L’art régénéré

L’art dégénéré… Un terme utilisé par les Nazis pour qualifier l’art qu’ils ne jugeaient pas « conforme » à leur idéologie. On pouvait ainsi y voir des expositions où les œuvres d’artistes comme Picasso ou Chagall étaient comparées à celles de malades mentaux.

Pourtant la maladie mentale n’est en rien disqualifiante en ce qu’il s’agit d’art. Bien au contraire.

L’art brut est un terme inventé par le peintre Jean Dubuffet pour désigner les productions de personnes exemptes de culture artistique. Dubuffet était de ceux qui considéraient que la culture artistique annihilait les facultés créatrices. Il estimait que l’art déniché au fin fond des asiles et des prisons était supérieur à celui que l’on trouvait sur le marché. Cet art inclut des œuvres réalisées, entre autres, par des déficients mentaux, mais aussi par des personnes n’ayant reçu aucune forme de sensibilisation à l’art.

La multiplication des recherches sur ce sujet et le succès d’un film comme Séraphine – qui raconte l’histoire de l’artiste brut Séraphine de Senlis jouée par Yolande Moreau – montrent une certaine fascination pour l’art brut de la part du public.

L'arbre de Paradis (1928-1930), Séraphine de Senlis
L’arbre de Paradis (1928-1930), Séraphine de Senlis, image extraite de wikipedia.org

Pourquoi ? L’art brut est un retour aux sources. Il nous renvoie aux origines de l’art, quand l’Humain est devenu Homme en créant l’image. Il nous ramène à un instinct quasi-primaire de création et d’expression. Il nous prend à la gorge grâce à une expression  pure  et viscérale.

Dans un marché artistique de plus en plus complexe, coté, peoplisé, l’art brut apporte une bouffée d’air frais et une certaine innocence.

L’art brut est aussi une renaissance pour les artistes. En effet, les artistes bruts sont souvent des oubliés de la société: les malades, les ermites, les marginaux… Des individus qui sont devenus étrangers non seulement aux autres, mais aussi parfois à eux-mêmes. Des individus souvent invisibles. C’est l’art qui vient de ceux qui dérangent, qui gênent, de ceux qui ne sont pas assez esthétiques pour inspirer même de la pitié. De ceux qui ne sont pas assez lisses pour faire passer leurs histoires pour de jolis contes de fées.

Le génial Adolf Wolfli a ainsi été interné près de trente ans à l’asile de Berne après des tentatives de viol. Il accumula près de 1300 dessins avant d’y mourir. Aloise Corbaz n’a pas connu une histoire plus heureuse. Ses œuvres existent grâce au bon vouloir des infirmières de l’asile de Rosière – où elle était internée pour schizophrénie – qui lui donnaient le matériel nécessaire.

Hotel Berner-Hof (1905), Adolf Wolfli
Hotel Berner-Hof (1905), Adolf Wolfli

L’art leurs offre un moyen de revenir parmi nous, ne serait-ce qu’un instant. De réincarner une enveloppe corporelle. D’être de nouveau dans un collectif. De compter. D’être admirés. D’être compris. Enfin, de pouvoir renouer un lien. De pouvoir juste être là. Beatrice Fortin témoigne dans une étude sur Hanz Prinzhorn – un médecin psychiatrique qui a contribué a la formation de collection d’art brut – : « Le fait de reconnaître l’art des malades mentaux comme un art à part entière permet de toucher à ce qui fait exister le geste de créer, dans la mesure où ces êtres y jouent directement leur peau puisque leur déconstruction les pousse, les fait se tendre vers quelque chose qui est ce mouvement pathétique de toujours quêter l’impossible fabrication d’eux-mêmes. »

La vision d’un art sans influence va jusqu’à donner le vertige. C’est une part d’inconscient que nous pouvons voir, et l’expérience peut être violente. Les artistes bruts ne cherchent pas à faire de concessions avec ce qu’ils sont. Leur art est la voie de canalisation de tout ce qui tourne en eux. Leur art c’est eux, c’est là où ils ont enfin pu se fabriquer aux yeux des autres. Ils ne cherchent pas à reproduire, à savoir, à plaire. Ils ne cherchent pas autre chose.

Salvade Castera

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