« J’avais dit que je n’écrirai PAS d’article sur Xavier Dolan ! »

Ou plutôt si. J’avais dit que j’écrirai un article sur Xavier Dolan. Quand nous avions évoqué en réunion de rédaction que le thème du prochain numéro serait « le génie », en tant que fan, j’ai immédiatement eu envie de parler du cinéma de Xavier Dolan.

Le problème avec mon idée d’article, c’est que le lancement du numéro correspondait à la semaine de la sortie du dernier film du réalisateur, le désormais fameux Mommy. Mais le pauvre film et le pauvre Xavier ont fait l’objet d’un tel matraquage médiatique ces dernières semaines, que j’étais au bord de l’overdose et que je refusais moi-même d’en parler. Pas un journal, pas une radio ni une chaine de télévision n’y a pas été de son petit sujet sur Xavier Dolan. Déjà saoulée de la promo du Yves Saint Laurent de Bertrand Bonello, me voilà violemment replongée dans une surenchère de supports traitant du film ou réalisateur : les inspirations visuelles de Dolan, les vidéos de Dolan, les interviews des actrices de Dolan. Et l’affiche du film partout, partout, partout.

Xavier Dolan, nouveau « petit génie » du cinéma
Xavier Dolan, nouveau « petit génie » du cinéma

 

Que puis-je vous dire de plus sur Xavier Dolan que les innombrables articles récemment parus ? Les thèmes abordés sont immanquablement les mêmes. On lui parle du Québec, de Montréal, de ses débuts en tant qu’acteur, de Céline Dion, d’accents, de ce qui l’a poussé à vouloir réaliser des films et des différences culturelles entre nos deux pays. On lui parle de J’ai tué ma mère, son premier film. On lui demande si Mommy est une revanche de la mère du premier sur le fils du dernier. On l’interroge sur ce qu’il a ressenti au dernier festival de Cannes. Alors que les anti mariage gay battaient le pavé au moment de sa promo, on le fait se prononcer sur le Mariage Pour Tous.

Mais surtout, on épuise à son contact le champ lexical de la jeunesse et du succès: prodige, visionnaire, fulgurant, précoce, surdoué, génie. Depuis sa nomination ex-aequo avec Godard à Cannes, la presse met tout en œuvre pour faire découvrir le travail, que dis-je l’œuvre de Dolan au grand public. On le qualifie même volontiers de « petit génie », comme on dirait « petit malin » avec une pointe d’insolence. J’ai alors eu le sentiment qu’on présentait Dolan au prisme de son âge pour parler de la beauté de son travail. On s’étonne de la qualité de son cinéma comme si jeune âge et talent étaient incompatibles et que, dès lors qu’ils se rencontrent, la chose est exceptionnelle. Une bête de foire ! « Allez voir ce film, il est superbe. Et le réalisateur n’a que 25 ans !  Rendez-vous compte ! »

« Le génie est le talent qui donne ses règles à l’art ». La définition de ce qu’est un génie ne prend en compte ni le sexe, ni l’origine, ni même l’âge. Le génie est celui dont la vision du monde permet à l’humanité de s’élever. L’imaginaire de Xavier Dolan, sa poésie et sa sensibilité méritent pleinement l’attention de la conscience collective, je le reconnais. C’est sa force de caractère et son amour du cinéma qui lui ont permis de commencer à réaliser ses premiers films à tout juste 20 ans. Doit-on forcément appeler la combinaison de jeunesse et passion du « génie » ? Je n’en suis pas sure. Mais le génie fait vendre. La curiosité du public pour le nouveau et l’exceptionnel fait assurément vendre des places de cinéma.

Mais pour être tout à fait honnête, j’étais presque agacée d’observer dans la sa salle, le soir de la projection de Mommy le « nouveau public de Dolan ». Quelle jalouse et quelle snob, devez-vous penser ! Croire qu’elle seule a le droit d’aimer Dolan parce qu’elle est une fan des premiers jours, quelle suffisance ! C’est vrai, c’est nul. Mais de la même façon que certains redoutent de présenter un nouveau pote super cool à leur bande copains de peur que tout le monde l’adore et donc de le perdre un peu, j’aurais voulu garder pour moi les films de Xavier. Quelques minutes avant la séance, je pouvais presque deviner sur le visage des gens leur degré de connaissance de l’œuvre du réalisateur. Il y avait les fans comme mon amie Lola et moi, tendus et agités d’impatience de retrouver l’univers de Dolan ; et les novices, qui passent le temps sagement avant de découvrir un film « dont on m’a dit le plus grand bien et qui a des critiques fantastiques, 6 étoiles sur Première.fr ».

Quand j’ai pensé à mon article sur Xavier Dolan et le génie, je voulais parler de l’étonnante montée en puissance dont font preuve ses films. A mon sens, le caractère remarquable de son travail est que l’intensité de ses films est de plus en plus grande à chaque fois. J’avais été peu marquée par J’ai tué ma mère. J’ai commencé a devenir dingue avec Les amours imaginaires (brillamment décortiqué par Gaëlle dans le numéro sur le désir – Les Amours Imaginaires (et mimétiques). J’ai été bouleversée à vie le jour où Lola m’a fait découvrir Lawrence Anyway. Je n’ai pas vu Tom à la ferme et me voilà devant Mommy.

« Mommy » et sa lumière rose
« Mommy » et sa lumière rose

 

Je n’entamerai pas la description du film. J’ai trop peur de voler à ceux qui l’aiment la magie de Xavier Dolan. Ce film se vit, s’écoute, se digère, mais les souvenirs restent, restent, restent. J’en garde des feuilles d’automne, des jeans 90’s, un rouleau de scotch, des tatouages, un format, un humour cinglant, l’expression d’une angoisse très personnelle et des actrices hors du commun. J’ai énormément d’affection pour les réalisateurs qui conserve les mêmes acteurs pour leur demander à chaque nouveau projet de se surpasser. Anne Dorval et Suzanne Clément sont époustouflantes. Elles obéissent au doigt et à l’œil de Dolan depuis si longtemps qu’il est parvenu à tirer d’elles le meilleur dans Mommy.

Je fais en réalité ici la même chose que les médias dont j’ai fait l’amère critique au début de cet article. Je vous somme d’aller voir Mommy, de découvrir ou de redécouvrir Xavier Dolan, de vous étonner à votre tour de tant de beauté, de justesse, d’esprit et de magie. Après seulement vous déciderez seuls s’il s’agit ou non d’un prodige, d’un surdoué ou d’un véritable génie.

Delphine Barthier

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