Jonathan Vinel et Caroline Poggi : les enfants d’Internet faiseurs de films

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Notre héritage (détail de l'affiche)

On a parlé films avec les jeunes réalisateurs Jonathan Vinel et Caroline Poggi. Internet, sexe, amour et jeux vidéo.

Manifesto XXI – Vous tournez beaucoup dans des quartiers pavillonnaires, que ce soit dans Tant qu’il nous reste des fusils à pompe ou Notre héritage, qu’est-ce qui vous intéresse dans ce genre de lieux ?

Caroline : Ce sont des lieux communs qui parlent à tout le monde, des lieux que tu peux facilement colorer. C’est assez plat et neutre, du coup, lorsqu’on y met nos histoires un peu « bizarres », ça donne tout de suite un autre cachet au lieu. Je me rappelle que pour Tant qu’il nous reste des fusils à pompe, on avait écrit qu’on voulait que les résidences ressemblent à des tombeaux.

Jonathan : Ce sont aussi des lieux dans lesquels on a grandi, qu’on a appris à aimer en les visitant, en s’y perdant. Nous y sommes attachés car ils évoquent une esthétique de l’ennui qu’on ne peut pas retrouver ailleurs. Quand tu te balades à l’intérieur, en hiver tu as l’impression d’être dans un studio de cinéma tellement tout a l’air faux et désertique. Il y a quelque chose de très glauque et en même temps de très beau dans toutes ces maisons qui se ressemblent, avec les traces d’humidité sur les murs, les boîtiers de climatisation à l’arrière des maisons…

Mais c’est devenu un truc que tu vois beaucoup dans le milieu du court-métrage, un trick de film « à la campagne », village semi-urbain, pavillonnaire… Je pense que quand tu filmes dans ce genre d’endroits, il faut que tu racontes quelque chose là-dessus, et que ce ne soit pas juste un décor un peu cool.

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À la Berlinale (source : cinema.arte.tv)

Il y a une grande présence des images de synthèse dans vos films (surtout dans tes premiers films, Jonathan), qui accentuent la place de l’immatériel, du vide ou encore de vos personnages désincarnés. Vous diriez que ça rentre dans le reflet d’une époque ?

Jonathan : J’ai vraiment grandi avec les jeux vidéo, toutes ces images d’Internet, ces espèces de personnages avatars un peu vides et archétypaux, c’est quelque chose qui m’a considérablement influencé, je dirais autant que la vie réelle. Et je ne pense vraiment pas être le seul dans ce cas. Donc oui, c’est forcément intégré à notre époque.

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Jonathan Vinel, Notre amour est assez puissant

Qu’est-ce qui vous fascine dans l’image du tigre, que l’on retrouve souvent ?

Caroline : Je pense que c’est quelque chose qui vient d’une certaine pureté de l’imaginaire de l’enfant. C’est comme quand Lucas dit : « Anaïs c’est la première fois qu’elle vient à la maison, je l’ai invitée parce que mes parents sont partis en vacances », c’est quelque chose d’assez primaire et naïf. Je crois que c’est quelque chose qu’on aime bien.

Jonathan : C’est tout un tas de petits éléments qui n’ont pas de sens hyper précis mais qui, reliés entre eux, permettent de créer une espèce d’univers. C’est toujours un peu dur de dire : « Le tigre, ça représente ça… ». C’est quelque chose que tu prends mais que tu n’expliques pas vraiment.

Caroline : Oui, Notre héritage, certains trouvent ça violent, d’autres pleurent, d’autres rigolent, c’est ça qui est intéressant. C’est quelque chose d’assez personnel, c’est pour ça que le film s’appelle comme ça aussi. Tout est fait pour laisser une grande place aux spectateurs. Comment tu as vécu, comment tu vis le sexe, l’amour, Internet… Après, tu ne peux pas te dédouaner et dire : « Chacun vit le film comme il veut », mais c’est vrai que lorsqu’on l’explique, on a tendance à amoindrir le film. Je crois qu’il parle de lui-même.

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Jonathan Vinel et Caroline Poggi, Notre héritage

Comment avez-vous vécu votre première expérience de film pornographique ? Vous pourriez nous en parler ?

Caroline : Je ne me rappelle pas du tout de la première fois que j’ai vu un film pornographique. Par contre, je me souviens très bien de la première image pornographique que j’ai vue. C’était quand l’ordinateur est arrivé à la maison, en 2001. J’avais 11 ans. Un jour, avec une amie, on avait tapé dans la barre de recherche Internet un mot un peu porn… On était tombées sur des images de sexe hardcore ! C’était incompréhensible, irréel. Notre vision du monde « amoureux » s’était élargie en une seconde : on était passées d’un bisou avec la langue à une fellation dont je tairai les détails. Et tu ne peux en parler à personne car tu n’as pas les outils nécessaires… Tu es toute seule avec ton incompréhension.

Jonathan : Je ne me rappelle pas non plus du premier porno que j’ai regardé. Je crois que ça s’est fait petit à petit, avec des photos sur Internet puis des magazines. Par contre, je me rappelle de la sensation bizarre que tu éprouves quand tu découvres le monde du porno. Pour moi, le porno est vachement lié aux jeux vidéo, car c’est un truc que tu pratiques au même âge, pendant l’adolescence et la puberté. Et à cet âge, tu es un peu perdu, car tu as d’un côté cette imagerie de l’amour romantique véhiculée principalement par les histoires d’amour des jeux vidéo et des films, mais de l’autre, tu as toutes ces images très crues du porno. Et toi, tu te retrouves au milieu de cette galaxie… Notre héritage parle de ça, de comment tu fais pour te réapproprier ta façon d’aimer et de faire l’amour quand tu as grandi avec toutes ces images.

Les gymnases, les piscines, les zones pavillonnaires, les images de synthèse… Vos inspirations esthétiques sont très à la mode, que ce soit dans le milieu de l’art contemporain ou sur Tumblr. Quelle place prend cette esthétique dans le processus de création de vos films ?

Caroline : C’est comme des repérages avant d’écrire, ce sont des images, des sons, plein de choses, et Tumblr en fait partie.

Jonathan : Ce sont des images que tu vois et qui te plaisent, te donnent des sensations, tu vas en prendre quelques-unes et te dire : « J’aimerais bien faire un film avec ça ». Pour tout ce qui est art contemporain, je ne m’y connais pas assez, mais j’ai l’impression que l’art contemporain est devenu un peu Tumblr. Pour nous, une image Tumblr peut être aussi importante qu’un film en termes d’inspiration. On n’est pas plus influencés par le cinéma que par des « images contemporaines ». Je pense que c’est ça qui nous plaît, c’est de les aimer toutes autant et de ne pas dire qu’une image est plus forte qu’une autre parce qu’elle provient d’un média plus « noble ».

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Jonathan Vinel et Caroline Poggi, Notre héritage

On sent dans la diction de vos personnages quelque chose de très maîtrisé, sans avoir peur du romantisme. Cette diction tient en permanence sans jamais tomber dans le grotesque, c’est juste beau et captivant. On pense évidemment à Bresson, Rohmer, mais pas tout à fait non plus. C’est très singulier. D’où vous vient cette volonté ou manière de faire parler vos personnages ?

Jonathan : J’aime bien quand les sons sont hyper doux, quand il y a quelque chose d’assez calme, comme une espèce de petit poème que tu pourrais écouter pour t’endormir, ou quand ta grand-mère va te parler au coin du feu, un truc un peu Père Castor.

On essaie de les faire parler comme s’ils parlaient en voix off, ce qui met le spectateur dans des conditions d’écoute différentes. Parce que le reste deviendra un peu surréaliste, il s’agit d’écouter d’une autre manière. C’est tout le temps ce qu’on fait de manière inconsciente, décaler un peu les choses pour que tu les voies autrement.

Caroline : On cherche à faire les choses le plus simplement possible, autant dans les histoires que dans les intrigues des personnages. C’est un peu le même trajet dans les dialogues, être le plus simple possible sans perdre cette part de poésie et de chanson, de berceuse.

Je crois que cette manière de parler est très compliquée à obtenir de manière aussi juste, comment abordez-vous la direction d’acteur ?

Jonathan : Jusqu’à présent, dans ce qu’on voulait créer avec les acteurs, il n’y avait aucune improvisation, jusque dans leur mouvements, tout est calculé et ils sont assez contraints. Je pense qu’il y en a beaucoup qui ont du mal avec nos films aussi à cause de ça, parce qu’ils trouvent qu’on les amoindrit vachement, qu’on leur enlève tellement de choses, ils se disent : « Mais c’est triste, elle est où la vie ? » ; mais c’est ça qui contribue à créer cette ambiance-là, qui colle à ce que l’on veut raconter. Concrètement, pour obtenir cette manière de parler, on travaille beaucoup sur le texte avec les acteurs afin de trouver le rythme et le ton justes.

La forme de vos films est assez novatrice et on pourrait la placer dans la même veine que celle d’Hotaru de William Laboury, qui fait également parler de lui. Pensez-vous qu’une nouvelle forme de cinéma est en train d’émerger ?

Jonathan : Je pense que c’est plus ancien que nous, Godard est beaucoup plus novateur par exemple. Après, pour ce qui est de l’intégration d’images provenant de jeux vidéo, quelqu’un comme Jon Rafman travaille sur ça depuis longtemps. Donc non, je ne pense pas qu’on puisse dire qu’une nouvelle forme de cinéma soit en train d’émerger.

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Jon Rafman + Oneohtrix Point Never, Still Life (Betamale), 2013

De plus en plus de films se réalisent à deux voire trois cinéastes, comment se passe la réalisation à deux pour vous ?

Caroline : C’est assez simple, ce n’est pas le truc hyper romantique où on écrit à quatre mains, on n’a pas le même rythme, mais à la fin on se retrouve toujours à vouloir la même chose. Sur le tournage, on fait tous les postes tous les deux, autant l’un que l’autre.

On sait que la question de la part de chacun dans le film fini peut poser problème pour certains cinéastes qui réalisent à plusieurs, ça va pour vous ?

Caroline : On ne se pose pas cette question, c’est un peu des faux problèmes d’ego. Il y a des choses que Jonathan a écrites, d’autres que j’ai écrites, et c’est quelque chose que j’évacue hyper vite. Il y a un moment où tout se fond et ce n’est pas ça qui est intéressant.

Jonathan : Je pense que ce serait de « mauvais films » si on pouvait dire de ce passage-là : « C’est Caroline, celui-là c’est Jonathan », car le but est de fusionner pour devenir une seule et même personne.

Jonathan, tu viens du département montage de la Fémis. C’est une école qui tend à terriblement diviser, j’imagine que pour toi le parcours a été très enrichissant au vu de tes films réalisés au sein de l’école. Que retiens-tu de ton passage là-bas ?

Jonathan : Pour moi, c’est comme si j’avais grandi de dix ans en quatre ans. C’est un accélérateur, car en montage le cursus est très intense et tu apprends plein de choses. Les gens sont hyper durs avec la Fémis parce qu’ils trouvent mauvais certains films qui en sortent. Mais ce n’est pas l’école qui va te donner du talent, l’école va te permettre de tester des choses d’une manière très libre. Je pense que les gens croient que les élèves de la Fémis sont « l’élite » à cause du concours de l’école qui est très long. Alors beaucoup se disent que tous ceux qui en sortent sont des génies. En fait, ce sont des étudiants qui apprennent à faire des films.

Caroline : Notre héritage est un film qui n’aurait pu exister que là-bas, ce serait hyper dur en dehors de l’école de produire un film comme ça, à caractère pornographique. C’est cette liberté de création qui est cool avec l’école ; après, c’est aux élèves de la prendre ou non.

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J’imagine qu’un Ours d’or doit vous donner confiance en vos projets, mais comment envisagez-vous la confrontation avec les commissions de financement ?

Jonathan : On n’a encore jamais fait de films avec des financements classiques, on les a faits soit avec le GREC qui est un organisme de concours de scénarios, soit avec la Fémis. Jusqu’à présent, on avait une liberté immense.

Comment percevez-vous le paysage cinématographique à l’heure actuelle ? Notamment ce parcours du combattant pour faire des films.

Caroline : En France, il y a tellement de demandes dans les commissions que c’est dur d’avoir sa place avec ce genre de films qui sont quand même un peu étranges. Tu en as qui font des films comme ça, tu as Yann Gonzalez, Bertrand Mandico, mais il y en finalement très peu qui sortent.

C’est pour ça qu’avoir un prix te donne un énorme coup de pouce. Nous on est au début de tout ça, je pense que quand on aura réussi à faire un film à l’intérieur de cette économie on pourra mieux en parler.

Jonathan : L’enjeu quand tu fais un film dans une économie plus institutionnalisée, c’est d’essayer de faire tes films comme tu les faisais avant, et de ne pas changer à cause de ça. Et c’est justement ce qu’on ne peut pas savoir tout de suite, on a beau le dire on ne sait pas, il faut qu’on le teste.

Vous avez obtenu une aide du CNC pour votre long-métrage qui est en cours d’écriture, vous nous en parlez ?

Caroline : Le film s’appelle Jessica Forever. C’est l’histoire d’une femme qui s’appelle Jessica et qui a le pouvoir de calmer les gens ultra-violents. Elle a utilisé ce pouvoir pour sauver des jeunes qui ont commis des crimes. Ensemble, ils forment une famille et essaient de trouver un endroit où ils peuvent vivre en paix, sachant qu’ils sont poursuivis pour leurs actes passés. On a écrit avec l’aide de Mariette Désert qui a co-écrit Mercuriales de Virgil Vernier, et qui nous a suivis pendant environ un an. On espère commencer les castings à la rentrée et on aimerait tourner début 2017.

Jonathan : Ce qui change par rapport à ce qu’on a fait précédemment, c’est la grande histoire. Ce n’est pas ce qui nous attirait le plus dans le cinéma à la base, et je pense qu’on y a pris goût avec les jeux vidéo et les mangas où la narration est hyper « scénarisée ». C’est un nouvel enjeu, un film assez narratif avec beaucoup de personnages, même si on a essayé de faire quelque chose d’assez simple avec la trajectoire d’un groupe qui va se déliter.

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Caroline Poggi, Tant qu’il nous reste des fusils à pompe (extrait)

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