Lâcher prise : l’esthétique queer de Catherine Corringer

Les films de Catherine Corringer ne laissent pas indemne. Attention danger : vous arrivez ici à la frontière du connu. Limites du cinéma, limites du montrable, limites des codes de la société. Ce qu’on ne peut pas dire, Catherine Corringer le pointe du doigt, le met en scène, l’extrait de l’inconscient. Aussi hybride que ses films, la réalisatrice met à mal la binarité des choses : homme/femme, jeune/âgé, vie/mort. Dans ce « plaisir d’être et de n’être pas« , pour reprendre Paul Valéry, chaque chose est créature. Projection le 18 juin 2017 à 18h à la Galerie La Ralentie, 75011. Avertissement : le rituel est sans retour. Bon voyage….

Day's Night ©Catherine Corringer
Day’s Night ©Catherine Corringer

Manifesto XXI : Quel est ton parcours ? Comment as-tu commencé à faire des films ? 

Catherine Corringer : J’étais comédienne de théâtre, pendant plus de 20 ans. J’ai travaillé surtout sur des spectacles contemporains, et un peu à la comédie française avec un petit rôle. Donc j’ai plutôt un parcours d’actrice assez classique, je dirais. Et à un moment donné j’en ai eu marre. D’abord parce que je trouve que le milieu du théâtre est un milieu trop fermé, relativement aristocratique. Je n’arrivais pas à m’épanouir là-dedans. En 2002-2003 je suis allée dans cette boîte mythique, le Pulp, et j’ai vu une performance d’une cinéaste, Maria Beatty, une performance SM.

Ça m’a extrêmement bouleversée. Je trouvais qu’il y avait quelque chose d’extrêmement sexuel et ritualisé là-dedans. Ça avait beaucoup à voir avec le théâtre, mais pas celui que je faisais. C’était dans un sens un théâtre très dangereux puisqu’au milieu d’une boîte de nuit, avec beaucoup de gens, bourrés, à une heure tardive. Ce danger m’a impressionnée ! Il faut dire aussi que je trouvais à l’époque que j’avais un air de ressemblance avec Maria Beatty, ce qui m’a beaucoup troublée.

Day's Night © Catherine Corringer
Day’s Night © Catherine Corringer

J’ai décidé d’écrire un texte sur cette performance, en lien avec le théâtre, la sexualité, la représentation. À la suite de ça j’ai décidé de m’intéresser au SM. Je ne connaissais rien mais en l’espace d’un an, un an et demi, je suis rentrée dans le milieu SM parisien. J’ai passé deux ans dans ce milieu d’une manière intensive. Avec deux grandes rencontres : Catherine Robbe-Grillet, maîtresse SM connue sous le nom de Jeanne de Berg, et l’autre était une maîtresse professionnelle, maîtresse Kathy, avec qui j’ai eu une relation d’amitié extrêmement forte et qui m’a énormément appris aussi. Donc c’était deux formes de SM complètement différentes. L’une, très brute, proche des travailleurs du sexe (maîtresse Kathy) et l’autre beaucoup plus sophistiquée, plus mentale (Jeanne de Berg). Deux ans après j’ai eu l’idée de commencer à faire un film, sur ce rapport du SM au théâtre. J’ai eu la chance que Jacquy Evrard, le directeur du Festival de Pantin mette ce premier film en compétition à Art Video.

Smooth © Catherine Corringer
Smooth © Catherine Corringer

Qu’est-ce qu’une esthétique SM ?

Dans les soirées SM on retrouve une esthétique très fétichiste. Maintenant il ne faut pas confondre le SM et le fétichisme car ce sont deux choses différentes mais liées. On retrouve les habits de latex, des accessoires (martinets, fouets, menottes). Mes deux premiers films sont SM mais je pense que mon travail va ensuite ailleurs. Il n’y a pas d’esthétique SM dans mes films. Il n’y a pas de fouets, de latex ou de menottes. Par contre il peut y avoir de la violence sur les corps, des jeux de soumission/domination souvent ancrés dans un univers enfantin.

High Mothers ©Catherine Corringer
High Mothers ©Catherine Corringer

Considères-tu tes films comme du cinéma performatif ?

Je dirais que dès mes premiers films, le scénario, très écrit, comporte une performance, bien cadrée. C’est souvent moi qui fais cette performance. Dans le dernier film que j’ai fait, j’élargis les thèmes de mon travail et je fais une suspension, quelque chose qui est très pratiquée par une communauté, qu’on appelle les modernes primitifs qui travaillent sur certains rituels anciens, initiatiques. Ces rites, que ce soit la suspension par la peau ou le piercing sont repris par les sociétés occidentales. J’avais déjà fait une suspension il y a deux ans. C’est assez douloureux, on commence par mettre des crochets dans la peau au niveau des épaules et on tire par des cordes, doucement, jusqu’à ce que la chair se décolle et que la personne monte. L’effet est très fort. J’ai mis deux ans avant d’inscrire la suspension dans l’écriture du film, autour du thème de la naissance.

Shamanic Killer ©Catherine Corringer
Shamanic Killer ©Catherine Corringer

Il y a une évolution nette entre ton premier et ton dernier film, High Mothers, projeté au festival Côté Cour. Qu’est-ce que ce dernier film annonce pour la suite ?

Ça je ne peux pas trop le dire. Je peux quand-même constater que les deux premiers films venaient du SM. L’esthétique prend un autre tournant avec Smooth, tourné en 2009. Mon film In Between, projeté à la Galerie La Ralentie le 18 juin me semblait le film le plus hard que j’avais fait. Je ne savais pas comment je pourrais aller plus loin ! J’ai décliné ce thème, lié à la sexualité queer, très récurrent dans mes films, qui est la multiplication des identités d’un être. C’est-à-dire qu’un être n’est jamais assigné à une seule identité : il peut être enfant et adulte, garçon et fille, en l’air et en bas. Il s’agit de casser la binarité et d’introduire à l’intérieur du sujet filmé énormément de composantes qui peuvent être contradictoires mais qui ne le sont pas.

C’est ce que j’appelle un cinéma queer car c’est un cinéma qui n’assigne pas l’être à une identité. Je décline dans mes films ces questions de genre, d’âge (une vieille dame qui joue un enfant dans Queens), de vie dans la mort, de mort dans la vie. Et mon dernier film aborde un peu tout ça, avec la naissance de personnages qui ne sont ni hommes ni femmes. L’idée est d’ouvrir le plus de possibles. Pour la suite, j’aimerais faire un long métrage. Il faudrait que mon univers puisse être canalisé dans une fiction qui soit accessible à plus de monde. J’ajoute que tous mes films, sauf un, Shamanic Killer, plus narratif que les autres, sont produits par moi-même et tous, sauf High Mother, ont été tournés chez moi. C’est-à-dire avec très peu de moyens.

Queens ©Catherine Corringer
Queens ©Catherine Corringer

Il y a une grande part d’inconscient dans tes films, peux-tu nous en parler ?

Tous mes films ont à voir profondément avec l’enfance, le pervers polymorphe de Freud et quelque chose qui est d’avant le langage. Cette enfance est pleine de pulsion : la pulsion de dévoration, la jouissance de faire pipi… Des choses très simples comme ça qui sont ensuite censurées par le monde adulte et social. Dans mes films, j’ai eu l’impression de ré-accéder à ça, par le SM. Tout à coup on me donnait l’autorisation de me relier à ce que j’étais petite. Ça a été un éblouissement pour moi car j’ai renoué avec quelque chose de très ludique, qui n’a rien à voir avec le sadisme ! Le sado-masochisme vient du contrat entre les êtres tandis que le sadisme se passe du consentement de l’autre.

Tes films ont-ils une étiquette « SM » ?

On a toujours envie de mettre une étiquette sur les choses qu’on voit. Mais la projection au Festival Côté Cour de Pantin montre que ça ne pouvait pas être que des films SM. Avec mon troisième film, on a dit que je faisais du porn. Donc j’ai le sentiment d’être un peu « in between » pour reprendre le titre d’un de mes films : entre les arts plastiques et le cinéma, le cinéma de genre et le cinéma expérimental, entre beaucoup de choses. C’est donc difficilement qualifiable, à commencer par le format de mes films : 20-25 min en général mais un qui fait 59 minutes, format très compliqué à diffuser.

High Mothers ©Catherine Corringer
High Mothers ©Catherine Corringer

Comment se déroulent les tournages ? 

Comme mes films sont très économiques, les tournages ne durent pas plus de deux-trois jours. C’est toujours des moments très intenses. Le tournage est comme une cérémonie en lui-même. Comme je joue dans mes films, il y a toujours un moment où je laisse les autres prendre le contrôle. Dans In Between il y a une scène de lacération filmée à deux caméras.

Il est évident qu’une scène comme celle-là ne peut pas être reprise, si elle est mal filmée, le film n’existe pas. On ne peut pas le refaire, l’acteur a mis plus de six mois à ce que sa peau retrouve une texture normale. Il y a donc du danger ! Et je ne maîtrise pas ce danger, il y a du lâcher-prise. Que ce soit dans mes films ou dans la scène, il est toujours question de savoir ce qu’on lâche et ce qu’on tient. Lors d’une projection de In Between, au moment de la lacération qui dure dix minutes, j’entends une personne qui se penche vers une autre et qui lui dit : « Ça se voit que c’est des trucages et que c’est du faux sang ». Alors qu’il n’y a aucun trucage dans mes films !

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