Les rêves et le pouvoir des images

Se souvenir de la lumière 2016 © Joana Hadjithomas & Khalil Joreige. Galerie In Situ - fabienne leclerc

Si certaines personnes notent leurs rêves au réveil, actant ainsi le récit rêvé dans le réel, d’autres ne se rappellent d’aucunes images de leurs rêves et ne sont pas en mesure de les raconter, de les identifier, ni de les saisir. Car dans les rêves, si récits et images s’entremêlent, notre esprit endormi emprunte un chemin narratif imaginaire bien souvent inconscient – Sigmund Freud l’a démontré – à la limite de l’entendement et sans traces immédiates.

Pourtant des fragments de rêve demeurent bel et bien en nous et refont surface d’une façon ou d’une autre. Le rêve s’inscrit effectivement dans une réalité singulière et s’inspire d’un monde à la fois ancré dans la réalité et déconnecté. Le rêve peut partir de notre quotidien, s’inscrire au-dedans de lui, mais aussi réapparaître dans celui-ci. Cependant, le rêve devient également Autre. Il constitue une ouverture imagée et imaginée vers l’ailleurs, vers des conditions de possibilités sans limites, sans contraintes si ce n’est la rationalité que nous impose parfois notre esprit même endormi.

Les rêves restent divers et deviennent narrations. Dans nos rêves, il nous arrive parfois d’emprunter différentes énonciations. Nous sommes par exemple le personnage principal, narrateur omniscient, ou nous sommes extérieurs à l’histoire qui s’écrit, regardant de loin l’action en train de se faire, extérieurs à notre propre rêve. Nos rêves sont nôtres, nous sommes partie prenante de nos rêves, mais ils restent aussi lointains, insaisissables et demeurent des récits de l’esprit, identifiables, mais pas toujours interprétables. Ils participent pourtant à la construction de notre identité qu’ils soient des récits introspectifs ou abstraits. Ils existent par leur force extérieure tout en émanant de nous. Le rêve développe ainsi un extérieur narratif, produit des images auxquelles notre esprit s’identifie le temps d’une nuit.

L’exposition « Se souvenir de la lumière » des deux artistes Joana Hadjithomas & Khalil Joreige actuellement présentée au Jeu de Paume jusqu’au 25 septembre 2016, propose une réflexion artistique sur le pouvoir des images et des récits qu’ils soient réels ou fictionnels. Interrogeant un nouveau rapport à la représentation artistique de la réalité et à la production d’images, les deux artistes s’intéressent tout particulièrement à l’histoire oubliée et aux non-dits de leur pays d’origine, le Liban. Autour de cette thématique et de la survivance des images et des récits, Hadjithomas & Joreige cherchent à faire émaner des traces visuelles et narratives qui n’ont pas pour but de légitimer une réalité oubliée, mais plutôt de déplacer les limites de l’imaginaire du spectateur.

Les artistes ont par exemple inventé un personnage fictif, Abdallah Farah, photographe qui aurait notamment produit des cartes postales pendant les guerres civiles libanaises qu’il aurait par la suite brûlées au vu des conséquences de la guerre et des bombardements. Ces cartes postales deviennent comme des vestiges, chaque spectateur est libre d’emporter avec lui l’une des cartes postales imaginées et « affectées par une violence passée » (propos recueillis dans l’émission France Culture du 13 juin 2016, La Grande table, consacrée aux deux artistes).

C’est autour de ce personnage également que Hadjithomas & Joreige débutent leur projet intitulé Images latentes. L’histoire du photographe s’écrit alors. Abdallah Farah aurait entrepris de ne plus faire développer ses pellicules prises pendant la guerre mais de décrire ou d’imaginer par le biais d’une courte description ce qui avait été pris en photographie sur les pellicules. Au Jeu de Paume, toute une installation d’images latentes est ainsi donnée à voir ou plutôt à lire : des pellicules sont elles-mêmes prises en photographie sur fond noir et à côté de chacune d’elles se trouve la description de ce qui pourrait apparaître sur la photographie si celle-ci était développée. Devenant ainsi des images lisibles, mais invisibles pour le spectateur, c’est à ce dernier de laisser son imagination développer l’image.

Wonder Beirut (1997-2006), Joana Hadjithomas & Khalil Joreige
Wonder Beirut (1997-2006), « Carte postale de guerre # 1/18. D’après Un souvenir de Beyrouth », Joana Hadjithomas & Khalil Joreige

Mais c’est véritablement tout le travail documentaire des deux artistes sur le camp de Khiam du Liban, Khiam 2000-2007, qui reste très significatif de leur réflexion sur l’empreinte du passé dans le présent et le pouvoir des images. Pendant la guerre du Liban, le camp de Khiam est une prison non officielle gérée par l’Armée du Liban Sud et sous le commandement des Israéliens. De 1985 à 2000, un grand nombre de Libanais vont être faits prisonniers dans ce camp et seront torturés. Le document accompagnant l’exposition du Jeu de Paume l’explique bien : « Le film Khiam 2000-2007 (2008) interroge la représentation d’un lieu dont aucune image n’est visible, le camp de Khiam, resté inaccessible jusqu’au retrait des troupes d’Israël et de sa milice supplétive, l’Armée du Liban Sud, en mai 2000 ». Dans ce film, Hadjithomas & Joreige ont interrogé des anciens détenus sur leurs conditions de détention. C’est ici aux récits et aux souvenirs narrés de produire l’image du camp inexistante autrement.

Khiam 2000-2007 (2008), Joana Hadjithomas & Khalil Joreige

Dans l’un des témoignages, deux des détenus reviennent d’ailleurs sur la thématique du rêve. L’un d’entre eux évoque le rêve comme la construction d’un imaginaire lui permettant de surmonter la situation présente. L’autre ancien détenu évoque le pouvoir du rêve comme inspiration collective. Il fait référence aux discussions entre détenus et au rêve comme moyen de produire des imaginaires extérieurs. Cette évocation du rêve de la part des anciens détenus résonne au sein même du travail de Hadjithomas & Joreige de façon générale. Le rêve devient une production d’images, une représentation et un imaginaire en soi. Le pouvoir du rêve existe en tant que pouvoir et production d’images – que l’on pourrait presque qualifier de latentes si l’on reprend le concept des deux artistes.

Dans l’émission de France Culture, Hadjithomas n’évoque pas directement cette œuvre, mais prononce cette phrase percutante au sujet de leurs projets artistiques : « On voulait mettre des images sur cet imaginaire sans images ». On peut considérer que cette phrase s’applique tout aussi bien à leur travail qu’au travail du rêve et de l’imaginaire. Le rêve devient lui aussi une nouvelle production d’images et de narrations autour d’un imaginaire qui existe mais qui reste aussi, bien qu’inspirant, sans traces formelles mais à explorer…

Khiam 2000-2007 (2008), Joana Hadjithomas & Khalil Joreige
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