Les métastases du FN

La boule au ventre et la gorge serrée ; le cœur aussi gros et lourd que le coup de marteau qui s’est abattu sur l’Europe ; la nausée, surtout. La nausée qui monte et qui monte, une ascension vertigineuse qui n’a d’égale que celle de l’extrême-droite. L’Europe est gangrénée, d’une douce infection qui étend ses tentacules pestilentiels sur notre territoire. Un message enjôleur qui se vêt  du glaive gaulliste et du manteau socialiste, parant de couleurs décentes la laideur d’une âme haineuse et réactionnaire. La flamme du FN est comme la flamme d’une clope; elle s’insinue lentement dans le corps, creuse des sillons noirâtres toujours plus profonds, nous détruit peu à peu en nous donnant l’illusion qu’elle nous fait du bien. Elle nous donne l’illusion de la dépendance, elle nous permet de fuir nos problèmes. Une crise, une taff, et c’est reparti. Le FN s’introduit chez nous, distillant lentement son poison en le masquant de saveurs humanistes. Il s’installe, bâtit les foyers sordides du cancer nationaliste. Ceux qui rejetaient en masse ce « parti de fachos » avalent aujourd’hui par goulées la propagande fumeuse de ce funeste extrémisme. Une crise, une taff, et c’est reparti.

L’ironie dans tout ça, c’est que la source de cette gangrène cherche à s’amputer elle-même de l’Europe. Le FN lui impute d’être à l’origine de la dégénérescence française, et préconise par là d’isoler le corps sain du malade: renforcer les frontières pour s’isoler de l’Europe. Propagande habile qui fait une fois de plus ses preuves. L’amalgame est l’arme de l’extrême-droite. Par le trompe-l’oeil populiste, on est séduit, on rejoint les idées, on vote FN. C’est le poison insidieux de la haine qui se répand dans les veines de l’Europe. « Pas de la haine ! L’amour de la France, monsieur ! », clameront les fervents patriotes. Remarquez qu’entre l’amour d’une nation et la haine de l’étranger, la frontière est bien poreuse…

Est-il véritablement besoin de rappeler les bévues du passé ? Les « Michel Durafour crématoire », les « chambres à gaz ne sont qu’un détail de l’histoire » ? Est-il besoin de rappeler que le fondement idéologique de l’extrême-droite française n’est autre que le retour à une société hiérarchisée, fondée sur un modèle militaire, avec pour chef idéal un roi providentiel ? Est-il besoin de faire la sombre comparaison entre les propagandes nazie et FN, se fondant toutes deux sur le doux enrobage des idées les plus extrêmes et la mise en première ligne d’arguments populistes (chômage, immigration, souci des « petites gens ») ? Est-il besoin d’étayer cette comparaison en rappelant qu’en Hongrie et en Grèce, des partis néo-nazis ont réalisé des scores par trop effrayants ? Voilà bien des portes ouvertes qui ne demandent qu’à être enfoncées, et pourtant la sphère politique rechigne ne serait-ce qu’à les entrouvrir. C’est bien normal, le FN a pris trop d’ampleur, et jouer sur son terrain (comme l’immigration), c’est s’attirer de potentiels électeurs. Les médias, de leur côté, ne sont pas en reste. Ils ne voient dans cette expansion qu’un vote contestataire, qu’un acte de citoyens qui crient leur désespoir dans l’isoloir des bureaux de vote. La détresse a bon dos, elle permet de ne pas voir la responsabilité de ceux qui votent, elle permet d’être aveugle pour ne pas pleurer.

Nous aussi, on a la haine. On a la haine de ce venin mielleux qui se répand dans le corps politique français; la haine de cette idée reçue selon laquelle la France est pessimiste et affligée; la haine de cet esprit latent qui accepte son sort et laisse la voie ouverte à des tyrans en puissance; la haine de ces gens qui voient dans les 25% du FN le vote du quart des Français. La différence, c’est que l’extrême-droite se fonde sur l’aversion, elle s’en imprègne, s’en nourrit, s’en constitue une force politique. Elle ne sera jamais qu’une force négative, dans l’opposition constante à la construction. Enfonçons donc les portes ouvertes, guérissons-nous de cette maladie insidieuse. Aux grandes épidémies, nous trouvâmes toujours des remèdes.

Grégoire Huet, au nom de tous les membres de Manifesto XXI

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3 Commentaires

  • Merci beaucoup pour ces précisions chiffrées qui, je l’avoue, manquent à cet article. Et je suis tout à fait d’accord sur le fait que l’esprit général tend à avoir dédiabolisé le FN; ce qui se manifeste d’autant plus chez les politiques qui incluent dans leur campagne la répression comme argument d’élection (Rocard, Hortefeux, Valls…).
  • Quelques petits chiffres pour argumenter l’ironie de l’idéologie FN… et de l’UMP :

    – On compte 200 000 immigrés illégaux en France (soit moins que le nombre d’habitants de la ville de Rennes) et 62 000 demandeurs d’asile par an en France, dont seuls 15% sont acceptés, les 85% restant deviennent alors sans papiers, traqués, expulsés. Chiffres à comparer avec la population totale de la France : plus de 65 millions.
    – Seulement… 16 000 roms, vivant dans des conditions si indignes que leur intégration à la société française devient un rêve inaccessible. (soit autant d’habitant que la ville de… que beaucoup de petits communes en fait).
    – En Europe, le nombre des clandestins est estimé à environ 4,5 millions : sur plus de 500 millions de citoyens européens, les sans-papiers représentent ainsi 0,97% de la population européenne.
    – Selon le rapport du Programme pour le développement des Nations unies, 60% des migrations ont lieu entre pays riches et seulement 37% entre pays pauvres et pays riches.

    Donc dire que la France et l’Europe «ne peuvent pas accueillir toute la misère du monde» (cf. ce brave Michel Rocard) fait rire. Il trouve que le débat est « trop émotif », mais l’émotion va dans les deux sens :elle nous pousse au laxisme et à la surenchère des chiffres et du discours sécuritaire. La répression est apparemment la réponse la plus facile, et malheureusement la plus populaire…

    Régulation des flux, politique d’intégration et projets de développement dans les pays d’émigration : ce sont les trois piliers d’une politique européenne d’immigration concertée. Mais c’est un discours difficilement audible en temps de crise économique.
    Hélas on a tellement parlé du « FN veut se dédiaboliser » que l’esprit des gens l’a transformé en « le FN est dédiabolisé ».
    Merci Manifesto XII de nous le rappeler dans ce très bon article !

    (Sources :INSEE, ministère de l’intérieur, programme pour le développement des Nations-Unies)

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