, l’urban explorer se trouve potentiellement dans une situation de tension inédite : à la fois vulnérable au milieu de « rien » – rien de clairement identifiable – et confident privilégié des ruines parcourues. Bien plus que le constat d’un lieu qui aurait perdu de son lustre, le « visiteur-photographe » parvient donc à apprécier le lieu pour ce qu’il est. Les clichés pris au cours d’expéditions figent la beauté des ruines découvertes par leur auteur. En ce sens, il est possible d’entrevoir une forme de ré-appropriation de ces hors-lieux.

L’Urbex nous invite donc à reconsidérer les ruines, non comme simples issues d’une décadence qui les hanterait, mais comme espace poétique, source d’inspiration et d’étonnement. Dans les albums de famille ou les expositions street art, les clichés immortalisant ces « ruines » seront appréciés pour l’harmonie des formes en présence, l’authenticité de la patine qui transparait, les traits de lumière qui filtrent entre les gravats. Plus que la fin d’une ère, les ruines offrent un cadre idéal pour le développement d’un art. Elles survivent à la décadence.

Clémence Pétillon

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4 Commentaires

  • Bonjour Jules,

    Je te remercie pour ces quelques références que tu indiques et qui permettront aux lecteurs de Manifesto XXI qui le souhaitent d’approfondir leurs propres réflexions sur les ruines, et l’inspiration artistique qu’elles peuvent susciter.

    J’en prends moi-même bonne note et ne peux que saluer l’œuvre de S.Ristelhuebert, ainsi que les analyses de M. Markarius et M. Augé que tu cites.

    Cela peut-être contrariant, j’en conviens, de ne pas voir mener une réflexion plus globale sur le traitement esthétique des ruines mais écrire exclusivement sur l’Urbex est un parti pris. Aussi, c’est de manière intentionnée que je n’évoque pas de grands noms de la photographie, de la peinture ou de la littérature mais choisis de partager le témoignage singulier d’une urbexeuse rennaise. Mon article retrace bien plus émotions et ressorts d’une expérience d’Urbex que ne cherche à constituer un répertoire d’œuvres-d’art ruinesques.

    Par ailleurs, je t’invite à lire le très bel article d’Anne-Sophie : « Ruines : pour une esthétique du temps » dans cette même section Art de Manifesto XXI. Une approche toute autre des ruines et la découverte de six artistes talentueux (Yves Marchand et Romain Meffre, Thomas Jorion, Mathieu Pernot, Cyprien Gaillard, Jesper Just) à la clef !

    Pour contacter Aurore, une interface est disponible sur le site que je conseillais à Marine récemment : http://www.aurore-gosselin.fr/, n’hésite pas à lui laisser un message, elle ne manquera pas d’y répondre.

    Merci encore Jules pour ton message, c’est très enrichissant de pouvoir dialoguer avec ses lecteurs !

  • C’est vraiment très très bien écrit, chapeau! Mais les ruines sont un sujets très  » à la mode  » du coup l’article manque un peu de substance et mériterait d’être approfondi pour aller au-delà de la banale « décadence d’un monde en perdition ».

    cf: Michel Makarius, Sophie Ristelhueber, Marc Augé…

    ps: Possibilité de contacter cette « urbexeuse »?

  • Bonjour Marine, merci pour ton message !
    Ravie d’avoir pu susciter de nouvelles aspirations pour l’Urbex !!
    Aurore présente ses différentes performances sur sa page « Aurore Gosselin – Designer graphique » : http://www.aurore-gosselin.fr/
    Tu y trouveras une page dédiée à sa collection photographique.
    Have a nice discovery !
  • très bon article !ça me donne vraiment envie d’aller explorer ces lieux de ruines.
    Tu as su trouver les bons mots pour illustrer le projet de Aurore . où peut -on trouver les photos d’Aurore ?

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