Le dessous des cartes

C’était l’été 2012. Je venais d’arriver à Paris et j’attendais un ami devant un kiosque. J’ai été fascinée par la couverture d’un magazine – une vague était représentée, constituée d’une multitude de fragments de cartes découpés. L’œuvre était signée Matthew Cusick, un artiste américain dont tout le travail est centré sur l’utilisation de cartes. Ce qui m’a frappé, c’est la tension entre ces fragments de cartes marines – qui symbolisent la maîtrise des océans par l’homme – et cette déferlante que rien ne semble pouvoir arrêter.

(c) Matthew Cusick
(c) Matthew Cusick

Les cartes relèvent à la fois du lisible et du visible. Elles sont constituées d’images et de signes que se répondent pour faire sens. Elles sont le symbole de la maîtrise d’un territoire par l’homme et pourtant, il y a toujours un décalage entre la réalité de ce territoire et sa représentation sur une carte. C’est cette tension qui est fascinante. Il y a un véritable paradoxe entre la sensation de maîtrise que provoque la lecture d’une carte et l’incertitude dans laquelle elle peut nous plonger.

Dans cet écart, notre imaginaire se met en mouvement. C’est cet écart que les artistes explorent – inventant des mondes fictifs comme l’artiste hollandais Wim Delvoye qui a créé de toutes pièces un atlas qui comporte près de 41 cartes. Pour décrire le relief complexe de ces cartes, il a inventé un tout nouveau langage. Un peu comme ce qu’a fait J. R. R. Tolkien en créant la Terre du Milieu. Imaginaires, fictives, ces cartes n’en sont pas moins détaillées et précises. Elles donnent une forme à un monde qui se déploie dans l’imagination de son créateur, avant de se déployer dans notre propre imagination.

Toute carte est pourtant piégée entre la volonté humaine de figer un espace et son relief, et le caractère éphémère de cet espace soumis aux flux naturels ou aux évolutions géopolitiques du monde. La série de gravures de l’artiste indienne Zarina Hashmi intitulée These Cities Blotted into  the Wilderness est particulièrement probante. Elle y représente des villes marquantes, qui ont été le berceau de civilisations qui ont rayonné par leur culture et qui, au gré des conflits de notre siècle, ne nous évoquent plus que des champs de ruines. Je vous parle de Kaboul, Baghdad, Beyrouth …

These Cities Blotted into the Wilderness. © Zarina Hashmi. Courtesy Galerie Jaeger Bucher / Jeanne-Bucher, Paris.
These Cities Blotted into the Wilderness. © Zarina Hashmi. Courtesy Galerie Jaeger Bucher / Jeanne-Bucher, Paris.

L’écart est bien là, entre la mémoire, les représentations mentales et la réalité d’un espace soumis au chaos des conflits. La cartographie devient alors le moyen pour l’artiste d’établir une chronique de sa propre mémoire, de sa vie – c’est ce que fait Zarina dans la série These Cities I Called Home qui rassemble les lieux emblématiques de son existence. Aligarh, où elle est née. Bangkok, New Delhi et Paris, où elle a vécu. New York, enfin, où elle s’est installée depuis 1975.

Cities I Called Home © Zarina Hashmi. Courtesy Galerie Jaeger Bucher / Jeanne-Bucher, Paris.
Cities I Called Home © Zarina Hashmi. Courtesy Galerie Jaeger Bucher / Jeanne-Bucher, Paris.

Mais, « les atlas comme les rêvent se périment »*. Les espaces que nous traversons et dans lesquels nous vivons sont constamment en mouvement. Les cartes que dessinent géographes et artistes sont alors une construction poétique du monde.

Anne-Sophie Furic

* Tiberghien, Gilles A., Poétique et rhétorique de la carte dans l’art contemporain, publié dans L’Espace Géographique, 2010/3 (Tome 39)

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