Le drone : quand le bruit se fait musique

Ce jeudi 26 Février 2015, la philosophe Catherine Guesde tenait une conférence à l’EESAB de Rennes sur le thème de la perception et de la place du corps dans l’expérience des musiques extrêmes, et plus spécifiquement du « drone music ». Retrouvez ci-dessous un condensé de la réflexion suivie lors de cet exposé intitulé « Son continu et immersion ».

Introduction : morceau composé à l’aide d’un tanpura (instrument indien)

Le drone, ce n’est pas qu’un robot aérien télécommandé. Un « drone », en anglais, c’est un bourdonnement, c’est-à-dire un bruit désagréable pouvant être source de migraine. En musique, il désigne aussi un style particulièrement exploré depuis les années 1960 qui se caractérise par de longues plages musicales présentant peu de variations harmoniques. Typiquement, un morceau de drone music est composé de sons ou de notes qui se maintiennent sur une longue durée ou se répètent. Son aspect expérimental en fait une sous-culture musicale peu connue, et dont le public est principalement composé d’initiés venant d’univers très variés comme l’ambient, le heavy metal et la musique électronique. Cependant, il influence de plus en plus l’univers musical contemporain, notamment à travers la musique minimaliste dite répétitive et le rock qui s’inspire des sonorités indiennes. C’est en effet dans la musique traditionnelle indienne que l’on trouve les premiers drones, notamment avec le tanpura, instrument indien produisant un vrombissement harmonique. Les Velvet Underground, fascinés par le drone, tiennent de lui leur avant-gardisme, alors même que leur musique fait à présent partie de la pop culture. Réécoutez la célèbre «Venus in furs » et, quand vous percevrez son aspect lancinant, vous vous apercevrez que vous connaissiez déjà ce dont je vous parle. C’est parce que le drone se situe en quelque sorte à la frontière entre la musique et le bruit qu’il permet de saisir l’essence de la musicalité, mais aussi de vivre une expérience sensorielle extrême.

Initiation : Earth – Lens Of The Unrectified Night

https://www.youtube.com/watch?v=puJ-YGo0LrY&index=5&list=PLC4234EDF5D972109&spfreload=10

D’abord, le drone déstabilise le public car il va à l’encontre de la musique telle qu’on la conçoit en Occident depuis la Renaissance. Dans son Abrégé de musique, Descartes la définit ainsi : «son objet est le son et sa fin est de plaire et d’émouvoir en nous des passions variées. (…) Il faut noter qu’en toute chose la variété est agréable». Depuis, notre conception de la musique a peu évolué et se réduit souvent à la musique tonale. L’harmonie et la variété sont pensées comme au centre du plaisir auditif, et le rôle du compositeur est alors de combiner les sons habilement en jouant avec les intervalles et tonalités. Toute oeuvre musicale devrait alors être mélodique, composée de variations et suivre un schéma linéaire grâce auquel on peut distinguer un « début » et une « fin ».

Le drone implique de s’ouvrir à une autre idée de la musicalité, ainsi qu’à une manière différente d’écouter. Se définissant avant tout comme un son continu, comment ne pas éprouver d’ennui et de malaise face à lui ?
Pour certains, l’écoute du drone est insupportable, et même parfois douloureuse. On connait par exemple la Noise music, dont le nom semble signifier que la musique se fait bruit et que la limite entre les deux s’est évaporée. Or, le bruit renvoie aux perceptions auditives jugées irrégulières, indésirables. Dans nos sociétés urbaines où nous sommes sans cesse envahis par des bruits de l’extérieur (les voitures, le téléphone…) et où nous ne connaissons plus le silence, il serait plus compréhensible de rechercher dans la musique une sorte d’apaisement et d’harmonie. L’artiste japonais Merzbow dit à ce propos que le désir de composer à partir de bruits violents et empruntés à son milieu extérieur lui vient du besoin de réarranger le chaos auditif du quotidien. Il ne s’agit donc pas de faire du bruit, mais de transfigurer ce dernier pour en faire de la musique. La musicalité vient d’abord de l’intention de l’artiste et du travail de composition à partir de sons, et non de l’aspect « agréable » du rendu final.

Approfondissement : Nurse with wound – Soliloquy for lilith IV (1988)

Il s’agit donc d’une expérience musicale inouïe. Le drone n’est pas une musique pour danser, ni pour se divertir ou s’évader ; il exige que le public se mette en situation d’observation. Les morceaux s’étendent souvent sur une durée longue (parfois des heures ou des journées entières) afin de créer un environnement sonore qui invite à l’immersion. Catherine Guesde compare ce type d’écoute à la méditation. Pour écouter, il faut se débarrasser de nos attentes préalables, cesser toute activité, et se placer dans un présent pur. Le son continu nous enjoint à être attentifs à toutes les perceptions auditives comme les textures, les fréquences, la puissance, et aux effets que cela produit sur nous. Ce n’est pas parce qu’il rompt avec l’idée de variété que le drone est simple et manque de richesse. Il a une dimension corporelle forte, au sens où les artistes-compositeurs prennent en compte les effets physiques que produisent leurs morceaux comme une partie intégrante de l’oeuvre. Les vibrations provoquées par le volume sonore peuvent entrer dans les paramètres de la composition. Cela touche directement le corps du public qui, de fait, ressent le son dans les battements de son coeur et les ondes qui traversent son corps, sa chair, son squelette. C’est aussi un autre rapport à la création. Le compositeur est à l’origine de l’oeuvre, du choix des matériaux et de nombreux autres éléments, mais il lui accorde aussi une sorte de liberté. Comme un organisme vivant, le drone se déploie par lui-même, selon la façon dont l’environnement extérieur interagit avec lui. C’est une philosophie du laisser-vivre. Chaque note ou changement de rythme ne sont pas nécessairement décidés par le compositeur. Par exemple, une onde provoquée par une pédale d’effet provoque des vibrations variables en intensité sur la durée et qui peuvent même changer de fréquence si elles rencontrent un obstacle ou sont mises au contact avec un autre objet émettant des ondes magnétiques. Le changement se fait sur la durée et est donc presque imperceptible, mais il est bien là, ce qui fait toute la complexité de cette musique.

Immersion : Eliane Radigue – Transamorem – Transmortem

Ainsi, le drone nous met face à un objet sonore dont il est parfois difficile de reconnaître le caractère musical. La plupart du temps, les premiers sentiments éprouvés face à cette musique sont l’inconfort, la déception, l’ennui, et parfois même la douleur. Cependant, Catherine Guesde nous a montré comment des stratégies d’écoute pouvaient permettre de dépasser ces premières impressions désagréables afin d’accéder à la profondeur des expériences perceptives et spirituelles qu’elle permet. Le drone est à intégrer dans une pensée philosophique de l’ouverture et de l’instant. Paradoxalement, cette musique, qui peut nous sembler si étrange, si lointaine par rapport à nos a priori et à nos goûts, a une dimension très réelle par rapport aux chansons divertissantes. Réelle d’abord, car elle n’hésite pas à capter les bruits de l’extérieur pour les mettre en musique, à jouer avec l’environnement dans lequel nous vivons (les moteurs, toutes sortes de machines, des circuits électriques…). Réelle aussi parce qu’elle est matérielle, elle agit directement sur les corps.

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Nb : Catherine Guesde est une ancienne élève de l’Ecole Normale supérieure de Lyon. Elle a mené des recherches en philosophie de l’art, questionnant les rapports entre forme et pensée, philosophie et littérature. Elle contribue régulièrement en tant que journaliste à des revues culturelles (Beaux Arts magazine, Magic revue pop moderne). Actuellement, elle enseigne la philosophie à l’université de la Sorbonne à Paris et prépare une thèse sur « les enjeux éthiques des musiques extrêmes ».

Photo de couverture : Eliane Radigue et ses machines.

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