La gentrification du rap game

Nous sommes en 2014, c’est toujours la Vème République, le rap n’a pas encore pris la place de la politique.

Cependant, dans les journaux, sur Internets, le monde du rap apparaît en pleine mutation. Alors qu’en 2013, Libération constatait la gentrification du hip-hop, pour Slate, l’année 2014 sera celle du triomphe du « rap fragile » et de sa poétique. Je n’ai probablement pas la légitimité requise pour catégoriser, classifier, décortiquer le rap et ses évolutions. Pendant longtemps je n’ai considéré RUN-DMC qu’uniquement pour leur feat avec Aerosmith sur Walk This Way. Moi, j’étais un enfant du rock, un « vrai ». Pourtant, j’ai la faiblesse de croire que mon point de vue d’infâme hipster, d’ex bobo rockeur, a un peu de sens, au regard de la renaissance du rap et des prémices de sa reconnaissance. J’m’explique.  

Premières escapades hors du ghetto

Pour moi, jeune collégien breton, la représentation la plus proche du « gangsta-rap » semblait être le grand bandit Fatal Bazooka et ses hordes de petits fans qui ne paraissaient pas percevoir le 36ème degré du tube parodique de l’alter ego de Michaël Youn, Fous ta cagoule.

En conséquence, je n’ai jamais été vraiment « gangsta ». D’ailleurs, je n’ai jamais vraiment été rap non plus. Mais moi, à l’époque, ma référence, c’était le fonctionnaire de l’ordre, c’était l’Inspecteur Disiz. Déjà en 2006 on pouvait percevoir le changement dans les punchlines du « Jeune de Banlieue » à la chasse des  « hip-hop bourgeois » dans ses Histoires Extraordinaires. Le rap tentait en effet ses premières escapades hors du ghetto.

 

Ce n’est qu’au début du lycée que j’ai réellement remarqué que j’écoutais ce que j’appellerais, à défaut d’autre qualificatif, un rap « embourgeoisé ».

Plus que les métagores du Duc de Boulognes (Booba, la décadence capitaliste) ou le pseudo-romantisme de Maître Gims, ce qui m’a naturellement touché, ce sont les tranches de vie des rappeurs issus de la classe moyenne,  à l’instar d’Orelsan, le fils de prof provincial.

Street crédibilité oblige, il a fait ses armes sur des titres plutôt provocants à la manière de J’Vais Baiser Ta Femme ou du controversé Sale Pute, mais son statut de « jeune moyen » le contraint à l’autodérision constante et à l’adoption de thématiques nouvelles. Ainsi, même si son rap ne devait pas être un « un rap de geek », ce sont ces phrases sur l’Internet, les jeux vidéo ou les mangas qui m’ont attiré. J’ai alors rapidement découvert des textes ciselés, sur la morosité de la vie quotidienne, la peur de la modernité, la perte de repères, le mal-être… Cette multitude à l’origine de ce qui serait notre mal du siècle.

Dans la même veine, Fuzati, le rappeur versaillais, ne fait pas qu’emprunter son nom à l’auteur Dino Buzzati. Il lui emprunte aussi sa maîtrise de l’écriture ainsi que le thème principal du célèbre roman de l’italien, Le Désert des Tartares, l’attente. C’est un motif récurrent de l’album Vive la vie de l’ex-étudiant en droit de la communication, journaliste et désormais cofondateur du Klub des Loosers. En effet, dans cet album concept, Fuzati dépeint le mal-être d’un adolescent middle class, dont le seul espoir reste de sortir avec une fille de sa fac, laquelle le rejette tout le long des interludes téléphoniques qui ponctuent l’album.

 » Les rappeurs issus de la classe moyenne et de milieux huppés ne cherchent pas à représenter le ghetto, dont ils ne viennent pas. Ils se concentrent sur leurs démons intérieurs » remarque Sylvain Bertot, dans son ouvrage Rap, hip-hop : trente années en 150 albums, de Kurtis Blow à Odd Future. « Ils s’éloignent du matérialisme du gangsta rap, et de la description des réalités sociales du rap engagé, pour rejoindre les préoccupations sentimentales plutôt associées au rock et même au folk ».

Nouvelles Passerelles

Comme souligné par Libération dans l’article Le Rap s’échappe de la Working Class, il apparaît que cette sorte de gentrification du milieu du hip-hop est un phénomène visible un peu partout dans le monde au travers par exemple, de Kanye West, haute figure de la « Blackgeoisie » ou encore du désormais incontournable Macklemore.

Eloigné des galères de la « cité », ce rap « embourgeoisé » n’est donc pourtant ni faux, ni feint. Il nous raconte quelque chose, il touche de nouvelles personnes et ne craint pas d’afficher des proximités avec d’autres genres musicaux.

« Il y a beaucoup plus d’ouvertures qu’avant, grâce à certains rappeurs qui font la passerelle, entre la musique française et le « rap game », les clichés ont changé, avant on assimilait les rappeurs au bling-bling, et grosses voitures, aujourd’hui ils savent qu’on prend le métro, et qu’on met des colliers en bois pour faire genre. » confiait il y a peu le jeune rappeur Beeby au site Hypesofrench.

Le mot que je retiens ici c’est l’ouverture, celle qui permet, par exemple, au groupe très pop Les Filles et Les Garçons de reprendre avec brio un titre de Booba, Caramel.

Alors, effectivement, il existe de nombreux contre-exemples. Kendrick Lamar, qui a grandi au milieu de la violence des gangs de Compton et a sorti l’un des meilleurs album rap de 2012, est l’un d’eux. De notre côté de l’atlantique, le succès grandissant de Kaaris propulsé par un feat sur le titre Kalash de B2O confirme la vivacité d’un rap « hardcore », violent, made in S.E.V.R.A.N.

Décrié par certain, la gentrification du milieu rap apparaît néanmoins comme une réalité. Et si elle peut permettre à un jeune Suédois de 16 ans comme Yung Lean, originaire de Södermalm (quartier « branché » de Stockholm, scène de la mode et du design) de kicker comme le plus ghetto des rappeurs américains tout en exprimant ses émotions au milieu des Sad Boys, son crew à fleur de peau, alors je valide.

 

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2 Commentaires

  • Bonjour!
    S’il est vrai que l’imaginaire du rap en France est très largement issu d’une construction médiatique des années 1990 (Radio Nova, TF1, puis M6…), il faut aussi remarquer que cette construction ne part pas de rien, et que cette image est en grande partie basée sur celle d’un hip-hop du « ghetto », aux États-Unis.
    « Le rap a toujours touché toutes les classes sociales et ne parle pas nécessairement du ghetto. »
    Alors, oui, le rap a probablement toujours pu toucher des individus de toutes les classes sociales, et, en cela, comme dit dans l’article, les termes de « gentrification » et d' »embourgeoisement » sont des termes choisis par défaut. Cependant, pardonne moi la formule, mais il me semble que dans les années 1990, le rap français touchait bien plus facilement les jeunes des quartiers pauvres que les vieux des quartiers riches. De plus, et j’en suis convaincu, dans nos sociétés, c’est la représentation qui importe réellement.
    Aussi, je pense que les artistes et leurs démarches s’inscrivent toujours dans des contextes, des significations imaginaires sociales, ils ne sont pas des individus a-historique et une œuvre d’art n’a pas selon moi de caractère universel à proprement parler. Les démarches artistiques sont diverses, certes, mais elles ne naissent pas du néant, mais de circonstances particulières (qui peuvent, oui, être construites par des médias).
    Ainsi, construite, ou pas, la représentation d’un rap comme expression de la banlieue a été très largement intériorisée par la société (comme vient le montrer Michaël Youn en Fatal Bazooka) ET, par de nombreux rappeurs (Les Histoires Extraordinaires d’un Jeune de Banlieue, Disiz La Peste). Au contraire, il me semble que ce n’est que plus tardivement qu’ont pu se développer d’autres projets artistiques, plus éloignés de la représentation du rap tel que présentée en 1990 France.
  • Contre :
    Parler d' »embourgeoisement du rap » de « gentrification, c’est déjà considérer que celui est forcément issu des classes populaires, de la banlieue. Or, partir de cette idée, c’est se baser sur une représentation sociale très commune qui renvoie largement à un imaginaire construit par les médias dès les premières vagues de médiatisation du rap en France dans les années 1990. A cette époque, les médias demandaient aux rappeurs d’être « plus vrais que nature », d’être ce qu’ils voulaient qu’ils soient en les présentants D’ABORD comme des jeunes de banlieues. cf. émeutes de banlieue à Argenteuil ou Vaulx en Velin en 1990. Ce qui est toujours le cas aujourd’hui.
    Mais tous les rappeurs, loin de là, ne sont pas des chroniqueurs sociaux, des portes paroles du pauvre et ce, depuis toujours, dès l’arrivée du rap en France dans les années 1980. Ce sont avant-tout des artistes, universels, qui ont le « droit à la fiction ». Donc le fait de raconter des histoires qui ne parlent pas de la banlieue date bien avant Orelsan ou Fuzati… Le rap n’est pas la musique du pauvre, il est simplement représenté comme tel.
    Donc embourgeoisement du rap : non ; diversité des démarches artistiques : oui, depuis le début. Le rap a toujours touché toutes les classes sociales et ne parle pas nécessairement du ghetto.

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