Lechassis. Rencontrer la jeune création

Nicolas Tubery, The Ride, 2016, vue de l'exposition Parallele Call proposé par Lechassis, Musée des arts et métiers, curateur Romain Semeteys ©Salim Santa Lucia

Projet multiple et mouvant, Lechassis est une plateforme incontournable pour la diffusion d’artistes émergents, entre articles critiques, coups de coeur, et commissariats d’expositions. Développé en 2013, le projet s’organise autour d’une équipe de passionné-e-s travaillant collectivement, réunis sous l’impulsion de Romain Semeteys, fondateur de Lechassis, commissaire d’exposition indépendant et directeur artistique de l’espace d’art Arondit ouvert l’année dernière. Honnête sans être idéaliste et se dédiant désormais au soutien de la jeune création, il est revenu pour nous sur les différents aspects de ce projet, alors que le second numéro du magazine papier sera diffusé début avril, et que leur prochaine exposition « Réalité / Brick&Click #3 » s’ouvre jeudi 23 mars à la galerie Christophe Gaillard.

#Themoodoftheweek du 5/03/2017 Le dimanche soir, un condensé de visuels glanés sur le web, avec Benjamin Testa (Rotations 15,625 m3), the studio of Davide Genna & Cosimo Filippini & Studio Pace10 (No Snob, Studi festival) et Meagan Streader (at Nicholas Projects) ©Lechassis

Manifesto XXI : Tu as fondé Lechassis en 2013. D’où est venue l’idée et pourquoi avoir voulu créer une nouvelle structure comme celle-ci ?

R. Semeteys : Au départ, c’était plutôt un blog que j’avais créé par passion et sans grande prétention, mais rapidement, par la force des choses et les hasards, il a été connu et reconnu et j’ai décidé de m’y consacrer à plein temps. Aujourd’hui, j’ai réussi à constituer une équipe mouvante selon les projets, surtout pour la revue papier et notre espace Les Barreaux. Je tiens absolument à rester, pour le moment, dans un esprit « non profit ». Par rapport à d’autres grandes villes comme Londres, Bruxelles ou New York, je trouve qu’il n’y a pas assez de structures dans cet esprit à Paris. Il y a beaucoup d’initiatives très jeunes depuis deux ou trois ans, mais aussi beaucoup d’initiatives qui ne durent pas longtemps.

L’équipe des Barreaux, espace d’exposition visible en continu depuis l’espace public, avec Nathalie Desmet, Léa Hodencq, Lukasz Drygas, et Romain Semeteys ©Lechassis

Vous entretenez plusieurs d’activités différentes. Pourquoi avoir choisi autant de diversité ?

En effet, on a beaucoup d’activités et ce n’est pas toujours facile de s’y retrouver. Pour présenter le projet rapidement, il y a quatre branches. Tout d’abord la branche web, c’est-à-dire le site internet et les réseaux sociaux qui contiennent les articles web, « the mood of the week », et la rubrique « talents » qui présentent des artistes sélectionnés à partir d’un appel à candidatures permanent. Ensuite il y a le magazine papier avec deux numéros par an et dont le premier numéro est sorti en octobre dernier, le lieu d’exposition Les Barreaux, et enfin les projets d’expositions extérieures.

Tous ces aspects se rejoignent : quand j’écris sur un artiste, il est vrai que j’ai souvent envie de présenter son travail par la suite pour une exposition. Le terme « plateforme » prend tout son sens. Lechassis se construit sur un modèle anglo-saxon et je m’inspire beaucoup de ce qui se fait à l’étranger. C’est une entité multiple et indéfinie. Donc, si le magazine s’arrête demain on peut rebondir sur le lieu d’expositions ou inversement. Il y a le nom, Lechassis, et un but, soutenir la jeune création, qui se module d’une activité à l’autre.

Pierre Boggio, Les Barreaux #11 : Escapade au 7bis rue du Nadir aux Pommes, mars 2017 ©Salim Santa Lucia
Pierre Boggio, Les Barreaux #11 : Escapade au 7bis rue du Nadir aux Pommes, mars 2017 ©Salim Santa Lucia

Vous avez l’ambition de mettre en relation artistes et collectionneurs ?

Indirectement, on le fait lorsque l’on réalise une exposition, mais ce n’est pas le travail premier. In fine on travaille pour les artistes. C’est le sujet de fond. Tout ce qui est autour je ne dis pas que c’est annexe, mais sans les artistes il n’y aurait rien.

Comment te positionnes-tu par rapport au marché de l’art ?

Je ne suis pas du tout contre le système marchand, et c’est indispensable pour les artistes s’ils veulent en faire leur « métier ». Ce que l’on en perçoit de l’extérieur c’est ce qui est grand public, les grands noms et les grandes stars de l’art contemporain. On ne retient que cela, mais le système marchand c’est aussi de toutes petites galeries qui galèrent, avec des personnes très investies pour leurs artistes. C’est courageux comme métier. Si je veux rester « non profit » c’est peut-être parce que je trouve ça compliqué de vendre de l’art !

Talents : Charlotte Vitaioli, GoodBye Marilyn, 2014, 58 dessins à l’encre de chine sur papier ©Charlotte Vitaioli

Faire une revue papier, c’était important pour toi ? 

Au début de l’aventure je ne voulais pas de revue papier, j’étais très culture web et réseaux sociaux. Deux choses m’y ont amené. Tout d’abord, c’est très valorisant pour les artistes, encore aujourd’hui, d’apparaître dans une publication papier distribuée à 10 000 exemplaires, qui soit aussi un bel objet. De plus je me suis rendu compte que pour beaucoup de personnes, tu n’es pas crédible sans revue papier. Des personnes qui parfois ont moins de culture web que les jeunes générations. Et en matière de diffusion c’est un superbe outil. 

Nathalie Desmet en est rédactrice en chef. Comment s’organise le travail autour de la revue ?

Nous avons un comité éditorial, où tout le monde est force de proposition et les décisions sont collégiales. Je fais d’ailleurs entièrement confiance à Nathalie pour le choix des contenus, et j’essaie de ne pas trop interférer pour laisser à chacun le moyen de s’épanouir dans l’aventure.

D’une revue à l’autre, nous avons décidé de garder les mêmes rubriques. Donc à la fois des présentations d’artistes, dont « open studio » avec une visite d’atelier, ou « associations » présentant la collaboration d’un artiste avec un corps de métier, mais aussi des présentations de lieux pour l’art émergent hors de Paris, des rencontres avec des collectionneurs, la rubrique « chasseur de tête » qui présente un commissaire d’exposition, galeriste ou critique engagée pour la jeune création, ou encore la rubrique « Vu vu vu » sur les réseaux sociaux.

Vous avez également gardé un graphisme et une constitution qui rappelle beaucoup votre site internet, on y retrouve la même atmosphère.

C’est encore une façon de prolonger l’expérience. Tout se rejoint donc, en effet, les ponts sont évidents, mais je ne me suis pas tant posé la question. Beaucoup de choses se font très intuitivement, naturellement.

#Moodoftheweek du 12/03/2017 avec Noémie Sauve (Dague nature morte au lapin), Machiko Motoi (I am Human 2, performing at Artmonth Sydney) and Pierre Gaignard (Cornuto)

Sur le plan financier, c’est un travail entièrement bénévole ?

Lorsque j’ai commencé le projet, je m’étais donné deux ou trois ans pour essayer de créer quelque chose avec l’équipe, puis trouver des financements. Aujourd’hui, ce n’est pas encore évident et nous n’avons pas de financement complètement pérenne mais c’est en bonne voie. Nous avons désormais le soutien de l’ADAGP (Société des Auteurs dans les Arts Graphiques et Plastiques), j’espère avoir celui de la Mairie de Paris, et il y a beaucoup de particuliers qui aiment notre travail et nous soutiennent. Là encore, chaque projet a son financement. Le site est entièrement bénévole, mais la revue est financée par les annonceurs. Ce qui permet de payer les participants sans pour autant réussir à dégager de l’argent. Il n’y a pas de formule miracle !

Vous avez quelques partenariats ? Pour les expositions par exemple ?

Nous avons un partenariat avec la galerie Christophe Gaillard, qui nous laisse le « front space » pour exposer, et c’est la troisième exposition que l’on y organise. Sinon c’est souvent des échanges autour d’une seule exposition, donc le terme partenariat est un peu fort. Lorsque nous exposons dans une galerie « marchande », en général nous demandons une petite enveloppe de production et d’organisation, et la galerie récupère son pourcentage s’il y a des ventes, ce qui est normal. Par contre, lorsque nous concevons une exposition, l’idée des ventes n’est pas du tout le premier facteur qui entre dans nos réflexions. Nous ne faisons jamais d’expositions totalement vendables et nous n’en ferons jamais.

La prochaine exposition, « Réalité » , par exemple, présentera des installations assez impossibles ! L’exposition regroupera les propositions de trois artistes autour de phénomènes auxquels on ne prête pas beaucoup d’intérêt, pour les accentuer ou les mettre en avant. Nelson Pernisco parlera d’un fait politique, Fabien Léaustic travaille sur un phénomène biologique, et ce sera un phénomène urbain, un fait « de rue », pour Pablo Tomek qui construira un mur de parpaing pour bloquer la galerie… Je laisse la surprise.

©Lechassis

Lechassis est dédié à l’art émergent, et vous n’avez pas de ligne artistique particulière, mais elle se définit évidemment autour des goûts personnels des membres de l’équipe. Quels sont les tendances, les arts et les formes artistiques qui t’intéressent aujourd’hui dans l’art contemporain ?

À titre personnel, je ne préfère pas un style ou un médium particulier. Je cherche avant tout un discours, une histoire, sans pour autant qu’il y ait une approche trop cérébrale de la pratique artistique mais une approche qui reste intuitive, brute – donc je suis moins touché par l’art conceptuel. Les artistes pour moi sont des poètes, ils nous emmènent dans d’autres univers.

En ce moment je m’intéresse également beaucoup aux collectifs. Les artistes qui montent des lieux et des projets communs, qui ont ce courage et cette volonté, ils me donnent forcément envie de les découvrir. C’est le cas du Wonder par exemple. J’en parle parce que je les connais bien et j’aime beaucoup ce qu’ils font. Leurs travaux se rejoignent d’un point de vue esthétique et politique, avec un aspect pirate, contre-culture, même s’ils deviennent presque maintream maintenant ! J’ai ce petit côté snob : lorsque quelque chose commence à être trop connu, je l’apprécie moins.

#Moodoftheweek du 19/03/2017 avec Nelson Pernisco (Esperanto), Fabien Léaustic (Monolithe, Palais de Tokyo), Pablo Tomek (Merci Chef, U-spree galerie) ©Lechassis

Exposition Réalité / Brick&Click #3 vernissage le jeudi 23 mars

Et lancement du magazine Lechassis #2 Printemps-Été 2017 le 8 avril à Paris et le 22 avril à Bruxelles ! Pour vous tenir informé : Facebook, Twitter et Instagram

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