L’Impératrice s’est dévoilée pour nous au festival Les 3 éléphants

Si « Vanille Fraise » ou « Agitations Tropicales » ont déjà fait frémir vos oreilles de plaisir dans quelque afterwork savoureux, alors vous êtes vous aussi tombés sous le charme de L’Impératrice, ce sextuor parisien au groove sensuel et à la pop raffinée. C’est au festival Les 3 éléphants à Laval, après un set endiablé sous le soleil printanier, que nous avons eu le plaisir d’échanger avec cette belle et talentueuse équipe, réunie au grand complet pour l’occasion.

// Sortie de leur maxi Séquences le 16 juin / En live samedi 10 juin au festival We Love Green //

© Pierre-Emmanuel Testard

Manifesto XXI – Quelles sont vos impressions sur ce concert ? 

Charles : C’est un bon exercice de chauffer les gens comme ça en début de festival. En tout cas, on est très heureux d’avoir vu des gens ici à Laval, alors qu’on vient de Paris, qui chantaient nos paroles, c’est très gratifiant ! L’impression est bonne !

D’où vous vient cet irrésistible sens du groove ? 

Groupe : Sûrement pas du bassiste ! (rires) C’est le shaker ! (rires) 

Charles : C’est une influence… C’est gentil de dire qu’on groove, pour nous c’est un compliment, c’est le genre qu’on écoute. On a tous ce truc qui vient du funk, du disco, du jazz-funk, du hip-hop même… de la musique dansante, et de la black music. Ce n’est pas qu’on essaie de recopier, c’est juste quelque chose qui nous a imprégnés et qui nous est évident pour composer.

Charles, c’est toi qui a monté ce projet ? Comment ça s’est passé ? 

Charles : J’étais critique musical à l’époque, c’était mon métier, et j’ai commencé à composer par curiosité, pour comprendre les mécanismes de ce sur quoi j’écrivais. On s’est tous rencontrés petit à petit quand j’ai eu besoin de monter le live.

Dans la composition, vous interagissez à six ? 

Charles : Aujourd’hui, on interagit vraiment à six, oui. Chaque musicien a des trucs à dire et entend des choses. Pour que chacun ait vraiment sa place dans le groupe, il fallait se tourner vers cette configuration. À l’heure actuelle, j’ai plus un rôle de direction artistique. On a tous formé notre oreille autour de ce projet, et on en a fait notre étendard musical.

Qui écrit les textes ? 

Charles : On les écrit parfois à deux, mais c’est essentiellement Flore. Elle a cette manière de fonctionner géniale qui s’appelle le yaourt, où elle passe d’abord par la mélodie, et ensuite on pose des mots. Parfois, les mélodies parlent d’elles-mêmes, plus que les mots, même si j’ai l’impression que les gens s’attardent un peu plus sur les paroles et sont un peu snobs et chiants avec ça. Pour moi, s’il y a une jolie mélodie, ça peut parfois suffire. Enfin, tu ne vas pas chanter « plouf-plouf-ballon » non plus dans ton morceau, bien sûr !

Flore : Ah, on peut noter ça, super idée ! (rires) C’est vraiment quelque chose qui nous a donné du fil à retordre, notamment parce que j’étais plus habituée à l’anglais. C’est un peu un poids d’écrire en français, alors qu’en fait c’est important pour nous aussi, on a envie de le défendre, c’est une langue qui, quand elle est bien utilisée, peut être cent fois plus belle et sensible que l’anglais, bizarrement ; mais par contre, quand ça chante pas, ça chante pas ! Il faut trouver les bons mots au bon moment. On a essayé d’écrire avec d’autres gens aussi, mais ça n’a pas forcément fonctionné, à part avec Juliette Armanet qui nous a écrit un superbe texte pour « Sultans des îles », qui sera sur le maxi.

Il y a un aspect assez technique dans votre musique ; quel type de formation avez-vous ? Plutôt conservatoire ou autodidacte ? 

Charles : Les deux. Une bonne partie d’entre nous a une formation classique de très haut niveau. Sinon, il y a beaucoup d’oreille aussi. Notre aspect technique intervient peut-être surtout dans notre manière de poser la mélodie sur le rythme. On bosse beaucoup le placement.

Vous sortez prochainement un maxi et un album, à quoi peut-on s’attendre ? 

Charles : L’EP et le maxi seront très différents, et également différents de ce qu’on a pu faire avant, même si je pense qu’on nous reconnaît. On reste dans le même esprit, mais dans un format plus chanson, on est beaucoup moins dans le « Vanille Fraise » que dans le « Agitations Tropicales », par exemple. Mais il y a toujours un condensé d’influences de B.O. de cinéma, de disco, de groove…

L’album est un peu plus downtempo dans son ensemble, c’est assez balnéaire, smooth, tu prends le temps, tu laisses respirer… Le maxi est différent parce que ce sont des morceaux qu’on bosse depuis assez longtemps, qui ont eu quinze vies chacun. On avait envie de les sortir, donc ils sortent là, en annonçant quand même un tournant, tant dans la production que la composition, le jeu… Tout en ne ressemblant pas non plus à ce qu’on proposera dans l’album.

© Pierre-Emmanuel Testard

Qui a réalisé cet album ? 

Charles : On bosse avec le producteur Renaud Letang, un des rares gros producteurs français encore en activité. Il a fait « Foule Sentimentale » à 25 ans, a été l’ingé son de Jean-Michel Jarre pendant des années, et a produit énormément de projets très connus.

Cette rencontre s’est faite par le biais de notre éditeur, et on s’est hyper bien entendus parce qu’on est vraiment sur la même vibe. C’est un gars qui enregistre à l’ancienne. Il est dans les studios Ferber à Paris, qui sont des studios mythiques. C’est le seul studio encore debout où tu peux enregistrer sur une vraie console, dans une pièce immense…

Vous enregistrez ligne par ligne comme quasiment tout le monde aujourd’hui, ou version old school (et plus technique !) en jouant live ? 

Charles : Jusqu’à présent, on enregistrait tout séparément, et ce n’était pas bon car on se concentrait trop sur la précision, donc le résultat manquait de vie. Là, on a enregistré les futurs morceaux live, du coup le groove est complètement différent.

Sur quel label sort cet album ? 

Charles : Sur le label Microqlima d’Antoine Bigot, notre manager. Il nous suit depuis le début. Il avait co-fondé le label Cracki Records, puis il en est parti donc on l’a suivi. On a sorti le dernier EP tout seuls, mais il nous a épaulés, et après on a rejoint son label en faisant le pari de l’avenir, parce que le modèle indépendant prend de plus en plus de valeur aujourd’hui et sort la tête de l’eau.

Ça vient un peu grignoter la fame des majors, et c’est ce qu’on veut tous. Quand tu regardes les contrats que font les majors aujourd’hui, leur manière de fonctionner ou même leur carnet d’adresses, c’est ça qu’il te font payer, c’est ce pour quoi les gens vont vers les majors.

Mais je pense que les groupes comme nous, aujourd’hui, ne sont pas intéressés par Virgin Radio ou faire six zéniths… Ce n’est pas du tout l’idée. On est dans une ère de consommation de la musique beaucoup plus individualiste, où nous, on est très contents de jouer dans une petite salle, d’ouvrir pour un festival comme Les 3 éléphants ; on sait qu’il n’y aura pas trois mille personnes, mais ce sont des gens cool qui sont là, et c’est beaucoup plus plaisant. Il y a un échange bien plus intéressant, et tu sors de ce truc de paraître et de paillettes, de ce côté starification. C’est le modèle indépendant qui permet ce genre de satisfaction.

Qu’est-ce que vous préférez et à l’inverse détestez dans votre métier, actuellement ? 

Groupe : Dans ce qu’on déteste, charger le van ! (rires) 

Charles : On aurait tous beaucoup de choses à dire je pense, mais je crois qu’on est tous d’accord pour dire que ce qu’on préfère, c’est le concert, le live.

Groupe : Dans les mauvais aspects, il y aussi le câble de pédale parmi vingt qui te lâche à la dernière minute et qu’il faut identifier, manger mal à midi sur les stations-service, les sandwichs triangles, le catering dégueulasse, jamais dormir dans le même lit… l’actualisation de Pôle emploi ! (rires)

Charles : Pour pousser le truc un peu plus loin, c’est quand même un métier extrêmement précaire. On a le statut d’intermittents, mais qui est finalement affilié au chômage. Dans l’état actuel des choses, ce n’est pas un statut qui te permet de louer un appartement, de vivre convenablement si tu as un loyer parisien…

Ces choses-là sont très désagréables parce que le temps passé pour enregistrer un morceau n’est pas le même que le temps d’écoute… et personne ne s’en rend vraiment compte. C’est un processus de création hyper intense, et qui mériterait d’être un tout petit peu mieux récompensé, traité ou regardé. On n’est pas des troubadours juste là pour remplir ton putain d’iPod, c’est autre chose. Il y a une éducation énorme derrière, des gens qui ont passé leur vie à faire ça… Dans le commerce, sur cinq postulants dans une banque, le gars diplômé d’HEC sera mieux payé que les autres, mais nous, non, on est tous sur le même plan, alors que certains sortent du Conservatoire national, par exemple.

Hagni : En étant musiciens donc artistes, au final, notre moyen de rétribution est la consommation des gens, c’est ce qui fait qu’on va bien ou mal vivre.

Flore : Puis tout le monde sait qu’aujourd’hui, la vente de disques n’est plus vraiment rémunératrice, et le système du streaming reste à consolider.

Charles : Ce qui m’énerve, c’est aussi l’archaïsme médiatique. Pour qu’on parle de toi, il faut que tu sortes un album, mais est-ce que tu sais combien ça coûte de produire un album ? Pour avoir un papier dans tel journal, il faudra que je dépense 80 000 balles dans un studio parce que tu veux un long format, alors que le mode de consommation aujourd’hui voudrait qu’on sorte plutôt des EPs, parce que l’auditeur va sûrement n’écouter qu’un morceau de ton album parmi dix sur Spotify… Et si le gars a aimé tout l’album, il est très peu probable qu’il aille dépenser quinze balles pour l’acheter, il va le télécharger autrement.

J’en veux à ce système médiatique. Après avoir dépensé 80 000 balles, soit tu t’y retrouves parce qu’on parle de toi, tu récupères ton argent et ton groupe aura une durée de vie un peu plus longue, soit tu te retrouves avec des créanciers, tu es dans la merde, ton groupe s’arrête… C’est très manichéen, et ça ne me semble pas adapté au mode de consommation actuel. Et pourtant, les médias sont très trendy, ils lancent les tendances et sont très au courant des nouveaux modes de consommation, donc c’est incohérent.

Mais sinon, la musique, c’est génial ! (rires) 

Quel est votre regard sur la scène musicale française, actuellement ? Je vous associe assez bien à Parcels, par exemple… Est-ce que vous vous sentez proches de certains groupes ? 

Charles : On est plutôt curieux et bienveillants, parce que sans les autres groupes, on ne serait pas dans cette espèce de vague et d’engouement qui a commencé avec La Femme il y a quelques années, qui ont vraiment lancé ce truc de groupe indé qui chante en français et qui cartonne.

Parcels, on est proche d’eux stylistiquement, on adore leur live, et en plus on s’entend bien. On aime beaucoup Juliette Armanet aussi, avec qui on a travaillé, et de qui on se rapproche un peu par ce côté musique française rétro.

Flore : Justement, on joue à Bruxelles avec pas mal de nos copains, Papooz, Her, Bagarre… qu’on a beaucoup croisés dans les festivals et qu’on estime beaucoup.

Charles : C’est hyper stimulant, il y a une histoire qui se réécrit, on est sur une French Touch 2.0, il y a clairement un truc qui se passe. Et en plus, ça s’exporte bien : Fishbach, Her… On est vraiment très heureux de se sentir partie prenante de ce mouvement.

Une petite blague pour finir ? 

Tom (batteur) : Quelle est la différence entre un batteur et un préservatif ?

C’est qu’on ne peut pas s’en passer mais c’est tellement mieux quand il n’y en a pas !

(rires) 

© Pierre-Emmanuel Testard
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