Les Amours Imaginaires (et mimétiques)

image-1

Autrui. L’autre. L’étranger. Substance extérieure à notre conscience. Subjectif finalement. Oui. Notre rapport à l’autre est subjectif. Nous interprétons l’autre selon l’image qu’il nous renvoie, selon l’image que l’on s’en fait, ou pour ce qu’il est vraiment, ou il n’y aurait aucune différence entre tout cela ? Le désir c’est vouloir absolument une chose, un être. En économie, on dirait que c’est un bien privé, un bien rival et exclusif. Le désir c’est voir ce que l’on décide de voir en cachant tout le reste. C’est peut-être cela l’amour finalement. Où est cette frontière entre le désir et l’amour ? Désire t-on la personne ou l’image qu’elle dégage ? Désire t-on l’environnement qui se crée quand nous sommes avec telle ou telle personne ? Que désire t-on et pourquoi ? Qu’arrive t-il lorsqu’autour de ce bien rival et exclusif, rode votre ami ? Mais surtout, peut-on toujours désirer quand nous ne le sommes pas par l’objet que l’on désire ? Sommes-nous capables de tout pour être désirés par ce que l’on veut posséder ?

Les Amours Imaginaires, à mon sens, c’est cela. Comme moi, beaucoup ont dû voir ce film des millions de fois peut-être. Mais malgré de nombreuses questions qui me revenaient à chaque fois, j’y redécouvre toujours quelque chose. Une couleur, une question, une parole de musique, un objet, un regard. Parce que ce film est semé d’ambigüité. Il traduit l’ambiguïté et la complexité de l’Etre et ses désirs. De manière générale, j’aime la façon dont Xavier Dolan (jeune prodige du cinéma de notre génération ? A mon sens oui) traite le désir et les rapports entre les hommes. Rapport entre la mère et son fils, entre une femme et son homme/femme, entre deux hommes… Tout cela est relié par le désir. Désir de mort, de vengeance, d’amour, désir d’être quelqu’un d’autre.

image2

Xavier Dolan, pour les Amours Imaginaires puisque c’est eux qui nous intéressent aujourd’hui, c’est d’abord des couleurs, plein de couleurs. Un embellissement du quotidien. Il dépeint avec tant de beauté, de fantaisie, de rêve, le quotidien de personnages à la fois banals mais aussi tellement hors du temps et atypiques. Oui on est peut être banal et atypique. Du vintage, en veux-tu en voilà. Une vie de frips comme je l’aime. Eh oui, c’est un film qui fait d’abord rêver. Rêver aussi de ces dialogues hilarants, sensibles, théâtraux… Mais toujours avec tant de réalisme. Le réalisme non pas du quotidien visuel mais celui du cœur. Ces phrases que l’on pense tout bas, que l’on aimerait dire tout haut, comme le fait chez la coiffeuse le personnage Marie qui rêverait de « dormir en cuillère », « savoir que s’il y a un méchant qui débarque il y a quelqu’un. Il n’y a jamais de méchant qui débarque mais c’est pas grave ». Le film Les Amours Imaginaires traduit le désir tout d’abord parce qu’il est beau. Certains diront, c’est pas parce que c’est hipster que c’est beau (private joke pour ceux qui connaissent par cœur la scène ci-dessous sur le son de « Pass This On », mais aussi parce qu’aujourd’hui Xavier Dolan est, comme d’autres, victime de ce terme vide « hipster » car il porte un bonnet, notamment lors de la sortie de Tom à la Ferme. D’ailleurs il s’explique sur Tom à la Ferme et l’ « hipsterism » ici)

 

Les Amours Imaginaires c’est un trio amoureux. Marie est amie avec Francis. Francis est ami avec Marie. Marie aime Nicolas. Francis aime Nicolas. Voilà. Un trio qui va vite devenir un jeu de regards et d’interprétations des gestes et des paroles de la personne aimée. Dans ce jeu nous avons tendance à prendre partie pour ces deux amis tellement cute et drôles… La course au premier café, théâtre, restaurant chinois, plus beau cadeau d’anniversaire, la course aux goûts communs. La jalousie les pousse à la folie, jusqu’à se battre, jusqu’à être jaloux de la mère de l’ange aimé, « D-é-s-i-r-é-e », ils diront.

 

Mais qui est ce fameux Nicolas, ce « bellâtre particulièrement à l’aise ? ». C’est un cupidon à l’accent québécois qui fait de la littérature en portant des lunettes en forme de cœurs et des pulls de bourgeois-bohème. Le cliché de l’artiste littéraire, celui sur lequel, garçons ou filles, on ne se le cache plus, on a tous craqué et on craquera encore. Christ c’qu’il est cute ! Nos deux amoureux transis l’incarnent tantôt en statue grecque (paroxysme de la vision sacrée, mythique, de l’objet désiré qui est ici un réel dieu), tantôt en dessin style Cocteau. Oui c’est une incarnation, une idéalisation… Un fantasme. Tout ce désir est presque entièrement basé sur de l’imaginaire.

p1190889-1024x768

Amours imaginaires car ils sont fantasmés, idéalisés, mais aussi, ils ne sont pas toujours partagés… Parce qu’en vérité, ce blondinet Nicolas, beaucoup l’ont haï de par son impassibilité, son ambigüité, sa transparence, son insouciance. Lorsque l’on aime on idéalise. On imagine un passé, un présent, un futur. Tout ce que dit ou fait la personne aimée nous traverse et est instantanément retraduit, réinterprété, selon notre conscience, selon ce que l’on veut en faire, selon ce qui est dicté par l’amour. C’est ça l’idéalisation. Ce que je voudrais un jour savoir c’est d’où vient précisément cette idéalisation. De ce que l’on rêverait d’être ? De ce que l’on a déjà rêvé et qui se pointe dans la vie réelle ? De ce qui nous est inconnu ou de ce qui est justement commun ? L’amour insatisfait c’est un refroidissement. Une souffrance atroce, « comme si l’on n’avait pas le droit d’exister », comme m’a dit une personne de mon entourage un jour de confessions. Le personnage Nicolas dans le film interprété par Niels Schneider cite d’ailleurs parfaitement la définition de l’amour insatisfait, l’amour à un seul sens… « Quand dans l’amour je demande un regard, ce qu’il y a de foncièrement insatisfaisant et de toujours manqué, c’est que jamais tu ne me regardes là d’où je te vois. » Au début on essaye de se le cacher, de tout faire pour être aimé en correspondant aux goûts de l’autre que l’on a d’ailleurs mis en avant par rapport à d’autres qu’il peut avoir (Xavier Dolan alias Francis se fait une coupe à la James Dean, Marie se passionne davantage pour Audrey Hepburn adulée par Nicolas). Mais lorsque l’on réalise à quel point nous sommes pathétiques et démasqués, la honte prend place, puis le désarroi, puis la haine… et enfin l’indifférence tombe comme ces cigarettes déchirées par Marie qui décide d’arrêter de fumer quand elle songe à oublier Nicolas une bonne fois pour toute.

image-3

Il arrive que l’on parvienne à conquérir ce que nous désirons. Ce qui est étrange c’est que, lorsque que le chemin vers le désir est derrière nous, nous laissant enfin au bras de ce que l’on désire, on s’en lasse. On n’en veut plus. C’est horrible mais c’est pourtant ce qui se passe. C’est comme quand on poursuit une personne ou une chose dans un rêve où l’on court au ralenti et que l’on se réveille juste quand on l’attrape ou que l’on est sur le point de l’attraper. On se réveille avant d’avoir vu ce que c’était vraiment parce qu’on ne veut pas le voir. Car ce que l’on aime dans l’amour et le désir, c’est de rêver. S’évader de la réalité. A travers cet amour, ce fantasme, cette situation, en l’espace de quelques secondes, quelques heures ou quelques années, nous sommes quelqu’un d’autre. Nous sortons de nous-mêmes. C’est le même phénomène que la rencontre avec l’œuvre d’art. Nous sommes transpercés, transformés, mais pourtant ce sont bien nos fantasmes et notre conscience qui se manifestent. Le philosophe René Girard dit : « Tout ce qui se donne à nous, nous avons tendance à nous y désintéresser, et tout ce qui nous refuse nous avons tendance à nous y intéresser ». Si l’on possède l’objet il n’y a plus de désir, c’est une déception mais si l’on ne le possède pas… Vous voyez quoi. Durant le film, des extraits montrent des êtres lambda qui racontent leurs expériences d’ amour, de fantasme, de désir. Je terminerai (presque) sur cette réplique peut-être banale et sans intérêt, qui ne vaut peut-être pas une des ces célèbres répliques de grands films en noir et blanc ou de grands chef d’œuvre du théâtre mais qu’importe : « J’étais amoureuse d’une autre sorte d’amour la t’sais, lui il habitait à Berlin, et moi sure de rien j’imagine que j’étais amoureuse de prendre l’avion, l’atterrissage, le café, les clopes, le vent d’ailleurs, son accent. Ca existe pas, c’est le concept que t’aimes, t’aimes le concept plus que l’autre, c’est con. T’es amoureux de la distance, et là quand y’en a plus de distance, quand y’en a plus d’océan à traverser pour aller voir l’autre et qu’il reste plus qu’à traverser le couloir… ».

Après tout, qu’est ce qui est réel, qu’est ce qui ne l’est pas… La science n’a pas encore réussi à nous le dire et peut toujours chercher à avoir le dernier mot pour s’occuper. Nous désirons tous les mêmes choses, la preuve en est qu’à la fin du film les deux amis se tournent vers un même homme une nouvelle fois. Notre désir n’est peut-être pas autonome, René Girard aurait-il raison?

Schéma de la théorie du désir mimétique selon René Girard
Schéma de la théorie du désir mimétique selon René Girard

Il y aurait un caractère mimétique au désir. Celui qui désire une chose attribue à cette chose un prestige. Le désir est alors souvent rival. On désire la même chose que ce modèle jusqu’à ce qu’il devienne obstacle et rival. Il y aurait alors une admiration de Marie pour Francis ou de Francis pour Marie ? Je désire la même chose que toi car j’ai de l’admiration pour toi, tu es comme un disciple qui me montre ce que je dois désirer. Les Amours imaginaires et le triangle amoureux ne sont donc pas une exception mais plutôt la règle… Quoi qu’il en soi, le désir nous pousse toujours plus à désirer davantage, à se surpasser, à explorer d’autres parties de nous-mêmes. Vrai, pas vrai, imaginaire ou pas, peu importe finalement. Xavier Dolan cite au début du film, Musset : « Il n’y a de vrai au monde, que de déraisonner d’amour ». Le désir est mimétique mais ne l’est pas que de façon triangulaire, il l’est infiniment, car au fond, nous désirons tous la même chose.

image_pdf
Spread the love !
  •  
  •  
  •   
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
More from Gaëlle Palluel

Pol Kurucz : du glam trash militant à Rio. Rencontre

Pol Kurucz, artiste franco-hongrois, crée en 2011 en Hongrie, puis en 2013...
En savoir plus

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *