L’art conquiert la rue

Les rues d’aujourd’hui sont les cavernes d’autrefois. Les peintures rupestres ont cédé la place aux graffitis, et la ville se mue en une gigantesque toile où l’art se cache partout. Car il est bien loin le temps où l’Art reposait entre les mains veloutées des élites. Si certains arts en demeurent l’apanage, l’Art en général, en se démocratisant, a chuté de son piédestal pour venir percuter le béton et l’asphalte. Déjà, au début du XXe siècle, le muralisme mexicain déployait ses fresques dans les villes pour instruire la population sur son histoire. L’art envahissait l’espace urbain, comme il le fait actuellement.

Pourtant, le street art est à ce jour devenu un symbole d’insolence et de transgression de la loi. Impossible de parler de street art sans mentionner Banksy, l’anonyme le plus connu du Royaume-Uni. Sa renommée fulgurante l’a amené à vendre ses œuvres à des sommes astronomiques et à exposer – souvent sans en demander l’autorisation – dans les plus grandes galeries. Ce graffeur anglais – au nom et aux origines méconnus – s’est imposé sur la scène du street art par le biais de créations engagées anti-militaristes et anti-systèmes. De la ville de Bristol en Angleterre à la Ligne Verte israélo-palestinienne, l’ironie subversive de Banksy lui a valu chez les Britanniques le surnom d’« art terrorist » même s’il s’est auto-proclamé « quality vandal ». Maniant le « brandalism », contraction de « brand » (« marque » en anglais) et « vandalism », ce sarcasme n’est pas sans rappeler la signature de Jean-Michel Basquiat, « SAMO » (pour Same Old Shit : rien de neuf).

Banksy+Manifesto21
Banksy dans la rue

Banksy contribue à la dédramatisation de l’art et lui redonne pourtant du sens. Alors qu’il est désacralisé, l’art acquiert une nouvelle forme de spiritualité : il se veut visionnaire, prophétique et nourri dans le culte ésotérique de l’anonymat. Il s’accompagne également d’un sentiment d’urgence. Chaque nuage d’aérosol enclenche un compte à rebours car l’art urbain n’a pas vocation à devenir éternel. Ce qui fait la beauté du street art est aussi ce qui la condamne à disparaître : la norme entraîne la subversion, et la subversion cède finalement le pas à la norme, contrainte par la société.

Le retour forcé à la norme, c’est aussi ce qui guette le Marine Stadium de Miami. Ce gigantesque stade maritime – tombé en désuétude en 1992 – a littéralement été pris d’assaut par les artistes et transformé en une grande toile à l’air libre. Des gradins au sol, la couleur a pris possession du lieu et en a fait une attraction pour touristes. Toutefois, l’association Friends of Miami Marine Stadium travaille depuis des années sur un projet de réhabilitation du lieu, qui serait alors modernisé et repeint. 

Miami Marine Stadium
Miami Marine Stadium

Mais tout graffiti effacé n’est pas une perte. Bien souvent, la peinture fraîche appliquée par les autorités ne fait qu’offrir un nouvel espace de création pour les graffeurs. Ainsi, la Hosier Lane de Melbourne – ruelle étroite couverte de graffitis – a été entièrement repeinte en bleu ciel par Adrian Doyle, un artiste qui souhaitait créer une nouvelle toile vierge que d’autres artistes pourraient exploiter à leur tour. « Elle était juste saccagée, et je voulais la peindre d’une seule couleur, pour que, dès que ce serait terminé, elle puisse être saccagée à nouveau. C’est vraiment éphémère » dit-il. Et en effet, la « graffiti lane » n’a gardé sa couleur uniforme que 45 minutes, avant d’être reconquise par les graffeurs.

Hosier Lane, Melbourne
Hosier Lane, Melbourne

C’est tout naturellement dans cet espace dynamique qu’une forme d’art fondée sur le mouvement a vu le jour : le parkour – « art du déplacement » – et sa variante acrobatique, le freerunning. Le parkour est un sport inventé en France dans les années 1990. Il est défini comme « une activité physique consistant à se déplacer efficacement grâce à ses seules capacités motrices, dans différents types d’environnements ». Le traceur – puisque c’est ainsi qu’on l’appelle – dans sa course, ignore les obstacles qui se présentent à lui. Mieux: il s’en sert pour gagner du temps.

Électron libre, il dompte la « jungle urbaine », mêlant art et sport dans une course effrénée. Car c’est cela, le parkour : un hybride exprimant la vitalité, la volonté quasi-existentielle de redéfinir la ville. Symptôme d’une jeunesse perdue en quête de nouveaux repères dans un univers toujours plus mondialisé, provocation contre le système ou simple réappropriation artistique d’un espace public ? Ce que l’on peut affirmer, en revanche, c’est que le parkour, tout comme le graffiti, est une revendication : celle de la liberté. Ces artistes crient « laissez-moi écrire mon histoire dans les rues de ma ville ».

Ils réclament le droit de privatiser l’espace public pour un temps, et de créer.

Le Parkour ou Free Running
Le Parkour ou Free Running

Mais cette liberté dérange. Dans plusieurs pays du monde, le parkour est très encadré par la loi, voire interdit. Quant au street art, inutile de mentionner les nombreuses critiques qu’il soulève depuis sa genèse. La culture de l’art urbain apparaît comme un monde damné. Mais après tout, la transgression n’est-elle pas l’essence même de la revendication de ces artistes ? La légalité ôterait une partie de leur légitimité – car comment dénoncer le système lorsque celui-ci vous soutient ? Même si elle doit garder une part d’ombre, la réappropriation de la rue a de beaux jours devant elle : le parkour gagne du terrain en France et à l’étranger, et le street art se vend à présent dans les plus prestigieuses galeries.

Pourtant, cette monétisation de la rue est peut-être le plus grand danger qu’elle encourt : une nouvelle forme d’élitisme pourrait voir le jour – si ce n’est pas déjà fait.

Clémence Rombauts

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