Katuchat, l’art du collage sonore sensible. Rencontre

C’est lors de sa release party à Paris que nous avons eu le plaisir de rencontrer Katuchat, dj et avant tout producteur de talent, qui dévoilait ce soir-là son nouvel EP, Lapis Lazuli.

Manifesto XXI – Peux-tu nous raconter un peu comment tu es arrivé dans la musique ?

Comme beaucoup d’adolescents, j’ai commencé à jouer de la guitare, par contre je n’ai pas dû écouter de musique électronique avant quelque chose comme 17 ans. Je m’y suis vraiment mis il y a deux ans, c’est assez récent.

Manifesto XXI – Quel a été le déclic ?

Je crois que ça a été d’écouter des sons qui m’ont vraiment parlé. Ça m’a vraiment inspiré, je me suis dit « Je veux absolument faire ça, c’est dingue ce qu’ils font les mecs ». Donc un jour je me suis acheté un Mac, comme plein de gens, des logiciels de musique, et j’ai passé des nuits pendant des mois à apprendre comment ça marchait, et j’en suis arrivé là.

Manifesto XXI – Tu pourrais citer quelques noms d’artistes qui t’ont inspiré ?

Cashmere Cat vraiment. J’ai entendu un son de lui dans un mix de Diplo, et j’ai halluciné. Il venait de sortir son premier EP, et je me suis dit que c’était trop naturel et parfait, tout en étant électronique, c’était pile ce que je voulais faire. Et depuis ce jour-là je me suis mis à la musique, et à vraiment écouter de la musique.

Manifesto XXI – Donc tu t’es mis à écouter intensivement de la musique et à en composer en même temps, finalement ?

Oui exactement, tout est venu d’un coup. Je me suis dit, il faut vraiment que je m’intéresse à ce milieu, c’est ultra créatif. Encore aujourd’hui, je découvre tous les jours des artistes incroyables – en fait je passe mes journées à écouter de la musique, vraiment. J’apprends énormément en écoutant, en analysant.

Manifesto XXI – Qu’est-ce que tu utilises chez toi comme matériel pour composer ?

J’ai deux petits Korg analogiques, qui ne font même pas 30 cm, que Shlohmo utilisait pour son premier EP, ça a un son vraiment particulier. J’ai dû passer deux semaines à limite pas dormir de la nuit et à m’amuser avec ces machines – c’est vraiment fascinant tout ce qu’on peut faire. Moduler un son à partir d’un synthé analogique, c’est vraiment une autre expérience que créer un son juste à partir d’Ableton. C’est par exemple ce que j’admire chez Aphex Twin, il produit tout en analogique, ce n’est que des machines, et il arrive à créer des choses que plein de gens aujourd’hui essaient de reproduire sans y parvenir.

Manifesto XXI – En dehors de ces outils, est-ce que tu ré-exploites aussi la guitare ?

Oui bien sûr, je l’utilise très souvent pour faire beaucoup de nappes, des fonds, derrière, pour adoucir une track, ça peut aussi être des solos, des petits arpèges…  Je m’en sers énormément, oui.

Manifesto XXI – Il y a aussi des lignes que tu programmes directement sur ordinateur ?

Bien sûr, oui, j’ai un clavier midi aussi. Plus de la moitié de mes samples vient d’enregistrements de mon téléphone en fait. J’enregistre des trucs débiles, des bruits du quotidien… Ensuite je les passe dans le VST Guitar Rig, et je m’amuse à tout moduler, donc à la fin ça ne ressemble plus du tout au son de base, mais je peux m’en servir comme synthé ou autre… J’adore jouer avec les sons de tous les jours.

Ça me fait penser à Jacques, que j’ai vu récemment en live : ce mec est extraordinaire, il est perché, j’adore… Eh bien on a un peu la même démarche, sauf que lui prend les sons au naturel sans les moduler, alors que moi je les module à fond, et j’essaie d’en faire une track. Je pars d’une base naturelle, et j’en fais quelque chose d’un peu artificiel, chelou… C’est pour ça qu’il y a plein de « textures » dans mon son, c’est ce que je préfère.

Manifesto XXI – Ton process et ton style peuvent faire penser à un procédé de collage ? 

Bien sûr, c’est exactement ça !

Manifesto XXI – Comment démarres-tu une track ?

Je n’ai absolument pas de processus, je ne commence jamais par la même chose. J’écoute plein de morceaux (Shlohmo, Aphex Twin, Flying Lotus, Lapalux…) et des idées me viennent.

Manifesto XXI – Est-ce que c’est important pour toi le sentiment d’innover dans la musique ?

Bien sûr… Je vois beaucoup d’artistes marcher sur une track, ensuite ils analysent ce que cette track avait pour marcher, puis ils reproduisent ça sur toutes leurs tracks. C’est un peu le parachute, ça va marcher tout le temps. Et ça marche, les gens aiment, mais pour moi ce n’est pas une prise de risques. Si la track marche c’est bien que les gars sont forts, mais pour moi ce n’est pas ça l’essentiel. Je suis dans la recherche, je mets plein de sons à la poubelle, j’essaie plein de trucs jusqu’à ce que ça sonne bien. Sur Ableton, j’ai peut-être soixante projets qui ne sortiront jamais… Ils ont des noms trop bizarres, « merde1 », « truc2″… D’ailleurs je ne m’y retrouve jamais… Encore aujourd’hui j’ai dû demander qu’on me renvoie mon EP car je n’arrivais pas à retrouver mes tracks… Je suis ultra bordélique, mon Mac c’est l’enfer, même lui n’en peut plus, il s’éteint tout seul ! J’ai même déjà acheté mes tracks avant un dj set parce que je ne les avais pas… Mais bon je m’en sors comme ça donc… tant mieux ! J’ai déjà travaillé sur des collabs avec des gars très carrés, pour moi c’était anxiogène au possible, l’angoisse totale, c’était trop droit, c’est affreux… Faut foutre le bordel pour que ce soit bien !

Manifesto XXI – Quelle était ta meilleure collab ?

Sur mon nouvel EP, Weird Inside. Je crois qu’il vient de Californie. Pour moi c’est l’un des meilleurs producteurs qui existe aujourd’hui dans la nouvelle scène. Il a une notion de jazz, de hip-hop, il dégage une émotion totalement incroyable dans tous ses sons… C’est ce mec-là qui me fait rêver aujourd’hui, et faire une collab avec lui a été un honneur.

Manifesto XXI – C’était une collab via Internet du coup ?

Oui, ça ne s’est fait que par Internet, par messages, on délirait des soirs à faire des sons… la nouvelle génération quoi ! En fait je lui ai envoyé une démo d’un son que j’avais fait il y a très longtemps, que j’ai re-modifié, et il m’a dit qu’il avait eu l’inspiration pour ce son. En plus je ne lui ai même pas proposé la collab… Je lui ai fait écouter le son, il m’a dit que c’était ouf, je lui ai dit qu’il manquait un truc et il m’a dit « Donne-moi le projet ». Et en trois heures il a fait ce que je fais en un mois… C’est vraiment un ovni de la musique.

Manifesto XXI – Tu fais pas mal de remixes aussi, qu’est-ce que tu trouves intéressant dans cet exercice-là ?

La plupart des producteurs utilisent le remix aujourd’hui comme facilité, parce qu’il y a déjà une base…

Manifesto XXI – Facilité de travail ou facilité marketing pour se faire connaître ?

Les deux. On est naturellement – même si c’est débile – plus curieux d’un remix, parce qu’on connaît ou aime déjà beaucoup un artiste, on veut découvrir le travail qui a été fait dessus. Le remix c’est un peu la bouée de sauvetage.

Par exemple moi j’ai fait un remix de Lana Del Rey parce que le morceau m’a beaucoup inspiré, je me suis dit qu’il manquait un truc qu’il fallait que je rajoute, et en même temps je me suis dit Lana Del Rey tout le monde aime, et peut-être que ça va marcher. Après évidemment ça n’a pas marché parce qu’au bout de treize heures mon son s’est fait supprimer de SoundCloud… J’avais tout de suite eu des tas d’écoutes et de feedbacks positifs, je suis revenu le soir checker les stats chez moi et il était supprimé, avec un méchant mail de menace de suppression de compte…

Manifesto XXI – Quel avis as-tu sur cette politique ? 

C’est bizarre car je suis en même temps triste, et en même temps je comprends. On utilise la base de travail de quelqu’un d’autre. Je ne suis absolument pas contre les remixes, au contraire, souvent je les trouve six fois mieux que les originaux. Mais pour prendre un exemple : Kanye West a utilisé un sample d’Aphex Twin sans le mentionner, donc évidemment heureusement que les droits d’auteur ont marché là-dessus. Il y a un pour et un contre, à la fois c’est triste et en même temps ça peut sauver. Se lever le matin et entendre un son de Kanye West avec ton sample dedans sans avoir été prévenu… c’est chaud.

Manifesto XXI – Tu te produis seulement en dj set pour l’instant ? Tu as des projets de live ?

Pour l’instant je ne me produis qu’en dj set, les live à vrai dire ça me fait très peur. C’est incroyable les live, mais c’est vraiment effrayant de se retrouver avec une base et envoyer du son, et se dire qu’à tout moment tu te plantes, ben c’est le blanc quoi, c’est la merde ! Et rebondir là-dessus… sur un live c’est très difficile. Ça ne fait que deux ans que je fais du son, on va dire que c’est encore prématuré. Mais ça me ferait rêver plus tard de faire un live un peu comme Lapalux. 

Manifesto XXI – Ce serait plutôt un live très cadré pour reproduire tes tracks le plus fidèlement possible, ou à l’inverse plutôt axé sur l’improvisation ? 

Si je pouvais faire un mélange des deux ce serait pas mal. Un peu de folie en live tout en étant bien carré. Par exemple une guitare ferait l’affaire : avec une guitare on peut très vite partir sur une impro, et avoir les structures de base à déclencher derrière sur un contrôleur… Pour évoluer, il faut absolument que je crée un live, donc ça va venir, mais pas tout de suite.

Manifesto XXI – Côté production, tu viens de sortir ton nouvel EP Lapis Lazuli, est-ce que tu peux nous décrire un peu sa genèse, sa conception ?

Ça fait un an que je travaille dessus. J’avais fait un premier EP qui me laisse très dubitatif aujourd’hui, où je me suis beaucoup inspiré de samples que j’avais téléchargés, même si bien sûr j’ai tout produit quand même. Mais ce n’était pas vraiment moi. Je voulais prendre une revanche.

Je travaille à côté de la musique, c’est quand même très prenant, mais dès que je sors du taff je fais du son, c’est vraiment mon quotidien, donc j’ai composé l’EP sur la continuité de l’année.

J’ai commencé les tracks à des moments différents mais je les ai toutes finies en même temps, ça a peut-être apporté une cohérence. En même temps il y a un mélange de ce que je faisais l’année passée et de choses que je fais aujourd’hui ; entre temps mon disque dur s’est cassé donc j’ai recommencé des tracks… Enfin pas mal de galères, mais c’est enfin sorti !

Manifesto XXI – Et quel était le cœur de ta volonté avec cet EP, prouver une maîtrise technique, stabiliser ton univers, transmettre un feeling, une ambiance particulière ?

C’était surtout le besoin de montrer mes nouvelles influences. Je voulais montrer ce que j’ai vraiment au fond de moi. Ce sont des textures beaucoup plus travaillées. Je pense que les gens qui ont aimé mon premier EP vont trouver ça très bizarre, peut-être ne pas aimer. Mais en tout cas j’en suis très fier.

Manifesto XXI – Tu es plus attaché à ton cheminement artistique personnel qu’à fidéliser un public ?

Exactement, il faut absolument creuser jusqu’au bout. Si on ne repousse pas les limites de la musique, on va stagner. Pour moi, il ne faut jamais rester sur un acquis, c’est trop dommage, il y a tellement de choses à découvrir dans la musique qu’il ne faut pas rester sur ce qu’on connaît déjà.

Manifesto XXI – Est-ce que tu te sens appartenir à une nouvelle scène particulière ?

Oui bien sûr, on va dire que je fais partie d’un thème, d’un style. Après je n’arrive pas trop à définir mon son, je n’ai pas les bons termes, j’arrive plus à parler de mes influences que d’un style.

Manifesto XXI – Est-ce que tu passes tes propres tracks dans tes dj sets ?

Avant non, j’avais très peur de la réaction des gens. J’en mettais genre une maximum… ou mon remix de Lana Del Rey. Là ce soir c’est la première fois que je passe vraiment mes tracks, donc j’ai un peu la pression, mais je me dis que c’est un cap à passer !

Manifesto XXI – Pendant que tu composais, t’es-tu interrogé sur la nécessité d’un côté club dansant, ou as-tu vraiment composé sans contraintes ?

C’est ça qui me fait peur, c’est que les gens me regardent et soient là, « Mais qu’est-ce que c’est que ça ? »… C’est pour ça que je suis assez renfermé sur moi-même avec la musique. Je demande très très peu de collabs… Quand on me dit qu’on apprécie ma musique, je crois toujours que c’est une blague, parce que pour moi ce n’est pas incroyable ce que je fais, c’est juste plein d’influences.

Manifesto XXI – Tu penses que pour l’instant tu reproduis un peu ce que tu ingères, et que petit à petit ça va se différencier ? 

Exactement. J’ingère énormément de musique, et je crée à ma sauce à partir de tout ça. Tout ça vient avec l’expérience, moi je suis encore un prématuré !

Manifesto XXI – Quel est ton morceau préféré dans ton EP ?

Lobelia en collab avec Weird Inside, probablement car j’ai quelque chose qui ne m’appartient pas dedans, donc c’est plus facile d’avoir du recul.

Manifesto XXI – Pour finir, quels sont tes projets en ce moment, que peut-on te souhaiter ? 

Gagner de l’expérience encore et encore, j’essaie de pousser au maximum toutes mes capacités. J’espère que mon futur EP ne ressemblera pas à celui-là, et que dans un an je pourrai dire que celui d’aujourd’hui c’était de la merde, pourquoi pas, on verra !

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