La Maison de Molière au XXIe siècle : une métamorphose

La réouverture de la Salle Richelieu après des travaux d’acoustique est l’expression d’une entrée toujours plus poussée dans la modernité pour la Comédie-Française. Mais si un vent de changement semble souffler place Colette, les racines de la Maison de Molière sont profondes.

La Comédie Française et les Colonnes de Buren
La Comédie Française et les Colonnes de Buren

Même ceux qui n’ont jamais mis les pieds dans l’incomparable salle Richelieu connaissent ce lieu de prestige, véritable écrin de la culture française. La Comédie-Française, c’est une vieille dame de plus de trois siècles assise entre quatre murs de pierre, que le temps semble ignorer. Et pourtant, lorsque l’on passe la porte du Français, c’est un véritable fourmillement qui s’offre à nos yeux : chaque jour, ce sont 430 personnes qui s’activent pour faire vivre la « Maison », ce sont parfois deux représentations données chaque soir dans la seule salle Richelieu, et c’est, depuis peu, un laboratoire dans lequel le sujet est le Théâtre et les cobayes, les comédiens. Et sous notre regard ébahi, la vieille dame se mue en demoiselle.

La salle Richelieu
La salle Richelieu

Autre temps, autres mœurs

Car les choses changent au Théâtre-Français, surtout depuis la nomination en août 2006 de l’ancienne sociétaire Muriel Mayette – devenue Muriel Mayette-Holtz après son mariage en 2013) – au poste d’administratrice générale. Première femme occupant cette position, elle n’est pas restée oisive, et incarne une double-volonté de perpétuation de la tradition et d’adaptation à la société actuelle. Trente-deux nouveaux pensionnaires ont donc fait leur entrée sous son mandat, soit près de la moitié de l’effectif actuel, en incluant les sociétaires. Un objectif affirmé de renouveau, qui s’illustre à bien des niveaux. Et en effet, depuis quelques mois, il est devenu impossible de passer à côté des Comédiens-Français ; ils sont omniprésents au cinéma, dans des films encensés par la critique. Le label « de la Comédie-Française », associé à des noms tels que Guillaume Gallienne, Pierre Niney ou encore Laurent Lafitte, semble être un gage de réussite : en témoignent les cinq César qu’a raflés Gallienne lors de la dernière cérémonie pour son film Les Garçons et Guillaume, à table !. Pierre Niney a quant à lui déjà été nommé à deux reprises aux César, et est encensé par la profession comme par les médias. Cependant, être Comédien-Français n’est pas un gage absolu de réussite : avant d’être révélés par de grands rôles, ils sont nombreux à jouer dans des films sans grande visibilité. La présence de ces comédiens au grand écran n’est d’ailleurs pas nouvelle : déjà, à la fin du XIXe siècle, c’était à eux que l’on faisait appel pour jouer dans les films muets. Cependant, ce n’est que depuis quelques années que le passage de l’un à l’autre est si aisé. Les comédiens doivent, certes, toujours demander l’autorisation pour faire une incursion au cinéma, et n’ont pas le droit de jouer dans d’autres théâtres tant qu’ils sont sous contrat, mais des cas comme celui de Philippe Torreton, parti avec grand fracas en 1999 pour se consacrer au cinéma, ou d’acteurs comme Annie Girardot et Isabelle Adjani, qui ont dû renoncer à la Comédie-Française pour se consacrer au septième art, se raréfient.

Pierre Niney et Guillaume Gallienne dans le film Yves Saint Laurent
Pierre Niney et Guillaume Gallienne dans le film Yves Saint Laurent

Si la Comédie-Française envoie ses poulains à l’extérieur, elle fait aussi entrer en son sein un peu de modernité, un reflet de cet ‘ailleurs’ que représente le XXIe siècle. Ainsi, dans ses trois salles2, et tout particulièrement dans les plus récentes, la Comédie-Française s’ouvre aux autres cultures en faisant entrer dans son répertoire toujours plus de pièces étrangères, comme en 2013 la pièce arabe, Rituel pour une métamorphose du dramaturge syrien Saadallah Wannous. William Shakespeare, Naomi Wallace, August Strindberg sont autant de dramaturges dont les pièces ont été sélectionnées par le comité de lecture sans pour autant être françaises, et d’autres pièces encore sont jouées sans entrer au répertoire, dont le « Triptyque du naufrage » intitulé Lampedusa Way, de Lina Prosa, qui n’est bien sûr pas sans rappeler rétrospectivement le drame du 3 octobre 2013. Un théâtre proche de la réalité, éminemment politique, qui nous montre que la Comédie-Française repose bien sur un « patrimoine en mouvement », comme l’écrivait le pensionnaire Clément Hervieu-Léger. Les pièces contemporaines s’immiscent peu à peu dans le répertoire, comme récemment Papa doit manger de Marie NDiaye ou Une puce, épargnez-la de Naomi Wallace, et les lectures de pièces récentes se multiplient au Bureau des lecteurs. La troupe du Français part également ponctuellement en province, voire à l’étranger comme en 2013 où elle a effectué une tournée en Amérique latine.

Laurent Lafitte de la Comédie Française
Laurent Lafitte de la Comédie Française

Vers une démocratisation de la Comédie-Française ?

Un véritable effort de proximité avec le public est en effet réalisé, et se couple à des avancées en matière de démocratisation de la culture. Ainsi, les moins de 28 ans peuvent acquérir une place gratuitement tous les premiers lundi du mois, et le petit bureau met en vente soixante-cinq places dans le poulailler de la salle Richelieu à 5€ seulement une heure avant chaque représentation. Quant aux autres places, leur prix varie de 11€ à 44€ – l’équivalent d’un ticket de cinéma pour les premières, donc.

Cependant, force est de constater que le public de la salle Richelieu demeure relativement homogène : essentiellement parisien (45 % des spectateurs venant de Paris, et 36 % de la région parisienne), plutôt féminin (60 %) et assez âgé (46 ans en moyenne). Il se distingue surtout par des positions sociales élevées ; c’est un public cultivé et passionné de théâtre qui gravit chaque soir les marches du grand escalier du Théâtre-Français, et les classes populaires sont très peu représentées. Une situation sans doute liée à l’absence de communication massive : on compte avant tout sur le  prestige de la Maison, qui accueille la seule troupe permanente de France, et ce depuis 1680. La Comédie-Française n’a pas encore profité de l’aubaine des réseaux sociaux pour toucher une plus large population, et en particulier les jeunes ; à moins que cela ne soit un choix délibéré, afin de préserver l’image de marque de cette vieille Maison, malgré le discours officiel de démocratisation.

Le changement dans la continuité

De multiples traits perdurent depuis des décennies, voire des siècles : le poids de la tradition s’exerce à bien des niveaux, comme la surreprésentation des pièces de certains dramaturges (avec évidemment Molière en tête : plus de 33400 représentations, alors que la deuxième place est occupée par Racine avec seulement 9408 représentations), ou encore l’usage du titre « Mademoiselle » pour désigner les comédiennes, même lorsqu’elles sont mariées. Quant au parcours pour accéder au précieux sésame, 90% des Comédiens-Français sortent du Conservatoire national supérieur d’art dramatique (CNSAD), alors même qu’officiellement, ce n’est plus obligatoire aujourd’hui. On saluera néanmoins l’initiative de Muriel Mayette-Holtz de créer le statut d’« élève-comédien » de la Comédie-Française, afin que quelques élèves du CNSAD fassent les utilités avec la troupe un an durant dans le cadre de leur formation.

Quant à la jeunesse de certains pensionnaires comme Pierre Niney, entré à 21 ans au Français, qui permet indéniablement un certain dynamisme, elle n’est pas un phénomène nouveau puisqu’en 1973 Richard Berry et Fanny Delbrice y entraient à 22 ans, Mlle Dumesnil à 24 ans en 1737 – et Isabelle Adjani en 1972, à seulement 17 ans !

L’histoire nous dira si l’on a raison de croire en une évolution de la Comédie-Française en phase avec les temps modernes. Et peut-être plus tôt qu’on ne pense, puisque le mandat de Muriel Mayette-Holtz se termine en août, et qu’il est probable qu’il ne soit pas renouvelé, au vu de la violente opposition des sociétaires. Une chose est sûre : le prochain administrateur général pourra difficilement avancer contre le courant, et devra naviguer tel un funambule entre le respect de la tradition de la Maison et les nécessités du XXIe siècle. Et il devra dire oui à la nouveauté. Car comme le disait Pierre-Aimé Touchard, « La Comédie-Française est une grande aventure qui se poursuit à force de miracles ».

Clémence Rombauts

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