Ken Loach, intouchable

© AFP

Toute écriture de fiction engagée fait face à deux alternatives : la scène finale peut ouvrir sur une touche d’espoir, qui parce que toute fiction est une structure symbolique faisant d’un personnage le représentant d’une condition, héros autant que son héraut, pourra rassurer le spectateur. Dans cette perspective, l’auditoire rassuré se fera à l’idée que les choses finissent par aller, quoi qu’il arrive, que tout est à sa place parce que la fin se voulait heureuse ou du moins « lumineuse », c’est-à-dire relativement ouverte.

L’autre direction est l’absence absolue d’espoir. La démarche y devient sans concession, dans une société ou un système organisé qui broie ses hommes par le bas. Les personnages de la fange finissent dans la fange, comme Gervaise fut voulue, après s’en être allée « de misère, des ordures et des fatigues de sa vie gâtée ».

Ken Loach est de ceux-ci. Éternel enragé de l’injustice sociale, l’octogénaire tient encore à filmer les hommes davantage que les choses, face à un système social incapable, impénétrable et aliéné. I, Daniel Blake veut bâtir (et dès son titre, annonce) un idéal citoyen honnête et donc digne, droit quand la société opprime, qui seulement ne « sait pas se servir d’un clavier mais peut construire une maison de ses mains ». L’histoire est simple : Daniel Blake cherche à 55 ans à obtenir une pension d’invalidité ou un certificat d’aptitude au travail après son arrêt cardiaque, et doit donc faire les démarches auprès du Pôle emploi local.

Le vieil Anglais désire l’empathie la plus pure, à laquelle succède la révolte. D’une certaine manière, la formule fonctionne. La vaste salle du Gaumont Opéra était en larmes ; parce que c’est bien écrit, que les personnages sont imparables et le jeu de leur interprète impeccable.

Certains, à l’annonce du palmarès de Cannes, ont hurlé à l’apitoiement facile du film, pétri de clichés. Le choix de la Palme 2016 se fit politique, mais ce genre de sélection reste inoffensive, d’aucuns diront de bonne conscience. Ce n’était certainement pas le meilleur film de la sélection, et si par ce choix le jury a voulu passer au-delà de l’art et de la discipline, il avait en vue la mise en évidence d’un problème, comme une révélation au public. L’intention est noble, justement parce que ce problème existe, et que des gens se sont reconnus dans l’idée Daniel Blake. Mais ce film ne changera probablement pas les choses, au même titre que ceci restera comme « un très bon Ken Loach », avec tout ce que cela sous-entend. Ni l’empathie, ni même l’identification ne sont suffisantes.

Où se trouve alors l’audace quand tout le monde tombe d’accord avec le film ?

Loach veut un art pour l’homme, à hauteur d’homme. Il s’est engagé en ce sens depuis ses débuts dans les années 1960, dénonçant les institutions inflexibles, et de leur confrontation aux hommes naît à chaque fois le tragique.

Mais la démarche du Britannique reste-elle critiquable ? Peut-on garder notre liberté de juger devant un film ou une carrière qui se présentent comme si nécessaires ? Dans ce I, Daniel Blake, la mise en scène est correcte, trop correcte. Le spectateur y voit un film plus juste que beau – Loach n’a pas raté, mais probablement pas essayé, se posant au seul service de ses héros.

Celui-ci a toujours cherché à filmer non pas l’homme mais les hommes, « ces gens-là », chez qui la retenue rend (mécaniquement ?) tragique toute énergie du désespoir, où le Mal s’incarne chez les « décisionnaires » et les obsédés de règlement, les fanatiques de l’ordre au détriment de l’humanité. En ressort l’œuvre d’un humaniste, à qui l’on ne peut retirer l’énergie phénoménale, l’audace mise en scène dans l’intime, qui naturellement est irrésistible.

Ken Loach, fin observateur de la société telle qu’elle est ou vieux provocateur marxiste manichéen ? Au fond, quelles que soient les opinions du détracteur, si mal intentionné (ou de droite) soit-il, une telle probité dans l’acharnement pour la justice et l’amour de l’homme ne peut que susciter le respect. Et l’intéressé répondrait sans doute à la question par une insulte élégante couronnée de son sourire, à l’image de la personne, toujours si franc.

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1 Commentaire

  • Un film d’exception et un article qui soulève parfaitement la question de l’engagement. Pourtant la question est posée :
    « Où se trouve l’audace quand tout le monde tombe d’accord avec le film? » Bien qu’il soit vrai qu’aucun individu ne puisse officiellement et ouvertement se positionner en désaccord avec le film, je crois que cette œuvre cherche à aller d’autant plus loin. I, Daniel Blake a, d’après moi, un élément bien particulier qui se trouve être « l’imparticularité » présente tout au long de l’atmosphère crée par Loach. Partant, chaque spectateur devrait être en mesure de se reconnaître dans l’un des personnages ou reconnaître l’un de ses proches. Ici se cache le défi que Loach et tous les autres artistes engagés se lancent: réussir à créer une identification. Permettre, ou plutôt empêcher, le spectateur de continuer à affirmer que les citoyens bénéficiant d’une aide sociale appartiennent à la catégorie de flemmard en réussissant à leur prouver la facilité avec laquelle un / leur destin peut basculer.

    A l’esthétique du film critiqué, j’annonce la simplicité. Une simplicité symbolique et nécessaire, car lorsqu’il s’agit de toucher, toucher une masse encore peu sensibilisée qui ne connaît pas son système car jamais confronté, autant y aller clairement et simplement.

    « Où se trouve l’audace quand tout le monde tombe d’accord avec le film? » Elle se cache dans la volonté de réussir à toucher une infime part des spectateurs qui, on l’espère, ne pourront plus se permettre à la suite de I, Daniel Blake, de tirer immédiatement la conclusion que le voisin est flemmard car aidé et pourtant, toujours pas cul de jatte.

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